L’Horloge du Long Maintenant [The Clock of the Long Now: Time and Responsibility], Steward Brand, essai traduit de l’anglais [US] par Gwilym Tonnerre. Tristram, 2012 [1999]. GdF, 224 pp.

C’est arrivé vers la page 150 du formidable [Anatèm] de Neal Stephenson que je suis souvenu d’un truc crucial : ce roman (ai-je dit qu’il est formidable ?) était l’illustration de l’Horloge du Long Maintenant. Mais n’anticipons pas (par contre, lisez [Anatèm]).

C’est peu de le dire, on va dans une époque qui semble bloquée en mode « avance rapide ». Demain est aujourd’hui et aujourd’hui est déjà hier. À peine a-t-on élu un chef d’État que l’insatisfaction qu’il suscite provoque déjà l’envie d’en changer. Une accélération, qui donne cependant l’impression que l’on court droit dans le mur et qu’après nous, eh bien… plus rien. Certes, on pourra toujours arguer qu’on a toujours l’impression faussée de se trouver à la fin de l’Histoire : nul doute que n’importe quelle méduse intelligente des mers tièdes du Cambrien s’estimait déjà vivre dans un monde usé jusqu’à la corde et qu’il ne restait plus rien à dire ou à faire. Mais le sentiment d’urgence écologique laisse à l’auteur de ces lignes l’impression durable que, dans un cosmos ancien (mais plutôt jeune par rapport au lointain destin qu’on lui prévoit – la mort thermique d’ici quelques milliards de milliards de milliards d’années), l’humanité file avec un entrain croissant à sa perte – la Terre lui survivra, et sans que notre présence, à l’échelle globale des temps, y ait changé quoi que ce soit, à part une pollution résiduelle aux hydrocarbures et aux radionucléides.

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Bref. Fort d’un constat semblable effectué dans les années 80, Steward Brand et quelques autres personnes – dont l’inestimable Brian Eno (évoqué à plusieurs reprises dans ce navrant Abécédaire, ici comme ici ou un peu , et musicalement surtout ici et là aussi) – ont imaginé une horloge d’un type bien particulier. L’idée elle-même provient du cerveau de l’informaticien Danny Hillis :

« J’aimerais proposer une Horloge mécanique géante (à l’échelle de Stonehenge) […]. Elle avance d’un cran une fois par an, sonne une fois par siècle et le coucou en sort une fois par millénaire. » (Danny Hillis, cité par S. Brand)

Quant au nom, évocateur, c’est Eno son inventeur. Bon, le nom est cool mais le projet lui-même suscite bon nombre de question. Où situer l’horloge ? Quels matériaux employer pour qu’elle dure le plus longtemps possible ? Quel mode de fonctionnement ? Qu’afficherait-elle ? Comment la rendre compréhensible et accessible pour les générations futures ? Ce sont là des problématiques évoquées par John D’Agata dans Yucca Mountain, relatives au projet de site d’enfouissement de déchets nucléaires. Ne faudrait-il pas deux Horloges : une dans une ville, une autre dans un site éloigné et relativement difficile d’accès (impossible de ne pas penser aux deux Fondations d’Asimov) ? Bien vite s’y ajoute la nécessité d’une Bibliothèque du Long Maintenant, destinée à recueillir l’essentiel des connaissances de l’humanité en cas d’effondrement de la civilisation telle qu’on la connaît (hé, Fondation encore…).

C’est l’occasion aussi pour Brand de questionner nos mentalités et de s’interroger sur notre rapport au temps. L’auteur évoque la Grèce antique, qui possédait deux termes pour le temps : le kairos, c’est-à-dire « l’opportunité, le moment propice » (Patricia Fortini Brown) et le chronos, « le temps en cours, l’éternel » (ibid.). Et il semble que le premier prenne l’ascendant sur le second, ce qui s’avère une mauvaise idée en termes de responsabilité : cette précipitation empêche de voir les changements se déroulant sur des laps de temps longs. En matière de climat justement, les changements s’effectuent sur des dizaines d’années. L’environnement n’est pas le seul à changer du fait de nos mésactions : les langues changent, les supports de la connaissance aussi — et le numérique, en dépit des formidables capacités de stockage qu’il permet, ne dure pas éternellement.

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Appréhender le temps long implique quelques changements dans nos mentalités. Le plus cosmétique est de changer légèrement la notation des années : d’après Steward Brand, écrire 2018 nous situe d’emblée en 2018 (logique), avec rien de plus que 2019 en ligne de mire ; toutefois, ajouter un zéro devant et donc écrire 02018 implique plus facilement la possibilité d’un an 10000. Ou davantage. De fait, une durée de dix mille ans reste difficilement imaginables : il y a dix mille ans, vers 8000 av. J.C., l’humanité se trouvait aux premiers âges du Néolithique. Il s’écoulerait encore cinq mille ans avant l’invention de l’écriture. Où en sera l’humanité dans dix mille ans ? (Autre chose qu’un mauvais souvenir, j’espère.) Brand invite donc à penser le présent autrement qu’en termes d’échéances électorales : un présent qui s’étale sur les quelques années écoulées et les quelques années à venir. Un long présent, en somme.

En tant qu’amateur de science-fiction, je ne peux qu’être fasciné par ce projet d’Horloge et cette appréhension plus vaste du temps. De fait, la SF invite à considérer le futur et les longues échelles de temps : par exemple, pas grand-chose n’est capable d’égaler le vertige suscité par Stephen Baxter dans Temps, lorsque, à l’aide d’un dispositif bien particulier, Reid Malenfant, parvient à visionner des séquences d’un avenir de plus en plus lointain — bien, bien après l’ère stellifère, quand nos ultimes descendants font bien de l’ingéniérie à base de trous noirs pour capter les dernières miettes d’énergies disponibles dans un Univers de plus en plus froid. Mais en attendant cette fascinante (ou désolante) époque lointaine (10^65 années, mine de rien : on a le temps de voir venir), il convient de s’assurer tout bêtement de notre perpétuation. Donc de l’état de la biosphère. Donc du fait que nous ne l’amochions pas irrémédiablement (du moins, au stade d’accueillir une vie humaine). Donc de délaisser nos préoccupations immédiates pour prendre un peu de recul.

L’Horloge du Long Maintenant est l’un des projets de la Fondation du Long Maintenant, créée en 1996, aux côté notamment du Rosetta Project (créer une Pierre de Rosette moderne, destinée à être encore compréhensible dans dix mille ans d’ici : un disque de platine, rappelant le Golden Record des sondes Voyager, se retrouve justement à bord de la sonde Rosetta, posée depuis septembre 2016 sur le sol de la comète Tchouri). Neal Stephenson s’est impliqué un temps auprès de cette Fondation ; pas de surprise que son roman [Anatèm] s’inspire en partie de cette expérience.

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Le prototype de l'Horloge.

En somme, il s’agit là d’un essai plutôt stimulant, en dépit de sa nature parfois disparate (certains chapitres sont des conférences données par Brand). Depuis sa parution originelle, deux prototypes (modèles réduits) de l’Horloge ont été construits, et un prototype à échelle 1 est en cours de construction au Texas sur des terres appartenant à Jeff « Pire Patron du Monde » Bezos. Davantage de détails sur le site. Wait and see….

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Apparemment, c'est par là…

Ce bouquin faisait partie de mes souvenirs récents de lecture au moment où j'interviewais Peter Watts, et je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander ce qu'il pensait de cette initiative. Sa réponse :

Du peu que je connais ce projet, ça me semble cool, geek et fun. Mais pour ce qui concerne son bénéfice global, je ne peux que me tourner vers la source d’inspiration que revendique le Long Maintenant : « Idéalement, cette horloge ferait réfléchir au temps de la même façon que les photographies de la Terre vue de l’espace ont fait par rapport à l’environnement. »
Parce que, évidemment, quand ces photos de la Terre faite de l’espace ont fait leur chemin dans la conscience publique, toute l’humanité s’est aussitôt rassemblée, a oublié ses différences insignifiantes, a vu les horreurs qu’elle avait causées et n’a épargné ni temps ni effort pour les réparer. Et c’est pour ça que nous n’avons aucun problème environnemental aujourd’hui.
Pour moi, l’Horloge du Long Maintenant aura exactement le même impact.

Bon. Merci de tuer mon optimisme, Peter.

Des projets similaires ont vu le jour çà et là : au centre-ville d’Utrecht aux Pays-Bas, un pavé orné d’une lettre est ajoutée chaque samedi depuis le 2 juin 2012, formant un poème développé au fil des années par la guilde des poètes d’Utrecht. L’idée étant que cela se perpétue tant qu’il y aura des samedis. À Wemding en Allemagne, l’artiste Manfred Laber a initié en 1993 la construction d’une pyramide formée de 120 blocs de pierre : le principe est d’en ajouter un chaque décennie, pour un chantier qui devrait se terminer en 3183 (trois blocs ont donc été posés jusqu’à présents).

Pour aller plus loin.

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui