La Dixième Planète, C.H. Badet. Éditions Métal, coll. « Série 2000 », 1954. Semi-poche, 196 pp.
La Dixième Planète [The Tenth Planet], Edmund Cooper, roman traduit de l’anglais par Claude Saunier. Denoël, coll. « Présence du futur », 1976 [1973]. Poche, 256 pp.
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Ceci n'est plus la neuvième planète.

Il y a de cela quelques mois, des scientifiques défrayaient la chronique en annonçant la possible (probable ?) existence d’une planète aux confins du Système solaire, un astre assez massif pour justifier les orbites extrêmement elliptiques des planètes naines transneptuniennes. C’est là une nouvelle preuve que l’hypothétique dixième planète (enfin, neuvième, vu que Pluton ne compte plus depuis 2006) du Système solaire continue à nous tarauder. Entre 1930, année de la découverte de Pluton par Clyde Tombaugh, et 2006, année de son éviction du club des planètes à part entière, on aura pu voir – en littérature ou au cinéma, à défaut d’observation dans les télescopes – plusieurs types de dixième planète. En distance par rapport au Soleil, un très bref récapitulatif pourrait ressembler à ceci :

  • L’Anti-Terre, située au point de Lagrange 3, de l’autre côté du Soleil. Il s’agit par exemple de la Terre des Cités obscures de Schuiten et Peeters, de la Terre miroir explorée dans le film Danger, planète inconnue, du cadre mis en place par Vladimir Nabokov dans Ada ou l’ardeur… Évidemment, les lois physiques font figure de rabat-joie et une telle Terre ne tiendrait pas en place à cause de l’influence gravitationnelle de notre planète.
  • La planète 4.5, située entre Mars et Jupiter, à l’emplacement de l’actuelle ceinture d’astéroïdes, et détruite pour des raisons X ou Y — généralement de façon cataclysmiques (cf. les romans est-allemands Kurs Ganymed ou Als die Götter starben, où les dangers de l’énergie atomique provoquent la fin brutale de ladite planète). Parfois surnommée Phaëton ; souvent en ruine.
  • La planète X, située au-delà de Pluton. Parfois surnommée Perséphone, parfois surnommée Yuggoth. On la cherche encore. Beaucoup, en littérature, l’ont trouvée – d’où ce billet.
  • On pourrait sûrement inclure dans cette liste les planètes vagabondes, temporaires dixièmes planètes, en commençant parLe Vagabond de Fritz Leiber – mais aussi Gallia dans Hector Servadac de Jules Verne et son adaptation filmique par Karel Zeman, objet du prochain billet de cet abécédaire navrant.

Bref. Si j’avais voulu être exhaustif, j’aurais tâché de passer en revue des œuvres mettant en scène chacun des différents types de dixièmes planètes… mais j’ai préféré me limiter à deux exemples, tout bêtement titrés La Dixième Planète.

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La première de ces deux Dixième Planète est due à un certain Charles-Henri Badet. Il s’agit là, pour autant que je sache, de l’unique roman de son auteur, qui a ainsi inauguré l’éphémère collection « Série 2000 » des éditions Métal – de fait, la couverture est métallisée –, collection ayant vu les débuts de Charles Henneberg et Pierre Versins. Une dixième planète qui se situe ici dans la catégorie des anti-Terre.

L’histoire nous est narrée par Savigny, pochtron notoire de Paname qui, à la suite d’un concours de circonstance, a embarqué à bord d’une fusée et a réussi, par accident, à la faire décoller. Lorsque l’appareil redescend, ce n’est pas sur Terre… mais sur un astre qui lui ressemble : notre infortuné narrateur découvre qu’il a atterri sur une anti-Terre, nommée Mère (ha) par ses habitants. Des habitants dont la société semble en avance de quelques millénaires sur la nôtre et qui a passé outre ses tourments de jeunesse. Cette société idéale vit selon les préceptes de la raison et de la logique, comme le découvre Savigny. Tout, du sexe (les « spasmes ») à la mort (le « grand repos »), est régulé ; les humains se divisent en plusieurs sortes, les « hommes-bras », manutentionnaires sans émotions mais costaud, et les graciles hommes-cerveaux – telle Rose, avec qui Savigny apprécie avoir des « spasmes » – et les cerveaux tout court, qui occupent des postes de pouvoir.

Le roman de Badet, narré avec force gouaille (hé, Savigny vient de Paname, alors faut bien), raconte donc l’exploration de la planète Mère (ha, ha) de notre soulard, rappelant au passage Le Meilleur des mondes ou Le Voyageur imprudent par certaines de ses visions. L’aventure de Savigny se conclut de façon assez abrupte, dans une beuverie (notre clodo fait découvrir le pastis aux Mériens) et un discours un brin convenu sur le besoin de fantaisie (et d’alcool) dans un monde où la raison a pris trop d’importance… Moui. La fable traîne un peu en longueur pour vraiment convaincre (et j’ai décidément horreur des jeux de mots pourris et de la gouaille).

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Également titré La Dixième Planète, le roman d’Edmund Cooper s’avère d’une autre trempe. Et ça commence mal (pas pour le lecteur, ouf). À bord du Dag Hammarskjold, le capitaine Idris Hamilton fuit la Terre pour Mars. Notre belle Planète bleue est morte, saccagée par l’humanité : le constat qu’émet l’auteur en 1973 – un an après la publication du fameux rapport Meadows, Halte à la croissance ? – ressemble, dans les causes, à ce que nous vivons maintenant, quarante-cinq plus tard, même si, dans les conséquences, Cooper se trompe un peu en imaginant une Terre recourverte d’une lourde chape nuageuse empêchant la photosynthèse. Aucun dirigeant n’a réussi à s’accorder pour sauver la Terre ; tous sont grave motivés à coordonner leurs efforts pour coloniser Mars. Seul souci, la flotte aérospatiale – à l’inverse de ce que l’on peut lire ou voir dans pas mal de romans mettant en scène un exode spatial – ne compte que quinze vaisseaux. Pas un, pas mille : quinze. Et encore, beaucoup ne sont pas bien gros : autant dire que les places sont chères. Sur Terre, d’aucuns voient la fuite des autres d’un très mauvais œil : si ce n’est pas nous, ce sera personne. Et donc : boum. Le Dag Hammarskjold explose en chemin. Sabotage ! Voilà qui la fiche mal pour l’humanité. Fin de l’histoire ? Nope, car Idris Hamilton reprend conscience… cinq mille trois cents ans plus tard. Son cerveau a été miraculeusement récupéré par des humains établis sur Minerve, la dixième planète du Système solaire, située au-delà de l’orbite de Neptune. En attendant de récupérer un corps – celui d’un clone, ce qui ne va pas sans causer des interrogations éthiques à notre protagoniste —, Hamilton apprend la mort de la Terre, l’échec des colonies lunaires et martiennes et la fondation de cette colonie sur Minerve. Fondée par un Martien religieux et rigoriste, la colonie vit selon des principes un brin austère : pas de monnaie, des mariages à durée déterminée, pas de propriété ni d’héritage, pas de népotisme, une population limitée à dix mille habitants. Une utopie, presque… Mais Hamilton reste un homme de la Terre et éprouve quelques difficultés à s’adapter à ces préceptes qui lui sont étrangers. Étrangers au point que le lecteur peut en venir à détester ce protagoniste buté, qui s’insurge que sa compagne minervienne ait pu coucher avec d’autres hommes avant lui et qui tient à tout prix à vivre selon les lois terriennes – des lois n’ayant plus vraiment cours depuis la mort de la Terre. D’ailleurs, est-elle toujours morte, notre bonne vieille Terre ?

Comme dans Pas de quatre, Edmund Cooper prête une attention exacerbée aux rapports humains et aux coucheries – jusqu’à l’exaspération. Si le roman convainc dans son premier tiers, le caractère obtus d’Idris Hamilton face à l’utopie – certes terne — qui lui est offerte finit par lasser. On se retrouve avec le thème, assez classique, du sauvage déboulant dans une société aseptisée, au point de la mettre en danger… ou bien de lui donner un salutaire coup de pied au cul. Pour tout ce qui a trait à la sexualité, Cooper – ou bien son personnage d’Idris Hamilton – se montre plutôt conservateur et possessif. Là où le roman surprend, c’est dans sa ressemblance avec le récit de C.H. Badet, paru vingt ans auparavant : une dixième planète, une société idéale-mais-tant-que-ça, un protagoniste qui cause le chaos et ne pense qu’à baiser. Imaginer un plagiat me semble cependant capillotracté et je parierai plutôt sur des thématiques assez universelles. En dépit de ces défauts et d’un aspect un brin daté, La Dixième Planète version Edmund Cooper demeure une lecture agréable, plus pertinente dans le fond que son prédécesseur éponyme.

Quoi qu’il en soit, toujours pas de dixième (ou même neuvième) planète digne de ce nom à l’horizon. On cherche encore.

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Mais on peut continuer à admirer Pluton.

Introuvables : oui, si ce n’est d’occasion
Illisibles : nope
Inoubliables : presque