L’homme tombé du ciel [The Man who fell to Earth], Walter Tevis, roman traduit de l’anglais [US] par Nicole Tisserand. Dernière édition : Gallimard, coll. « Folio SF » (2004 [1963 pour la VO]), 274 pages, traduction révisée par l’indispensable Pierre-Paul Durastanti.
L’homme qui venait d’ailleurs [The Man who fell to Earth], Nicolas Roeg (1976). 129 minutes, couleurs.

Dans un précédent billet, on s’était intéressé à Walter Tevis et à son roman Le Jeu de la dame, qui retraçait de façon convaincante et attachante le parcours d’une jeune championne d’échecs. Mais s’il y a bien un roman pour lequel Tevis est connu et reconnu, c’est L’Homme tombé du ciel, adapté une première fois au cinéma par Nicholas Roeg avec David Bowie dans le rôle-titre, adapté une seconde fois pour la télévision sous le titre Le Naufragé des étoiles mais sans David Bowie, et se voyant adjoindre une suite, Lazarus – une comédie musicale, par nul autre que David Bowie, sur ses propres chansons — on y reviendra à la lettre L (forcément).

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Paru vingt ans avant Le Jeu de la dame, L’Homme tombé du ciel nous retrace l’itinéraire de Thomas Jérôme Newton sur cette Terre qui est la nôtre. Arrivé de la planète Anthéa, après des années à étudier les civilisations humaines, il fait ses premiers pas du côté du Kentucky, estimant que les USA et leur esprit d’entreprise lui permettront de mieux mener à bien ses projets. Avec l’aide d’un spécialiste en brevets, Oliver Farnsworth, et de Betty-Jo, une femme un peu paumé et avec un penchant regrettable pour le gin, Newton va exploiter plusieurs inventions issues de son monde natal – de meilleures pellicules photo et cinéma, tout particulièrement, qui vont le rendre riche. Newton a besoin d’argent, de beaucoup d’argent… et le plus vite possible : l’extraterrestre a pour mission de sauver son peuple, qui a épuisé toutes les ressources de son monde (Mars, Vénus, allez savoir). Et l’humanité semble prête à emprunter une voie similaire :

« Croyez-nous, sommes sommes beaucoup plus avisés que vous ne pouvez le penser. Et nous croyons que, selon toute probabilité, votre monde ne sera qu’un monceau de débris atomiques dans moins de trente ans, si on vous laisse faire. (…) Pour vous dire la vérité, cela nous désole beaucoup de voir ce que vous êtes en train de faire d’une planète si belle et si fertile. Nous avons détruit la nôtre il y a longtemps, mais nous avions tellement moins de richesses que nous. (…) Est-ce que vous vous rendez-compte que vous n’allez pas seulement détruire votre civilisation, telle qu’elle est, et tuer la plupart des gens, mais que vous allez aussi empoisonner les poissons de vos rivières, les écureuils, les oiseaux, la terre elle-même, l’eau. Il y a des moments où vous nous apparaissez comme des singes en liberté dans un musée, en train de taillader les tableaux et de casser les statues avec des marteaux. »

L’un des collaborateurs de Newton, Bryce, s’interroge. Les agences de renseignement américaines aussi. Les humains laisseront-ils cet extraterrestre faire ? Surtout, Newton parviendra-t-il à surmonter à la fois la pesanteur terrienne et sa consommation immodérée de gin ? Comme le lecteur peut s’en douter, avec ce roman placé sous le signe d’Icare, la réponse a de forte probabilité d’être moins que positive.

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Roman relativement bref, L’Homme tombé du ciel explore des thématiques que Tevis développera deux décennies plus tard dans Le Jeu de la dame : le génie incompris, en butte à un monde hostile, trouvant refuge dans des addictions. Une trajectoire qui préfigure celle de l’auteur : après 1963, Tevis, rongé par l’alcoolisme, ne publiera qu’une poignée de nouvelles et ne reviendra à l’écriture qu’avec L’Oiseau d’Amérique en 1980. Néanmoins, le parcours de Beth Harmon s’avérera plus heureux que celui de Thomas Jérôme Newton, qui terminera sur un échec cuisant et un renoncement personnel pas moins tragique pour ce qu’il implique envers les Anthéens. Roman d’un premier contact foiré autant que récit d’invasion alien ratée, L’Homme tombé du ciel est une œuvre à la mélancolie douloureuse.

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En bas à droite, Icare se noit.

Drôle de bonhomme que Thomas Jérôme Newton, que Walter Tevis décrit ainsi : « il avait un visage fin, remarquablement beau, presque féminin, et très étrange », ou encore ainsi : « l’étrangeté de cet homme, […] sa nature différente, si peu masculine, si peu sexuelle. ». Pour l’incarner dans l’adaptation cinématographique du roman par Nicholas Roeg, L'Homme qui venait d'ailleurs, le choix de David Bowie était le plus pertinent possible. Androgyne ambivalent, amateur de science-fiction, Bowie est Thomas Jérôme Newton. Cheveux orange, air constamment ailleurs, silhouette dégingandée et fragile, léger accent britannique — à la différence du roman, où il se fait passer pour un natif du Kentucky, Newton est une nouvelle fois étranger (dans un pays étrange).

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De même que le visiteur anthéen carbure au gin pour effacer la douleur, Bowie était (selon la légende), au moment du tournage, carburait à la cocaïne. Supposé composer la bande originale du film, le musicien ne verra pas ses propositions retenues par Roeg et la mission échoira à John Philipps, le leader du groupe The Mamas & the Papas – le résultat est correct, sans plus. Après le tournage, Bowie filera en catimini à Berlin et on peut imaginer que l’instrumentale face B de Low constitue une approche de ce qu’aurait pu être sa BO. Dans la boutique Rêves impossibles de la nouvelle éponyme de Tim Pratts (in Bifrost 96), je suis sûr que l’on y trouve un DVD du film de Nicolas Roeg avec la musique de David Bowie. (On peut voir dans le parcours du chanteur un parallèle avec le personnage de Newton : après l’acmé artistique représentée par les albums Station to Station, Low et "Heroes", entre 1976 et 1977, suivra un renoncement créatif dans les années 80.)

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L’Homme qui venait d’ailleurs , donc. Le scénario, signé Paul Mayersberg (à qui l’on doit les scénarios de Furyo, avec David Bowie, et de Nightfall, basé sur la nouvelle d’Asimov « Quand les ténèbres viendront »), suit d’assez près le roman de Walter Tevis mais y apporte quelques modifications : la détention avec le gouvernement US est bien plus brève et moins dommageable pour Newton ; le personnage de Mary-Lou, amante de Thomas Jérôme Newton, remplace celui de Betty-Jo. Là où Newton/Bowie traverse l’histoire d’une manière diaphane, moins amoché par les événements que sa contrepartie littéraire, Mary-Lou subit de plein fouet les ravages de l’alcool et du temps, et suscite bien davantage la pitié.

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Autre point de pitié, ou plutôt d’embarras : les quelques scènes situées sur Anthéa, où les acteurs engoncés dans des combinaisons en plastique, se dandinent avec des mouvements raides dans un paysage désertique ; ce sont les moments les plus naïvement science-fictifs du film, et ils ont bien mal vieilli.

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Heureusement, d’autres scènes retiennent davantage l’attention – bon, soyons honnête, toutes celles où apparaît David Bowie. Ce n’est pas que l’interprète joue bien ; à l’inverse, toujours légèrement en décalage avec le reste, il est adéquatement extraterrestre.

D'ailleurs, rien que pour le plaisir des yeux, voici quelques photos du film avec le Thin White Duke :

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Ceci n'est pas Bowie mais le vaisseau que veut bâtir Newton, appareil spatial qui n'a aucune importance dans le film.

Lent et elliptique, L’Homme qui venait d’ailleurs adopte le parti pris d’une narration plus visuelle que strictement narrative, au travers de plusieurs séquences en montage alterné. Le film pâtit néanmoins de sa longueur, en particulier au cours d’une dernière heure qui provoque surtout la torpeur. Dommage… mais cela n’empêche pas le film de Nicolas Roeg de figurer, à juste titre, parmi les œuvres de SF emblématiques des années 70 (avec son content de nudité, féminine et masculine).

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En 1987, le roman de Tevis a été adapté une deuxième fois : Le Naufragé des étoiles constitue le pilote d’une série télévisée qui n’a jamais vu le jour, et j’ai manqué de courage comme de temps pour trouver quelque chose s’annonçant assez difficilement trouvable. Cet été, un nouveau projet de série a été annoncé : on verra ce qu'il en ressort. Quoi qu’il en soit, on ne se privera pas de relire le roman de Tevis comme le film de Nicolas Roeg.

Introuvable : le livre comme le dvd se trouvent aisément, quoique plutôt en occasion pour le livre
Illisible : non
Irregardable : avec un café, ça passe
Inoubliable : oui