L’Arche de monsieur Servadac [Na kometě], Karel Zeman (1970). N&B colorisé, 74 minutes.
Le Dirigeable volé [Ukradená vzducholod], Karel Zeman (1967). N&B colorisé, 84 minutes.

Poursuivons notre exploration de l’attachante filmographie de Karel Zeman, ce réalisateur tchèque qu’il n’est pas exagéré de qualifier de magicien tant ses œuvres, mariant les techniques, sont de petites merveilles d’inventivité, de poésie et d’humour…

Objet de ce présent billet, ses deux derniers films en prises de vues réelles, L’Arche de monsieur Servadac et Le Dirigeable volé, qui ont également en commun d’être des adaptations de Jules Verne – respectivementHector Servadac (1877) et Deux Ans de Vacances (1888). On savait Zeman amateur de Jules Verne : son premier long-métrage,Voyage dans la préhistoire (1955) possédait déjà une charmante atmosphère vernienne, et L’Invention diabolique (1957) adaptait Face au drapeau avec une esthétique donnant vie aux gravures de Léon Benett et Édouard Riou pour les éditions Hetzel. J’ai entamé ce nouveau tour d’Abécédaire en évoquant les dixièmes planètes : L’Arche de monsieur Servadac en présente une, entrant dans la catégorie des astres vagabonds (à la manière du Vagabond de Fritz Leiber, pour ne citer que l’œuvre la plus évidente sur ce thème).

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L’année est 1888. Dans un pays lambda du Maghreb, les puissances coloniales françaises, espagnoles et anglaises se livrent une guéguerre d’influence, sans oublier les velléités de révolte de sheikhs locaux. Servadac, géomètre de l’Armée française, s’en fiche un peu : il préfère rêvasser, et ses rêveries l’amènent à voir en particulier une jeune femme, dont il a vu l’image sur une carte postale. Or, le jour où il tombe à l’eau du haut d’une falaise, quelle n’est pas sa surprise d’être secouru par ladite jeune femme. Angelika, c’est son nom, fuyait justement le navire où elle était retenue prisonnière, destinée à être vendue à un sheikh. Et voilà qu’un astre fait son apparition dans le ciel ? Une comète ? Plus précisément une planète vagabonde, dont l’attraction arrache Servadac, Angelika et les habitants de cette ville orientale à la Terre.

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Hector Servadac…
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… et Angelika.

Nouveau monde, et donc nouvelles coutumes… Les uns renoncent aux armes, d’autant plus volontiers que la faune locale – des dinosaures ! – s’avère insensible aux armes à feu mais pas au tintamarre des casseroles. Les autres renoncent à l’argent lorsque leur errante planète d’exil risque d’entrer en collision avec Mars : à quoi ça sert, tous ces billets, face à la fin du monde ? Autant s’envoyer en l’air. Et, pendant ce temps, Servadac et Angelika tentent de vivre leur idylle. Hélas, la planète vagabonde se rapproche à nouveau de la Terre…

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N’ayant pas lu Hector Servadac de Jules Verne, je serai bien en peine d’évaluer le travail d’adaptation de Zeman. Le motif de base semble être le même : une « comète » passe non loin de la Terre et quelques représentants humains de différentes nations se retrouvent dessus, tâchant de passer outre leurs différences avant de laisser leurs travers reprendre le dessus. Une chose est sûre : le cinéaste tchèque apporte ici ses propres marottes, à savoir la primauté de l’amour face aux querelles stupides. Les soldats français sont stupides et les Anglais le sont davantage, obnubilés par Sa Majesté absente ; l’Espagnol passe son temps à comploter, de même que le sheikh. La fibre antimilitariste et antinationaliste de Zeman, déjà présente dans Chroniques d’un fou, revient ici avec encore plus de force. Il n’y a guère que Servadac, rêveur et utopiste, pour tirer le meilleur parti de ce changement de cadre. Hélas, la fin (conforme à celle du roman de Verne) ramènera tout le monde à la réalité. Si Emil Horváth s’en sort bien dans le rôle de l’ingénu géomètre, c’est la ravissante Magda Vásáryová, interprétant Angelika, qui lui vole la vedette. (Anecdote accessoire : au début des années 90, Magda Vásáryová a délaissé son métier d’actrice pour devenir ambassadrice de la Tchécoslovaquie en Autriche et d’être candidate à l’élection présidentielle slovaque de 1999.)

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Visuellement, Zeman s’inspire ici des cartes postales de la fin du XIXe siècle pour mettre en image Hector Servadac.

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Comme à l’accoutumée, le film est tournée en noir et blanc puis recolorisé, chaque dominante colorée ayant une fonction expressive (ton jaune la plupart du temps, ton rouge lors des moments de tension) ; Zeman fait un usage intensif du matte painting pour donner ce rendu si particulier, où les prises de vue réelles se fondent naturellement avec les décors dessinés. On frôle la perfection. Allez, s’il faut trouver un défaut, il y en a bien un, mineur : seuls les dinosaures pèchent un peu, par rapport à la qualité de ceux peuplant Voyage dans la préhistoire – certes, l’ambition n’est pas la même. La leçon de choses du Voyage… laisse ici la place à une satire pleine d’aventure ; les traits d’humour font mouche, et le film s’avère un régal de tous les instants, présence de ridiculosaures ou non.

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La marche du progrès, droit vers la bipédie…

 

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Trois ans avant L’Arche de monsieur Servadac, Karel Zeman avait donc tourné une autre adaptation de Jules Verne :Le Dirigeable volé s’inspire de Deux ans de vacances avec des inspirations tirées de L’Île mystérieuse. Le dirigeable du titre, c’est celui qui est exposé dans cette foire ayant lieu à Prague en cette fin du XIXe siècle et qui a pour mérite – aux dires de son inventeur – d’être empli d’un gaz ininflammable.

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Cinq garçons issus d’horizons différents – l’un est un gamin normal, un autre le fils d’un magistrat, deux sont des forains, etc. – s’y rencontrent, se lient d’amitié… et suite à un concours de circonstances, embarquent à bord du dirigeable et larguent les amarres. Dirigeable, l’aéronef cesse bien vite de l’être quand les gamins jettent l’équipement de navigation lorsqu’ils sont poursuivis par un voilier aérien (un ballon mus par des voiles-rames, ça en fait un voilier, non ?).

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Qui sait où les mènera leur odyssée ?… Dans le même temps, la société pragoise est en émoi : un procès a lieu pour déterminer les responsabilités du vol de l’aérostat. Et pour ne rien arranger, une puissance étrangère souhaite mettre la main sur la formule du gaz ininflammable et envoie son meilleur espion pour la dérober à l’inventeur. Aventures et quiproquos s’ensuivent…

Dès les premières images, avec cette succession de vignettes en animation montrant l'Autorité parentale en butte à l'envie de liberté et d'amusement à travers les âges — apparence graphique à l'avenance. Karel Zeman dénonce le rigorisme paternel : fais pas ci, fais pas ça ! C’est bien par soif de liberté que les cinq gamins jouent les filles de l’air, et leur voyage sera formateur.

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Fais pas ci ! Fais pas ça !

Pendant ce temps, la bonne société pragoise se couvre de ridicule et les tentatives d’espionnage sont tournées en dérision. À vrai dire, Le Dirigeable volé marie deux films en un : le premier semble dans la droite lignée de Voyage dans la préhistoire, la dimension didactique en moins ; le second est une amusante satire, dans la lignée des autres longs-métrages du réalisateur tchèque. L’ensemble s’avère un brin bancal : l’aventure des enfants est réduite à la portion congrue dans la première moitié du film, dommage. Néanmoins, l’ensemble demeure des plus attachants et emporte l’adhésion. Et Zeman, outre ses talents d’incroyables faiseurs, possède aussi celui d’inviter à l’indulgence.

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Un maître-espion, équipé de tous ses gadgets pour passer inaperçu !

Visuellement, Le Dirigeable volé ne recèle que peu de surprises pour qui a vu les autres longs-métrages de Zeman – si ce n’est que le Tchèque ne se base pas cette fois sur un style graphique bien spécifique. Qu’importe. La même magie est à l’œuvre, mélangeant avec bonheur matte painting, dessin animé, papiers découpés et prises de vue réelles. Un cran en dessous de L’Invention diabolique ou de L’Arche… évoquée plus haut, ce Dirigeable volé n’en reste pas moins une aventure plaisante pleine d’émerveillement. Et c’est en cela que Zeman, même en mode mineur, demeure grand.

Introuvable : en DVD
Irregardable : non
Inoubliable : tellement