The Queen’s Gambit, Walter S. Tevis. W&N, 2016 [1983]. Poche, 256 pp.

Dans nos contrées, on connaît surtout Walter Tevis pour son roman L’Homme tombé du ciel, porté une première fois à l’écran en 1976 par Nicolas Roeg sous le titre L ’Homme venu d’ailleurs, avec David Bowie dans le rôle-titre, et une seconde fois sous le titre Le naufragé des étoiles, par Robert J. Roth, en 1987. (Peut-être en sera-t-il un jour question dans ce désolant Abécédaire.) L’œuvre de Tevis est relativement parcimonieuse : deux romans et une quinzaine de nouvelles entre la fin des années 50 et le début des années 60, une grosse quinzaine années hors du jeu en raison de l’alcoolisme de l’auteur, puis quatre romans et une poignée de nouvelles au début des années 80. Tevis décède en 1984, des suites d’un cancer du poumon. Life’s a bitch.

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Commençons donc un joyeux désordre à nous intéresser à son œuvre… avec son avant-dernier roman. À noter que, si ce billet se base sur la version américaine du roman, il en existe une traduction : Le Jeu de la dame (que l’on peut trouver facilement d’occasion, en grand format (Albin Michel) ou poche (10/18)).

The Queen ’s Gambit raconte l’enfance et la jeunesse d’une prodige des échecs. Quelque part aux USA, dans les années 50. Quand ses parents décèdent dans un incendie, la petite Beth Harmon est envoyée dans un orphelinat. Timide et réservée, Beth ne se fait pas beaucoup d’amies parmi ses camarades d’infortune, si ce n’est Jolene, une Noire pleine d’esprit et de détermination. Néanmoins, le concierge, Mr Shaibel, l’a à la bonne et concède à lui apprendre à jouer aux échecs. Au bout de quelques semaines, Beth Harmon est imbattable. Idem avec le président du club d’échecs local. Les années passent, Beth s’améliore au jeu en dépit des réticences de la direction de l’orphelinat. Des réticences qui appartiennent au passé quand Beth est enfin adoptée. Mrs Wheatley est mariée, mais ne tient guère à ce que monsieur revienne : elle et la jeune Beth ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Les temps sont durs, un sou est un sou, mais Beth n’hésite pas à chiper quelque menue monnaie pour s’inscrire au club d’échecs. Son but : participer à un tournoi local et empocher la jolie récompense. La fillette n’a pas de classement ELO, n’a jamais joué en compétition… mais, à la surprise de tous sauf d’elle-même, elle bat tous ses concurrents, et sort victorieuse du match contre le champion du coin. C’est le début d’un parcours gagnant pour Beth, véritable prodige.

Tout pourrait aller bien. Sauf que… Beth est accro, et pas qu’au jeu d’échecs. À l’orphelinat, les enfants recevaient chaque matin un cachet de calmant, et la jeune fille ne parvient pas à surmonter le manque quand cesse la distribution du médoc. Plus tard, adolescente, elle découvre l’alcool, et y prend goût. Jusqu’à ce que cela mette en péril son talent aux échecs et, partant, la possibilité de sa participation à des tournois internationaux, où elle a en ligne de mire les champions russes, réputés imbattables…

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The Queen ’s Gambit s’avère un roman intéressant à plus d’un titre. Le Huit de Katherine Neville le montrait, les échecs est un milieu essentiellement masculin, où les femmes ont fort à faire pour espérer tirer leur épingle du jeu ; avec sensibilité, Tevis dresse le portrait d’une championne, au fil de son apprentissage, de ses victoires, ses défaites et ses addictions. La solitude, la tentation de l’auto-destruction, la rédemption… De ses huit ans à ses dix-neuf ans, on suit Beth et sa progression fulgurante au sein du petit monde échiquéen. Sa renommée croissante aussi, en particulier en raison de son sexe – ce qui n’est pas la renommée que cherche la jeune fille :

« "But, Beth," Mrs. Wheatley said, "it makes you a celebrity!"
Beth looked at her thoughtfully, "For being a girl, mostly," she said. » (p. 93)

Pour autant, si Beth Harmon est une prodige des échecs, Walter Tevis évite l’écueil d’en faire une petite génie capable de prévoir trente-douze coups à l’avance. Au-delà de son penchant malheureux pour les drogues et l’alcool, Beth est faillible. Surtout, prodige, on ne l’est que jusqu’à un certain âge. Passé seize ans, Beth n’est plus considérée comme une petite génie : il lui faut batailler encore pour assurer son succès. Si, enfant, elle suit une pente ascendante grâce à son talent inné et son intuition, elle continue à grimper avec l’étude des parties des grands maîtres passés et présents, afin de trouver leurs failles. Et les exploiter, pour gagner.

« She had heard of the genetic code that could shape an eye or hand from passing proteins. Deoxyribonucleic acid. It contained the entire set of instructions for construing a respiratory system and a digestive one, as well as the grip of an infant's hand. Chess was like that. The geometry of a position could be read and reread and not exhausted of possibilities. You saw deeply into this layer of it, but there was another layer beyond that, and another. » (p. 139)

Autre grand atout du roman : sa vraisemblance. De nombreuses descriptions de parties émaillent le récit : avec talent, Tevis sait les rendre vivantes – mieux, palpitantes comme rarement –, sans rien de vague (comme cela pouvait être le cas avec (re) Le Huit de K. Neville) ou sans employer de métaphores bancales (les échecs ne sont-ils pas d éjà une métaphore ?). De fait, l’auteur sait de quoi il parle. Sans pour autant entrer dans le détail de chaque coup, l’auteur donne une vue précise de l’avancement de la partie, de ses enjeux, et plonge son lecteur dans la psyché de Beth – ses doutes comme ses épiphanies, ces moments où elle voit les coups à jouer. Ce sont là des pages intenses, aux issues imprévisibles.

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« There had been a few times over the past year when she felt like this, with her mind not only dizzied but nearly terrified by the endlessness of chess. » (p. 126)

Aucun élément de genre, donc, dans ce roman, qui ressortit plutôt au roman initiatique – le récit s’achève après un tournoi à Moscou, lançant Beth sur la voie du championnat mondial. L’ordre et la précision du jeu d’échecs s’y opposent constamment au chaos des addictions, avec une jeune fille au milieu – son parcours n’est-il pas celui d’un pion qui parcourt l’échiquier jusqu’à atteindre le dernier rang et obtenir une promotion en reine ? Le récit est aussi prenant que poignant, crédible dans son approche du jeu, porté par le beau personnage de Beth Harmon et la langue exquise de Walter Tevis. Chef d’œuvre ? Allez…

Échiquéen : Tevis fait mat en quatorze chapitres
Introuvable : d’occasion seulement en français ; en numérique en anglais
Illisible : non
Inoubliable : oui