Geisterfaust, Bohren & der Club of Gore (Wonder, 2002). Cinq morceaux, 58 minutes.

Le mois de novembre est entamé depuis quelques jours… mais imaginons-nous en octobre. Comme le disait Ray Bradbury, octobre est

«… ce pays où l'on va toujours vers l'arrière-saison. Ce pays où les collines sont de brouillards et où les rivières sont de brumes, où les midis disparaissent vite, où l'ombre et les crépuscules s'attardent, où les minuits demeurent. »

Octobre, c’est le mois parfait pour lire Ray Bradbury. Mais novembre est idéal pour commencer à écouter Bohren & der Club of Gore.

Bohren, c’est quoi ? Imaginez In the wee small hours de Frank Sinatra (mais si)… mais sans Frank Sinatra ni ces nappes sirupeuses de violons. Ne gardez que l’ambiance jazzy nocturne. Enlevez maintenant la joie de vivre, rajoutez un spleen indicible à la place. Ralentissez le tempo (allez, encore un peu), tamisez les lumières, voire éteignez-les complètement pour ne laisser filtrer que la lumière orangée des réverbères ; fumez, abondamment : l’atmosphère se doit d’être enfumée, autant que l’on exigera du saxophone d’être enroué. Il ne faut pas que les morceaux diffèrent trop entre eux, cela pourrait tirer l’auditeur (toi qui lis ces lignes) de la sombre mélancolie qui soudain l’assaille.

Voilà, vous avez un disque typique de Bohren & der Club of Gore.

Forcément, c’est le genre de musique qui s’écoute le soir, de préférence quand la nuit est tombée, de préférence après le passage à l’heure d’hiver. Une radieuse après-midi d’été, ce n’est même pas la peine… même si Bohren est à même d’estomper la clarté du soleil.

Pour le moment, Bohren a distillé son spleen sur une huitaine de disques, de Gore Motel en 1994 jusqu’à Bohren for Beginners en 2016, compilation retraçant vingt et quelques années d’une triste existence. Une existence qui remonte en fait à 1988, lorsque quatre messieurs résident à Müllheim an der Ruhr, Thorsten Benning, Morten Gass, Robin Rodenberg et Reiner Henseleit, décident d’unir leur passion pour le metal… avant de créer leur propre musique. Du « doom-ridden Jazz music » selon eux. Peu à peu, les influences metal disparaissent de la musique du groupe, surtout lorsque celui-ci, après deux albums, se sépare du guitariste, Reiner Henseleit, pour accueillir un saxophoniste, Christoph Clöser, dont l’instrument va imprégner les disques suivants, en particulier Sunset Mission en 2000. (Le lecteur attentif remarquera que, s'il est encore question d'Allemands et de musique (cf et cf et cf et cf et cf aussi), il ne s'agit pas pour une fois d'electro…)

vol12-g-cover.jpg

Au sein de leur discographie, prenons – puisqu’il faut choisir et qu’on se situe à la lettre G de ce navrant Abécédaire – le cinquième enregistré par la formation : Geisterfaust. Littéralement : le poing fantôme ? Il s’agirait là d’une référence à une variante d’alcool mise au poing point par le groupe. « Que devient ton poing quand tu tends les doigts ? » se demandait le chanteur brestois Miossec. Bonne question. Ici, le disque se déploie sur cinq morceaux, tous titrés d’après les doigts de la main — une forme de disque conceptuel ?

« Zeigefinger » (l’index) donne le ton : Geisterfaust sera lugubre ou ne sera pas. Sur vingt minutes, le groupe égrène des notes de piano électrique avec la douceur de gouttes de pluie lourdes de suie. La basse et la batterie sont là, juste derrière, mais au lieu de faire décoller le morceau au-dessus des nuées lourdes, se chargent plutôt de clouer le cercueil. « Daumen » (le pouce), « Ringfinger » (l’annulaire) et « Mittelfinger » (le majeur) poursuivent dans la même ambiance dépouillée. Les morceaux, longs et austères, s’enchaînent sans qu’il soit aisé de les différencier. Il n’y a guère que « Kleiner Finger » pour atténuer la grisaille et faire montre d’une chose incertaine que d’aucuns nommeraient « entrain ». Enfin, de loin, faut pas exagérer.

Hollywood Blues

Et l’auteur de ces lignes de s’angoisser soudain : minimaliste et dépressif, Geisterfaust n’est peut-être pas exactement la meilleure porte d’entrée pour découvrir et apprécier Bohren & der Club of Gore. Pour l’auditeur désireux de s’aventurer dans la brume et le spleen rhénan, on recommandera plutôt le disque suivant, Dolores (2008), moins tourmentant que son nom veut bien le laisser croire, et surtout Sunset Mission (2000), à l’ambiance plus urbaine – entendez par là  : film noir, décor urbain, privés en imper fumant sous une bruine tenace. Un temps, il a d’ailleurs existé sur YouTube une variante non-officielle et désormais disparue, où le bruit de la pluie double la musique. La bande originale parfaite pour Hollywood Blues de Kim Newman, amusant pastiche des romans noirs… avec un véritable argument SF. Pour ceux n’ayant pas peur du cafard, Geisterfaust est pour eux.

vol12-g-sunset.jpg

Paru plus récemment (2014 quand même), Piano Nights a déçu – et pas seulement en raison de sa pochette moche (mais ironique ?) montrant un nerd tout droit sorti des années 80 – en raison de l’uniformité de son ambiance. Le groupe a annoncé la sortie de son neuvième album, Patchouli Blue, pour janvier 2020 ; avec son saxo presque enjoué, l’extrait en écoute, « Sollen es doch alle wissen » (tout le monde devrait-il savoir ?) laisse imaginer une ambiance un peu moins plombante qu’à l’accoutumée.

La musique de Bohren & der Club of Gore, c’est la promesse d’une pénombre pluvieuse et mélancolique. Allez-y, c’est la période.

Introuvable : soupir
Inécoutable : soupir
Inoubliable : volute de fumée