Voyage dans la Préhistoire [Cesta do Pravěku], Karel Zeman, 1955. 82 minutes, couleurs.

Notre rétrospective sur Jan Švankmajer maintenant terminée (du moins, provisoirement : on attend toujours son ultime film Insects, prévu pour 2018), intéressons-nous maintenant à l’un des cinéastes qui l’a inspiré : Karel Zeman. Tchèque lui aussi, Karel Zeman (1910-1989) a d’abord travaillé dans la publicité – en France puis en Tchécoslovaquie. Ses films publicitaires utilisaient notamment des techniques d’animation, et c’est assez vite qu’il a glissé vers le cinéma, tout d’abord avec un court-métrage, Vánocní sen (Rêve de Noël), qui remportera le Grand Prix International du film à scénario du Festival de Cannes, catégorie « court métrage » en 1946. Pas mal pour un début. Par la suite, il va réaliser plusieurs courts-métrages mettant en scène M. Prokouk (neuf courts-métrages au total entre 1946 et 1959, dont six sont sortis avant 1949). Le premier long-métrage de Karel Zeman est une revisitation d’un conte oriental et s’intitule Le Trésor de l’île aux oiseaux (Poklad pta čího ostrova, 1952), mais votre serviteur n’ayant pas réussi à mettre la main dessus, on va passer directement à son deuxième long-métrage : Voyage dans la préhistoire.

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Passionnés par les époques passées, quatre jeunes garçons – Petr, Tonik, Jenda et Jirka – s’embarquent à bord d’un canot et entreprennent de remonter une rivière. Traversant C’est là un étonnant voyage qui les emmène à rebrousse temps. La première étape du périple leur fait d’abord découvrir le paléolithique : c’est l’occasion de croiser un mammouth et d’espérer apercevoir des hommes des cavernes. Suivent les ères tertiaires, secondaires, primaires… et leur lot de créatures antédiluviennes. Unintatherium, stégosaures, cératosaures, lézards du Carbonifère. Le but des quatre explorateurs en culottes courtes est d’atteindre la mer primordiale grouillant de trilobites…

En dix mots comme en cent, Voyage dans la préhistoire est une petite merveille.

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Plus de soixante ans après sa sortie, ce film reste d’une fraîcheur étonnante. Certes, l’histoire suit une intrigue simple et linéaire, les jeunes acteurs ne sont pas toujours à fond dans leur rôle, on remarque quelques approximations dans la chronologie des ères géologiques… mais ce sont là peu de choses. Ce Voyage… s’avère des plus plaisant à suivre, célébrant l’esprit d’aventure, la curiosité et la connaissance, l’amitié ainsi que l’ingéniosité. Sans oublier une véritable ambition pédagogique. Les rencontres des quatre garçons avec des créatures préhistoriques évoque, de loin, Le Monde perdu de Conan Doyle. Néanmoins, l’influence de Jules Verne est elle aussi présente : on pense à un mélange deDeux ans de vacances et de Voyage au centre de la Terre. Rien d’étonnant à ce que Zeman ait adapté par la suite plusieurs textes de Verne (L’Invention diabolique, Le Dirigeable volé et Sur la comète, inspirés respectivement et plus ou moins librement de Face au drapeau, Deux ans de vacances et Hector Servadac). Pour avoir lu Étoiles rouges de Viktoryia et Patrice Lajoye il y a une poignée de jours, le roman La Plutonie (1915) de Vladimir Obroutchev me vient aussi aussi en tête : des explorateurs arrivent dans une Terre creuse par un passage situé au Pôle nord et y découvre une faune préhistorique.

Ce qui frappe surtout est la qualité des effets spéciaux : le film date quand même de 1955. Ce qui le situe en l’an -38 avant Jurassic Park. Ici, Zeman mêle les techniques : stop-motion, marionnettes, maquettes et modèles à taille réelle. Le résultat donne des créatures préhistoriques à l’animation étonnamment fluide, aux mouvements rarement saccadés. De quoi égaler Ray Harryhausen ? Probablement. De très nombreuses scènes sont filmées en temps réel, plaçant les quatre aventuriers et les créatures sur la même image, sans solution de continuité – vive le matte painting. Mine de rien, c’est un travail inventif et remarquable. Zeman ne sera pas sans influence sur d’autres cinéastes, Jan Švankmajer en tête.

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Anecdote amusante : Voyage dans la préhistoire a connu un montage américain en 1966 (un retard de plus de dix ans, faisant sortir le film trois ans après le fameux Jason et les argonautes de Ray Harryhausen). Il s’agit du même film de Zeman, mais agrémenté de nouvelles scènes : un prologue et un épilogue situés au Musée américain d’histoire naturelle de New York où, assoupis, les quatre garçons rêvent leur périple. Ce qui change passablement du projet initial, où les jeunes explorateurs se contentent de franchir en canot une grotte et où rien n’indique le caractère fictif de l’aventure.

Le thème de la rivière comme métaphore du temps se retrouve ailleurs. Les exemples qui me viennent en tête sont des bandes dessinées. D’abordAu-delà des ombres, cinquième album de la série Thorgal, où le héros remonte une rivière, et au vu des créatures croisées, comprend qu’il va de plus en plus loin dans le temps. Et aussiLa Vallée des eaux troubles, 11e album de la série Luc Orient : en Asie du Sud-est, une vallée reculée voit apparaître dans les eaux de sa rivière des créatures monstrueuses, évoquant par moment des dinosaures (mais en dépit de leur nature bizarre, les apparitions suivent grosso modo l’évolution telle qu’on l’a connue sur Terre). J’en oublie sûrement d’autres exemples pas moins pertinents. Quoi qu’il en soit, le cours d’eau comme métaphore du temps n’est pas récente et remonte peut-être à Héraclite (« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. »).

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Introuvable : non

Irregardable : au contraire

Inoubliable : oui