Yucca Mountain [About A Mountain], John D’Agata, texte traduit de l’anglais [USA] par Sophie Renaut. Zones sensibles, 2016 [2010]. Semi-poche, 160 pages.

Votre serviteur le reconnaît volontiers, le nucléaire le fascine, tout autant que les fictions autour de cette source d’énergie controversée. L’année dernière, je vous avais proposé une brève sélection littéraire et musicale autour de Tchernobyl (ici, ici et ici), auquel on pourrait rajouter Raven’s Gate d’Anthony Horowitz, où l’énergie d’une centrale doit servir à ramener les monstrueux Anciens, créatures maléfiques rejetées outre-temps. Bref, dans notre monde, moins fictionnel que souhaité, où même les princesses doivent aller aux toilettes, il faut s’occuper de faire quelque chose des déchets nucléaires. Les balancer dans la cuvette des WC ou au fond des océans n’étant pas une option valable, les expédier vers le Soleil non plus, pourquoi pas les enterrer profondément ? 

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Qui ?

John D’Agata est un essayiste américain, à qui l’on doit plusieurs essais qui décloisonnent avec brio la notion même d’essai. Lors du festival America de Vincennes, en septembre 2016, il a également décloisonné la notion de dédicace, s’abstenant de se pointer (enfin, du moins à celle où je l’attendais).

Quoi ?

Yucca Mountain est une manière de documentaire/essai/autofiction sur le projet d’enfouissement de déchets nucléaires de Yucca Mountain, au sud du Nevada. Et ça parle de bon nombre d’autres choses aussi, au fil de différents chapitres titré selon la méthode de questionnement QQOQCCP — et que le présent billet pastiche éhontément.

« Cet été-là, après le vote du Sénat pour le projet Yucca Mountain et après que des employés eurent divulgué des documents apportant la preuve que les scientifiques avaient falsifié leurs études, après que ma mère eut déménagé de Summerlin pour s’installer dans un studio quand le travail pour lequel elle était venue à Las Vegas disparut au bout de trois mois, et qu’une vague de suicide eut convaincu l’expert médico-légal que le record de suicides serait encore une fois battu, des articles de presse firent état de la présence d’étranges poissons dans les eaux du lac Mead, des poissons génétiquement modifiés, physiquement difformes, à l’épine dorsale tordue et dont les femelles étaient toutes stériles. » (p. 111)

Où ?

Yucca Mountain débute avec l’installation de la mère de John D’Agata à Las Vegas. Après quelques hésitations, l’auteur finit par s’y installer à son tour afin de rassembler des informations sur le site d’enfouissement de déchets nucléaires de Yucca Mountain, situé à quelque cent trente kilomètres de la ville. De fait, la ville avec toutes ses extravagances finit par devenir un personnage à part entière du récit, sorte d’aberration urbaine, qui continue à croître en dépit du bon sens – localisation en plein désert, irriguation difficile, déficits chroniques en eau. Taux de suicides élevés aussi, semble-t-il.

Quand ?

Si Yucca Mountain a bénéficié d’une réédition en 2016, la première édition en français remonte à 2012 et le texte originel date de 2010. Quant au projet duYucca Mountain Nuclear Waste Repository, son origine remonte à 1980 et à l’incident de Three Mile Island, quand le cœur du réacteur n° 2 a fondu suite à une perte d’étanchéité du circuit de refroidissement et relâché dans l’environnement une faible quantité de résidus radiocatifs. Dans la foulée de l’incident, le lobby nucléaire, représenté par Comité américaine de l’énergie atomique, a incité le Congrès à voter le placement de tous les déchets nucléaires en un même lieu. Récemment mis en suspens par l’administration Obama, sa construction pourrait être relancée. On l’aperçoit également, construit (enfin, plutôt à moitié détruit), dans le film Godzilla de Gareth Edwards, après le petit gueuleton nucléaire de l’un des deux Mutos.

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Comment ?

Le récit de D’Agata brasse un nombre affolant de thèmes en un nombre restreint de pages, c’est probablement ce qui fait la force du livre. On y voit la pression des lobbies, avec le sénateur Harry Reid tout d’abord farouche opposant du projet et par la suite un peu moins farouche ; les problèmes linguistiques soulevés par la nécessité de faire une construction censée durer officiellement dix mille ans (mais en fait, dix fois plus) et d’avertir nos éventuels descendants de ne pas y aller ; les problèmes logistiques soulevés par le convoyage des déchets nucléaires d’un peu partout à travers les USA jusqu’au site ; l’impréparation générale de tout le monde… ainsi que la lutte des Indiens Shoshone pour récupérer leurs terres ; la mise au point d’un matériau solide, non poreux, capable de résister des milliers d’années ; le Cri d’Edvard Munch (dont on peut d’ailleurs voir une pertinente adaptation sur la couverture). Si D’Agata fait mine de se montre généralement neutre dans sa présentation des faits, il écrit avec une ironie à peine perceptible – notamment lors de la séquence décrivant la sensibilisation nucléaire auprès d’un jeune public, afin de prouver que l’énergie nucléaire est censément écologique – et se garde bien de toute dénonciation en gros sabots.

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Yucca Mountain est hanté par la mort, en particulier celle d’un adolescent américain qui s’est jeté du haut de la Stratosphere Tower. À plusieurs reprises, l’auteur revient sur cette événement a priori décorrélé du sujet du présent livre. Quelques années plus tard, il y a consacré un article, qui, fact-checké exhaustivement par un certain Jim Fingal, a donné naissance à un curieux livre : The Lifespan of a fact, traduit en langue française par les éditions belges Vies Parallèles sous le titre Que faire de ce corps qui tombe ? On en recausera par ici, dès que la lettre s’y prêtera.

Et ?

Profitons-en pour rappeler l’existence de Into Eternity. Sous-titré « A Film for the Future », ce documentaire de Michael Madsen — rien à voir avec l’acteur de Reservoir Dogs, il s’agit ici d’un réalisateur danois – qui propose une visite du complexe Onkalo en Finlande, un ensemble de tunnels actuellement en cours de percement, destinés à accueillir des déchets nucléaires. C’est peu de le dire, c’est passionnant. Moins exubérant que Yucca Mountain, et tout aussi indispensable pour qui s’intéresse au nucléaire et à la nécessité vitale de penser sur le long terme.

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Donc

Bref, brillant, percutant. Et indispensable, cela va sans dire.

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui