La femme sur la lune [Frau im Mond], Fritz Lang (1928). 156 minutes, noir et blanc.

Le Bifrost 95 a été l’occasion pour votre serviteur de se pencher sur quelques œuvres d’inspiration lunaire, en particulier Une Femme dans la lune de Thea von Harbou. Pour ceux qui étaient aux Utopiales dès le jeudi matin pour la « Leçon du Président », où le bon professeur Lehoucq évoquait Destination… Lune ! et le présent film à un public aussi matinal que motivé, ce billet n’apprendra pas grand-chose.

Étrange personnalité que Thea von Harbou. L’écrivaine se marie avec Fritz Lang en 1922, peu de temps après le décès de la première épouse du réalisateur, la comédienne Elisabeth Rosenthal, dans des circonstances mal élucidées. Publiant des livres depuis 1910, Thea von Harbou a déjà à son actif une dizaine de romans et collabore comme scénariste avec Lang (mais aussi F.W. Murnau) depuis 1920 et Das wandernde Bild. Le plus intéressant reste cependant à venir : Les Nibelungen (1924), Docteur Mabuse le joueur (1922), Metropolis (1927, basé sur son roman éponyme paru en 1926), Les Espions (1928, une autre adaptation d’un roman de von Harbou) et La Femme sur la lune (1929), lui aussi adaptant le roman. Suivent M le Maudit (1931) et Le Testament du Docteur Mabuse (1933). La liaison de Lang avec Gerda Maurus – la femme sur la lune, c’est elle – signe le glas du mariage du réalisateur et de l’écrivaine. À moins que ce soit la liaison de Thea avec le journaliste et scénariste indien Ayi Tendulkar ? Les sources divergent. Quoi qu’il en soit, Thea von Harbou rejoint bientôt le parti nazi, mais sans que cela ne propulse vraiment sa carrière : elle tourne deux films, Elisabeth und der Narr et Hanneles Himmelfahrt en 1934, et se contentera de signer des scénarios et d’écrire des romans de manière plus parcimonieuse. Après la dénazification, elle continue à travailler au cinéma mais sur un poste plus obscur, celui de la synchronisation de films étrangers, et signe encore quelques scénarios. Elle décède en 1954, des suites d’une chute. La légende veut que la police, ouvrant la porte du domicile de Thea von Harbou dans la foulée de sa mort, y ait découvert deux photos en belle position : un portrait de Ayi Tendulkar, à moins qu’il s’agisse de Gandhi, les avis divergent, et un autre d’Hitler – en matière de légende noire, cette anecdote a de quoi marquer les esprits mais j’en ignore la véracité.

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Écrivaine aujourd’hui passablement oublié, Thea von Harbou reste surtout associée à ses nombreux scénarios pour Fritz Lang : c’est bien simple, ce sont leurs collaborations que la postérité a retenu. M le Maudit, le Docteur Mabuse, Metropolis, La Femme sur la Lune, autant de films mythiques ayant marqué durablement l’histoire du septième art.

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Une femme dans la lune est le seul roman de Thea von Harbou que j’ai lu et il me faut reconnaître que, sous l’aspect romanesque, c’est une œuvre décevante. L’histoire est donc celle du premier vol habité vers la Lune. Toute sa vie, le vieux – et pauvre— professeur Manfeld a rêvé des montagnes d’or de notre satellite.

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Manfeld

Lorsque son ami Wolfgang Hélius se présente, muni d’une invitation pour prendre place à ses côtés à bord d’un astronef de son invention, le vieil homme n’hésite pas bien longtemps. Les autres passagers seront l’ingénieur Hans Windegger, sa compagne Friede Velten, et un individu malfaisant : Walt Turner, représentant d’un consortium financier.

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Helius

Turner n’étant le genre d’homme à lancer des menaces en l’air, Hélius est contraint de le compter parmi les membres d’équipage. Les théories aurifères du professeur Manfeld, les machinations de Turner, la romance contrariée entre Hélius et Friede : tout cela se dénouera sur la Lune…

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Friede

On peut souligner la présence d’un personnage féminin fort, mais au-delà de cet aspect féministe avant l’heure, cette histoire de quête de montagnes d’or sur la lune retient peu l’intérêt. En revanche, l’adaptation par Fritz Lang est d’une autre trempe… même s’il faut attendre la moitié du film pour s’en rendre compte.

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Turner

La première moitié de ce long film – deux heures et demi, mazette – retrace scrupuleusement le déroulé du roman : la rencontre entre Wolf Helius et le vieux professeur Manfelt, les aspirations spatiales du premier et les rêves d’or sélénite du second, les manigances du vicieux Walt Turner pour faire partie du voyage, la présence de ce petit chenapan de Gustav… sans oublier Friede Velten – la femme sur la lune, c’est elle. Cela constitue peut-être une introduction un brin longuette, et l’ennui peut poindre. Néanmoins, ce temps peut être mis à profit pour disserter sur les noms programmatiques des personnages : avec ce nom solaire, Helius est le protagoniste de cette histoire, et son compagnon ingénieur, Hans Windegger, a un nom évoquant lui aussi les éléments (le vent, ici). Pour Turner, l’hypothèse est plus hasardeuse : en anglais, le nom signifie « tourneur », comme le métier… ou possiblement ici comme quelqu’un qui tourne, s’avère insaisissable et non-fiable. Le nom de la femme sur la lune est plus évident : Friede signifie « paix » et Velt rappelle Welt, « monde ». La paix du monde ?

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Et puis arrive le moment où la fusée conçue par Helius et Windegger se prépare à décoller. Le film entre alors dans une autre dimension. Mike Ashley l’évoquait dans son article « L’Âge d’or des aventures lunaires » : pendant que les Étatsuniens n’en finissaient pas de s’étendre sur le continent américain, les Russes et les Allemands – enfin, pour être précis, les gens de langue allemande – s’intéressaient de manière très sérieuse à la façon d’atteindre la Lune. On connaît tous le nom de Constantin Tsiolkovski, père de l’astronautique moderne, mais moins celui de Hermann Oberth, physicien austro-hongrois (mais de langue allemande). Entre autres choses, Oberth soutient (sans la valider toutefois) une thèse de doctorat, intitulée « Des fusées dans l'espace interplanétaire », parvient aux mêmes conclusions que Tsiolkovski sur la nécessité de fusées à étages pour gagner l’espace, et est embauché par Fritz Lang comme conseiller scientifique sur le tournage de La femme sur la lune. Cette collaboration va donner un cachet visionnaire au film à plus d’un titre.

L’injection trans-lunaire – c’est-à-dire la manœuvre destinée à faire arriver un vaisseau spatial sur la Lune – telle que dessinée par Helius : c’est exactement ça. Fritz Lang, par l’entremise de ses personnages, propose d’ailleurs un bref topo explicatif animé.

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Le lancement est précédé d'un compte à rebours : l'une des premières utilisations recensées de cet effet, si ce n'est la première.

La fusée sort du hangar où elle a été assemblée sur une immense machine, préfigurant ainsi l’énorme crawler qui convoie à un train de sénateur les fusées assemblées depuis l’immense Vehicle Assembly Building jusqu’au pas de tir de cap Kennedy.

Le lancement a lieu de nuit, avec des projecteurs éclairant la fusée en contreplongée : une dramaturgie tellement réussie et inspirante que la Nasa prendra soin d’illuminer la Saturn V lors de ses décollages.

La fusée décolle depuis un plan d’eau : si les fusées réelles ne sont pas immergées, la Nasa déploie des quantités d’eau insensée pour atténuer le son assourdissant et les vibrations du décollage.

Lors du décollage, les passagers sont aplatis dans leurs couchettes. Vingt ans plus tard, Destination … Lune ! proposera une version plus réaliste – ici, on surprend les acteurs en flagrant délit de sur-jeu, mais bon… l’intention est là.

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Une fois la fusée dans l’espace et la propulsion éteinte, les passagers sont en micro-gravité : ça tombe bien, toutes les parois de l’habitacle sont équipées de crochets dans lesquels glisser les pieds ou les mains. La réalité sera différente, mais ce souci du détail fait plaisir à voir par rapport à tous ces films usant du subterfuge facile du générateur de gravité.

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D’un point de vue cinématographique, l’approche de la Lune est aussi réussie que dynamique. Comment le dire autrement que : ces quelques minutes entre la Terre et la Lune sont tout simplement brillantes et fascinantes.

Conseil : coupez le son, l'accompagnement musical ne vaut pas le silence de ces espaces infinis…

Par la suite, l’exploration lunaire recèle moins d’intérêt : Lang s’appuie à nouveau sur le roman de son épouse, l’aspect scientifique cédant la place à un mélange d’aventure et de thriller. Il n’empêche. Œuvre imparfaite, surtout en raison du matériau de base, Une femme sur la lune reste néanmoins un jalon incontournable du cinéma de science-fiction. Rigoureux et visionnaire, le film de Fritz Lang mérite fort bien qu’on le (re)visionne.

Introuvable : en cherchant bien sur YouTube, on peut trouver des versions complètes avec une mise en musique pas dégueulasse
Irregardable : ach, nein!
Inoubliable : jawohl!