Obliques strategies – over one hundred worthwile dilemmas, Brian Eno et Peter Schmidt, deck d’une centaine de cartes. 1975, 2001.

La dévotion de votre serviteur envers Brian Eno n’est plus à démontrer. Surtout prolifique sur le plan musical, le producteur des meilleurs albums de David Bowie et des Talking Heads a également signé un livre, Une Année aux appendices gonflés , où, en sus d’un journal couvrant l’année 1995, il propose bon nombre d’articles, essais et mêmes deux nouvelles. Mais l’objet du présent billet n’est ni musical ni littéraire mais ludique. Enfin, presque.

Les Stratégies Obliques de Brian Eno et Peter Schmidt ont beau prendre l’apparence d’un jeu de cartes, elles ne sont pas vraiment un jeu. Sous-titrées « Plus d’une centaine de dilemmes qui en valent la peine  », ces Stratégies se présentent sous l’apparence d’une petite boîte noire contenant une centaine de cartes. Coins arrondis, noir intégral sur le verso, phrase sybilline en Helvetica sur le recto.

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Une carte propose un mode d’emploi :

« These cards evolved from separate observations of the principles underlying what we [Eno & Schmidt] were doing. Sometimes they were recognized in retrospect (intellect catching up with intuition), sometimes they were identified as they were happening, sometimes they were formulated.
They can be used as a pack (a set of possibilities being continuously reviewed in the mind) or by drawing a single card from the shuffled deck when a dilemma occurs in a working situation. In this case, the card is trusted even if its appropriateness is quite unclear. They are not final, as new ideas will present themselves and others will become self-evident.»

Pourquoi obliques ? Selon Brian Eno, qui est loin d’énoncer que des bêtises, elles servent à dépasser les blocages créatifs en encourageant la pensée latérale – oblique, donc – grâce à ces incitations, parfois curieuses, parfois lumineuses. Elles invitent à laisser entrer le hasard, l’accident, l’involontaire dans le processus créatif. Dans le genre, on peut rapprocher les Stratégies Obliques du Yi-King – en moins fastidieux que le tirage des hexagrammes et leur interprétaton. La question que je me pose est de savoir si Eno lui-même a eu besoin d’utiliser ses propres cartes pour en créer de nouvelles. À en juger par son Année aux appendices gonflés — qui dissémine au fil de ses pages une vingtaine d’idées de stratégies –, pas vraiment, les idées lui venant au fil du temps.

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À citer Eno sans cesse, on en finit par oublier le co-créateur du deck, Peter Schmidt, artiste allemand (1931-1980) qui a rencontré le musicien et producteur en Angleterre à la fin des années 60. L’un comme l’autre se sont rendus compte qu’ils utilisaient un système similaire pour dépasser leurs blocages, et de fait, les Stratégies obliques semblent dériver du livre d’art de Schmidt, The Thoughts behind the thought, un coffret contenant aphorismes et dessins (quelques photos par ici). La collaboration entre Eno et Schmidt ne s’est pas arrêtée là, et c’est ce peintre qui a conçu en 1974 la couverture de l’un des disques de l’Anglais, Taking Tiger Mountain (By Strategy) (le titre de l’album provient du roman Lin hai xue yuan / Traces dans la forêt enneigée de l’auteur chinois Qu Bo, récemment adapté en film par Tsui Hark : La Bataille de la montagne du tigre). C’est à l’occasion de l’enregistrement du disque que les Strat égies obliques auraient été formalisées.

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Publiées en 1975, elles ont connu diverses éditions, dont une version française en 1979 – l’unique traduction du deck, probablement basée sur la 2e édition de 1978, à en juger par le nombre identique de cartes (128). Aucune édition n’est identique. Si les premières éditions ainsi que la sixième, dernière en date (2013), ont toutes été tirées en nombre limité, allant de 500 à 4000 exemplaires, la cinquième édition de 2001 est en revanche régulièrement réimprimée et demeure disponible. D’une édition à l’autre, le nombre de carte varie, oscille entre 100 et 128 ; un passionné du jeu s’est d’ailleurs amusé à retracer les changements au fil des éditions . Quelques échantillons de la cinquième édition :

« Take away the element in order of apparent non importance. »

« You don’t have to be ashamed of using your own ideas. »

« Accretion. »

« Do the word need changing? »

« Be extravagant. »

Certaines cartes semblent, de prime abord, davantage dédiée à un emploi dans un cadre musical. Encore que… cela se discute, et rien ne prévient l’emploi de ces Stratégies dans un contexte d’écriture créative, ou autre. Selon la légende, la fameuse trilogie berlinoise de David Bowie – Low, "Heroes" et Lodger – a bénéficié de l’utilisation des Stratégies obliques, ce qui vaut à ces disques une place particulière au sein de la discographie du Thin White Duke. Comment ces disques auraient sonné sans ? Beaucoup plus sages ? Brian Eno a également oeuvré comme producteur auprès des Talking Heads, de U2, et plus récemment de Coldplay : je serai curieux de savoir à quel point la collaboration entre Eno et ces groupes repose sur l’emploi des Stratégies. Si les albums Fear of Music et Remain in Light des Talking Heads, et surtout le séminal My Life In The Bush Of Ghosts, avec le seul David Byrne, ont un son et une approche particulière, une ambiance particulière, on ne peut guère en dire autant des disques produits par Eno pour la bande à Bono ou de Chris Martin et ses amis.

Une version des Stratégies obliques existe en tant qu’application pour iPhone, mais, à en juger par les commentaires des utilisateurs , semble posséder un défaut passablement rédhibitoire : l’impossibilité de tirer une carte au hasard, les cartes défilant toujours dans le même ordre – c’est ballot pour quelque chose fondé sur le hasard. Un défaut que corrige ce site web. Mais reconnaissons que c’est tout de même plus amusant avec les vraies cartes.

Terminons ce billet en rappelant que, depuis le début de la décennie 2010, Brian Eno semble revenu aux affaires, et assez sérieusement. Le fait d’avoir signé sur le label Warp (Autechre, Aphex Twin, Boards of Canada) n’y est peut-être pas étranger. Qu’on en juge : des albums collaboratifs, à savoir le stimulantSmall Craft on a Milk Sea (2010) et le décevant Drums Between the Bells (2011), deux albums avec le chanteur Karl Hyde (Someday World et High Life, publiés à deux mois d’intervalle en 2014)… Et des albums solo : Lux (2012) à la pureté limpide, The Ship (2016), monumental et instable, inspiré lointainement par le Titanic, et Reflection en ce début d’année 2017, longue pièce d’ambient génératif.

Bref. Il va de soi que ce billet a été rédigé sous l’influence d’une carte tirée du deck au hasard…« Do something boring. »

Introuvable : non (sur le site d’Eno)
Injouable : hmmm
Inoubliable : oui