Ambient 1: Music for Airports, Brian Eno, EG (1978). 4 morceaux, 48 minutes.
Ambient 2: The Plateaux of Mirror, EG (1980). 10 morceaux, 39 minutes.
Ambient 3: Day of Radiance, EG (1980), 49 minutes.
Ambient 4: On Land, EG (1982). 8 morceaux, 44 minutes.

Pour commence ce billet, quelques excuses : j’adore écrire sur la musique ; le problème, c’est qu’écrire sur la musique revient à vouloir chanter une statue, ou faire un dessin d’un film — inadéquation des médias, la description restera toujours pâlichonne en regard de l’œuvre originelle, vers laquelle vaudra mieux se tourner. De plus, mes compétences musicales étant proches du néant, parler de musique s’avère d’autant plus ardu, dès lors qu’il s’agit d’explorer le côté technique d’un morceau — ça ne sera jamais que des approximations maladroites. Bref. Désolé. Un non-musicien qui se pique d’écrire sur la musique, c’est risqué, forcément. Au moins autant que cette transition, qui nous amène à l’objet de ce billet : s’il est en ce bas monde un musicien qui se qualifie de non-musicien — se revendique même —, et qui a profondément influencé un bon pan de la musique actuelle, c’est Brian Eno.

Brian Eno est tellement cool, tellement incontournable que le groupe de pop psyché MGMT lui a même dédié, sur l’album Congratulations (2012), une chanson, intitulée « Brian Eno » :

« I followed the sounds to a cathredal
Imagine my surprise to find that they were produce by Brian Eno »
(…)
We're always one step behind him, he's Brian Eno, Brian Eno

Mettons les points sur les i : Brian Eno est Dieu sur Terre. Ou peu s’en faut. D’aucuns diront que c’est David Bowie, ce qui n’est pas entièrement faux. La récente exposition consacrée au Thin White Duke/Ziggy Stardut/Pub-Vittel-Man à la Cité de la musique, sobrement titrée « David Bowie is », l’énonce bien : David Bowie est. Présence immanente. Et Brian Eno est celui qui l’a annoncé, lorsque Bowie s’est piqué de faire des œuvres vraiment intéressantes – à savoir, la trilogie dite berlinoise, Low, "Heroes" et Lodger. À la manière de Saint Jean Baptiste ? Quoique capillotractée, l’analogie tient la route : le nom complet de Brian Eno est Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno.

Bref, considérations mystiques à part, si Brian Eno n’est pas exactement l’inventeur du courant de musique ambient, il est celui qui l’a nommée, et surtout popularisée. Cela, dès 1975 avec Discreet Music (1975), puis avec sa tétralogie musicale tout simplement titrée Ambient. Et sans ce travail de vulgarisation, nul doute qu’une part de la production musicale des trente dernières années sonnerait de manière fort différente.

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On peut retracer la généalogie de l’ambient à Erik Satie et John Cage. Le premier a, en 1917, composé plusieurs pièces musicales de « musique d’ameublement  », faite pour être entendue, non écoutée, avec des titres à l’avenant : Tapisserie en fer forgé ou Carrelage phonique. Le second est célèbre pour son morceau 4’33" : une pièce pour piano en trois mouvements où le pianiste se contente de soulever et rabattre le couvercle du clavier ; bien entendu, ce sont les auditeurs qui produisent le morceau, avec les sons qu’ils ne pourront s’empêcher d’émettre — l’environnement sonore extérieur intègre l’œuvre. Des approches qui ont conduit à désacraliser la musique : Satie, Cage, d’autres encore, ont montré que la musique pouvait êtreautre chose, que ce qu’on considère « bruit » pouvait bien être, eh bien, de la musique. Et je ne saurais que trop recommander la lecture de Ocean of Sound de David Toop, un ensemble de réflexions sur l’ambient et la musique, décousu mais passionnant.

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Quatrième album solo de Brian Eno après son éviction de Roxy Music, Discreet Music arrive après trois disques d’une pop inclassable, tendant vers des climats de plus en plus étranges (Here Come the Warm Jets (1974), Taking Tiger Moutain (by Strategy) (1974) et le formidable Another Green World (1974)). On peut y rajouter Before and After Science (1977), afin de former une tétralogie art-pop formant pendant aux quatre disques Ambient — même si Eno n’en a composé que deux et demi — avec Discreet Music comme point d’articulation.

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L’histoire veut que Brian Eno ait eu une révélation lors d’une convalescence après un accident de la route : alité à l’hôpital, il s’est un jour retrouvé à écouter un disque de harpe, quoique passé à très bas volume. Impossible de se déplacer pour augmenter le son : en écoutant ainsi le disque, Eno a également porté son attention sur le reste de son environnement sonore.

La face A contient le morceau éponyme, une mélodie brumeuse et éthérée étalant ses sonorités synthétiques sur une demi-heure froide et lancinante. Apaisant, si l’on veut. Quant à la face B, elle propose trois variations sur le célèbre Canon de Pachelbel : les musiciens ne disposaient que de fragments de la partition, et avaient pour consigne d’altérer la composition – c’est sûrement ce qui donne cette impression frustrante à ces trois variations, qui repoussent sans cesse le moment libérateur où la mélodie décolle enfin. Un coup d’essai intéressant, mais d’une écoute potentiellement peu satisfaisante. On s’ennuie. Oh, rien de plus normal, Discreet Music n’est pas un disque à écouter, mais à entendre. De ce côté-là, c’est réussi (mais n’empêche qu’on s’ennuie, comme une après-midi désœuvrée sous la grisaille).

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C’est donc en 1978 que paraît l’acte de naissance du genre ambient : Ambient 1: Music for airports. Quatre morceaux sans titre composent le disque — « sans titre », c’est vite dit, chaque morceau ayant pour titre un numéro indiquant sa position sur la face du 33 tours et surtout un dessin le représentant graphiquement. Sur la pochette figure une profession de foi où Eno annonce ses intentions : la volonté de proposer une musique d’ambiance, d’environnement (ici, spécifiquement à destination des aéroports), qui ne soit pas frappée des mêmes préjugés que la « muzak», la musique d’ascenseur ou de supermarché ; proposer une musique qui ne force nullement l’attention de l’auditeur, qui soit intéressante mais que l’on puisse ignorer. Un drôle d’enjeu…

« Whereas conventional background music is produced by stripping away all sense of doubt and uncertainty (and thus all genuine interest) from the music, Ambient Music retains these qualities. And whereas their intention is to `brighten' the environment by adding stimulus to it (thus supposedly alleviating the tedium of routine tasks and levelling out the natural ups and downs of the body rhythms) Ambient Music is intended to induce calm and a space to think. »

Les 17 minutes de « 1/1 » évoquent irrésistiblement Erik Satie, fameux pour ses Gymnopédies et autres Gnossiennes. Une lente et délicate mélodie au piano se répète, inlassablement, ponctuée par les interventions d’autres instruments (à noter que ce morceau est co-écrit par l’excellent Robert Wyatt). Suit « 2/1 », où règnent des voix aériennes vocalisant gentiment dans l’éther. Des mêmes voix que l’on entend sur « 1/2 », en compagnie du même piano discret de « 1/1 » : un morceau synthétisant les deux précédents. Enfin, « 2/2 » revient aux froides sonorités synthétiques de Discreet Music. Ces quatre pièces instrumentales forment un ensemble intrigant, aussi calme qu’austère, tout de même un chouïa ennuyeux à l’écoute.

 

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Eno cosigne Ambient 2: The Plateaux of Mirror avec Harold Budd, compositeur dont il avait produit l’album The Pavilion of Dreams en 1978. Ce deuxième album de la série délaisse les longs morceaux pour dix pièces musicales bien plus courtes, où domine le piano, accompagné de quelques effets. Le troisième morceau notamment, qui donne son titre à l’album, est sans conteste l’un des plus étranges, ses mélancoliques notes de piano laissant entrevoir quelque réalité parallèle inaccessible (bon, c’est du moins l’impression que me laisse ce morceau). Baigné d’un spleen aérien, l’ensemble constitue une invitation au rêve et au voyage.

 

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Pour Ambient 3: Day of Radiance, Eno n’endosse que le rôle de producteur : le disque est l’œuvre de Laraaji, musicien américain découvert par Eno dans les rues de New York. À la différence des deux disques précédents, Ambient 3 repose moins sur les effets électroniques que sur l’utilisation intensive de la cithare et du hammered dulcimer. La face A consiste en trois variations sur « The Dance », morceau rythmé quasi hypnotique joué au dulcimer  : les couches de dulcimer se superposent, jusqu’à créer de nouvelles sonorités. Prenant le contrepried de la face A, la face B, avec deux variations titrées « Meditation », cherche aussi l’hypnose mais de manière apaisée, les nappes de cithare montant et refluant. Un pas de côté au sein de la série Ambient, et probablement son album le plus faible.

 

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Enfin, Ambient 4: On Land voit Brian Eno revenir aux commandes. Huit morceaux composent ce disque, que Eno perçoit comme l’aboutissement de ses recherches.

« This record represents one culmination of that development and in it the landscape has ceased to be a backdrop for something else to happen in front of; instead, everything that happens is a part of the landscape. There is no longer a sharp distinction between foreground and background. »

Huit morceaux donc, formant autour de paysages sonores particulièrement perturbés, aux textures très organiques. Les ambiances sont végétales, moites, poisseuses, quelque peu inquiétantes. Il ne s’agit cependant pas d’effrayer ni de mettre mal à l’aise, comme le fera plus tard Trent Reznor avec sa terrifiante BO du jeu Quake. Juste instiller un doux climat d’inquiétude, propice à des rêveries troubles. Ce serait la bande originale parfaite pour Le Monde englouti de J. G. Ballard. Contrairement à Ambient 1, cet Ambient 4 sollicite davantage l’attention de son auditeur, et s’avère (à mon oreille du moins) le plus intéressant des quatre disques de la série, riche en détails sonores.

 

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Si les pièces musicales d’Ambient (et les instrumentaux de Eno en règle générale) suggèrent des paysages mentaux propres à chacun des auditeurs, certaines ont servi à illustrer films ou vidéo — la BO d’Electroma des Daft Punk contient ainsi un morceau tiré de Another Green World, Clean d’Olivier Assayas propose une jolie sélection couvrant plusieurs disques des 70s, et « 1/1 » peut s’entendre dans 9 semaines 1/2. Et les actuelles BO drone/ambient doivent sûrement beaucoup à Eno (bon, pas que lui, j’imagine) (et on reviendra sur Eno et les musiques de film à la prochaine lettre M de l’Abécédaire).

Les liens entre musique et images animés chez Eno ne s’arrêtent pas : notre chauve favori a par ailleurs composé la musique de la série TVNeverwhere (scénarisée par Neil Gaiman, qui l’a novélisée ensuite avec le roman éponyme). Plus tôt, une sélection de morceaux tirés des disques Ambient figure sur le moyen-métrage, réalisé par Eno himself, Mistaken Memories of Medieval Manhattan (1980). Il s’agit de plusieurs séquences de time-lapses du quartier new-yorkais, portées à merveille par cette musique très atmosphérique. L’album Thursday Afternoon (1984) a lui aussi son lent équivalent vidéo, que Eno appelle une « peinture vidéo ».

La musique de Brian Eno, dans son pendant ambient, invite au repos et à la méditation. Opter pour la lenteur dans une société où tout va en s’accélérant (encore plus maintenant qu’au moment de la parution des Ambient). Avec tout ça, notre non-musicen favori aurait pu céder aux sirènes du new age et d’un mysticisme de supermarché, tout ce qu’il y a de plus décrédibilisant, mais il s’en est toujours abstenu, préférant creuser son sillon personnel et tendre ses réflexions sur des visions (haha) à plus long terme — comme son implication dans la Long Now Foundation. Bon, cela ne l’a pas empêché de produire U2 et Coldplay aussi, mais personne n’est parfait.

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La musique qui s’entend mais ne s’écoute pas a fait des émules, plus ou moins intéressants : citons entre autres Aphex Twin ou Biosphere (mais aussi Autechre à leurs débuts, Trent Reznor plus récemment, ou encore The Orb, The Future Sound of London, et tout plein de musiciens que j’oublie). L’ambient ne s’est pas non plus restreint au versant froid et cérébral initié par Eno ; le genre s’est aventuré du côté de la musique industrielle, du dub, du drone…

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Quant à Eno, au tournant des années 2000, il a poursuivi ses recherches musicales en la matière au travers de pièces musicales conçues pour accompagner des installations artistiques : Music for White Cube (1997), Lightness: Music for the Marble Palace (1998), Kite Stories (1999),Music for Civic Recovery Center (2000), Compact Forest Proposal (2001) ou January 07003: Bell Studies for the Clock of the Long Now (2003) ; un ensemble de disques explorant des variations sur de mêmes mélodies. Ce n’est qu’en 2005 que le musicien a sorti a sorti un album avec des… ah, comment ça s’appelle déjà… des chansons : Another Day on Earth. Mais l’un de ses derniers albums en date, Lux (2012), revient à l’approche pianistique discrète de Ambient 1: Music for Airports.

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Plus récemment et plus près de chez nous, on peut même voir dans l’initiative de la SNCF de doter chaque gare d’un piano une résurgence de l’ambient. Quel que soit la personne qui s’assied au clavier, quelle que soit la qualité de son jeu, la musique s’intègre à l’environnement sonore et contribue à l’améliorer, le dit environnement étant souvent désastreux dans ce genre de lieux.

Bref, grâces soient rendues à Brian Eno et ses réflexions sur la nature de la musique.

« He's go the whole world behind him he's Brian Eno, Brian Eno!
He promised pretty worlds and all the silence
I could dream of Brian Peter George St John Le Baptiste De La Salle Eno »