L’Oiseau d’Amérique [Mockingbird], Walter S. Tevis, roman traduit de l’américain par Michel Lederer. J’ai lu, 1980 [1980], 351 pp. Poche.

Poursuivons – dans le désordre – l’exploration de la bibliographie de Walter S. Tevis… On évoquait récemment L’Homme tombé du ciel, écrit par l’auteur avant une éclipse littéraire de dix-sept ans : L’Oiseau d’Amérique, paru en 1980 et traduit la même année aux Presses de la Renaissance, représente son roman du retour. Drôle de choix que ce titre français, peu évocateur… et surtout sans rapport avec l’oiseau-moqueur, dont la présence filée dans le livre n’a rien d’anodin.

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Ceci est un oiseau moqueur, américain.

Nous voici dans un futur distant de quelques siècles et l’humanité est gentiment en passe de disparaître. Épidémie ? Guerre ? Catastrophe ? Rien de tout cela : assistés par de nombreux androïdes qui les ont remplacé en matière… d’à peu près tout, les hommes et les femmes se contentent de vivre dans un tranquille confort technologique, sans plus fournir d’efforts ni chercher à concevoir d’enfants. Les maîtres slogans sont « Pas de questions, relax » et « Sexe vite fait, bien fait ». Régulièrement, des gens s’immolent par le feu, seuls ou en groupe. C’est normal.

Parmi la population d’androïdes se trouve Robert Spofforth, noir de peau et de classe 9 – grade correspondant au niveau le plus élevé d’intelligence –, travaillant comme doyen à l’université de New York. Un jour, il découvre qu’un homme, Paul Bentley, professeur d’Arts mentaux à l’université du Sud-Ouest de l’Ohio, temporairement employé par le doyen de la faculté à New York, a appris à lire. De son propre chef. Pour… le plaisir ? Dans ce futur, les livres ont été détruits pour la majeure part et la lecture est gravement déconseillée. Comme le dit Spofforth, « La lecture est trop intime (…). Elle conduirait les humains à s’intéresser de trop près aux sentiments et aux idées des autres. Elle ne pourrait que vous troubler et vous embrouiller l’esprit. » (p. 104)

N’empêche : Paul lit. Paul regarde des films. Paul veut vivre pleinement sa vie. Alors qu’il progresse dans sa découverte de la culture, il rencontre une jeune femme : Mary Lou. Il va s’installer avec elle, concevoir des projets d’avenir. Pour Spofforth, cela ne se peut, cela ne se doit. Guidé par un certain agenda, l’androïde va faire condamner le jeune homme aux travaux forcés, espérant briser ainsi la volonté de ce non-conformiste. Las, ce sera en vain : Paul parviendra à s’échapper et entamera une longue odyssée, dans le but de retrouver Mary-Lou. Cette dernière, de son côté, découvre bientôt qu’elle est enceinte de Paul… et emménage avec Spofforth. Drôle d’idée que de vivre avec un robot habité par un désir de mort : virtuellement immortel et condammé par sa programmation à assister les humains jusqu’aux derniers, Spofforth n’aspire qu’à mourir enfin.

Dure, la vie de robot…

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En 2020, on fête le centenaire du mot « robot » – issu, faut-il le rappeler ?, de l’imagination des frères Čapek dans la pièce R.U.R.. Si L’Oiseau d’Amérique comporte son lot de robots, ceux-ci échappent au cliché de la boîte de conserve parlante et tendent plus du côté de l’androïde. Ce sont des êtres dont les corps sont développés à partir de tissus vivants tandis que leurs cerveaux sont fabriqués. En dehors de quelques menus détails (absence de fonctions biologiques, notamment reproductives), ces robots sont indiscernables de véritables êtres humains, dont ils assument également les activités – en particulier professionnelles. En 2020, cette vision apparaît quelque peu surannée… même si un roman récent, comme Un océan de rouille de C. Robert Cargill, met lui aussi en scène des robots métalliques humanoïdes qui parlent entre eux sur des fréquences audibles, emploient des expressions bizarrement biologiques (comme « retenir son souffle »). Bref. Pinaillage à part, Walter Tevis s'intéresse in fine peu à la quincaillerie du genre, préfère le versant psychologique et spéculatif de la SF, et questionne surtout dans son roman la notion d’humanité, au travers d’êtres n’ayant d’humain que l’apparence et la fonction (Spofforth) et d’individus quasi lobotomisés, n’ayant d’humain que la carcasse charnelle.

Si l’odyssée de Paul, narrée par celui-ci dans son journal, occupe la majeure part du roman, avec des échos très bradburyens (cette société où un individu solitaire redécouvre la lecture, cela rappelle forcément Fahrenheit 451), le protagoniste le plus intéressant reste Spofforth. À ce titre, la scène finale reste marquante (même si spoilée par la couverture de l’édition Folio SF), et permet de noter que Tevis apprécie les mouvements verticaux – chute ou ascension –, qu’ils soient métaphoriques ou prosaïques.

Du trio de personnages principaux, Mary-Lou surprend par sa passivité. On notera son nom, qui fait écho à la version cinéma du personnage de Betty-Jo de L’Homme tombé du ciel. (Dans le même genre d’écho, on notera que Paul s’instruit en lisant notamment des ouvrages sur les échecs, préfigurant ainsi The Queen’s Gambit (titre bizarrement traduit par… Le Jeu de la dame – c’est pas le même jeu, on vous a dit ?)) Le rôle de Mary-Lou consiste à attendre, telle Pénélope, le retour de Paul, vivant en attendant en (relatif) bon ménage avec Spofforth – sûrement y avait-il matière à la rendre plus intéressante.

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Il n’empêche. S’appropriant à sa manière les tropes de la science-fiction, Walter Tevis propose un récit à la mélancolie profonde, qui marque son lecteur bien après la dernière ligne. En cela, l’œuvre de Tevis est précieuse.

Introuvable : nope
Illisible : à moins d’être semi-illettré comme Paul
Inoubliable : y a-t-il un livre de Walter Tevis qui ne le soit pas ?