A Jester’s Tale [Bláznova kronika], Karel Zeman (1961). 81 minutes, noir et blanc.

Au fil de ce désolant Abécédaire et de son exploration de la filmographie de l’incroyable cinéaste tchèque Karel Zeman, on s’était arrêté au Baron de Crac, adaptation délirante et délurée du Baron de Münchhausen (1964). Trois ans plus tard, Zeman a remis le couvert avec son cinquième film : Bláznova kronika, traduit en anglais sous le titre A Jester’s Tale et en français par Chroniques d’un fou (mais la lettre C étant occupée par Stanislas Lem dans ce présent tour d’alphabet et par d’autres œuvres éminemment irregardables/illisibles/inécoutables dans les prochains, le titre anglais tombe à point nommé). Pour le coup, nulle adaptation mais un scénario original co-signé avec son compatriote Pavel Juráček.

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« Je suis un fou et un bouffon… »

Ainsi commencent ces Chroniques d’un fou. Dans une tradition filmique devenue cliché à force de répétition, le récit commence avec un manuscrit enluminé sur lequel écrit notre narrateur… sauf que celui-ci est malhabile et tache d’encre noire le parchemin. Bref. Nous voici en 1625, en plein durant la Guerre de Trente Ans, conflit qui impliqua l’ensemble des puissances européennes entre 1618 et 1648… et qui commença nulle part ailleurs qu’à Prague avec une défenestration. Cela étant, le film démarre peu après le début des hostilités, quelque part dans les campagnes de Bohème. Le dieu de la guerre se montre bien capricieux et souffle le vent mauvais dans toutes les directions – jamais la bonne.

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Petr (Petr Kostka), jeune fermier, effectue des travaux de labour avec son bœuf, en toute tranquillité et sans rien demander à personne, lorsque des soldats débarquent, avec la ferme intention d’emporter le bœuf et d’enrôler le fermier dans les troupes de Mansfeld, affilié au roi du Danemark. On promet à Petr gloire, femmes et argent, mais notre héros n’en a que faire et cherche à s’enfuir. Pas longtemps, car le voilà rattrapé par des mercenaires appartenant au camp adverse – celui de Ferdinand II de Habsbourg. À vrai dire, comme le prouve le chef de la troupe de mercenaires, Matyas de Babice (Miloslav Holub), une bannière, c’est comme une veste, ça se tourne et se retourne. Sans surprise, ils se retrouvent bientôt plongé dans une bataille dont pas grand-monde ne réchappe…

« Le régiment est mort jusqu’au dernier homme. L’Histoire en est un peu plus riche. »

Après le désastre de cette bataille, Matyas entreprend de piller les tentes des soldats. Dans les affaires, un tableau représentant une belle jeune femme attire l’œil de Petr. Néanmoins, le petit dieu de l’amour sait s’y prendre avec son arc, et c’est une autre demoiselle qui retient l’attention du jeune homme : Lenka (Emilia Vašáryová), petite paysanne à la recherche de son âne et que Petr tire d’un mauvais pas en la débarrassant de quatre soudards. Matyas, Petr et Lenka aimeraient bien quitter le champ de bataille, mais d’autres soldats arrivent. Se déguisant en hâte, le trio est pris pour des nobles du camp opposé. Une belle prise, en vérité. Les prisonniers sont amenés dans un château non loin, où ils devront composer avec la fille du châtelain… qui n’est autre que la fille du tableau, ainsi qu’un lâche chef des gardes, un peintre opportuniste, des soldats stupides… et le décidément capricieux dieu de la guerre ?

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Pour ce film, Karel Zeman s’est une nouvelle fois approprié le style graphique d’un dessinateur. Il s’agit cette fois de Matthäus Merian l'Ancien, graveur suisse spécialisé dans la gravure sur cuivre, qui fut contemporain de cette Guerre de Trente Ans (sans toutefois en être spécialement affecté). Comme à son habitude, le réalisateur tchèque entremêle avec bonheur décors réels et dessins, sans que la soudure soit évidente, afin d’octroyer ce cachet unique à ses films. La brève scène de bataille du début du film est pour l’essentiel en papier découpé animé ; on aperçoit çà et là quelque scènes relevant de cette technique, qui ont trouvé un écho évident dans le travail de Terry Gilliam pour le Monty Python’s Flying Circus. Pas de couleurs toutefois : le film est intégralement en noir et blanc, parti-pris qui, avec la faible abondance d’effets spéciaux (comparé aux films précédents, véritables festivals en la matière), en atténue quelque peu le caractère fantaisiste – et y ajoute même une teinte amère, inédite jusque là.

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Si les précédents longs-métrages de Zeman se moquaient volontiers des soldats, le réalisateur tchèque va plus loin ici et en fait une satire antimilitariste gentiment vitriolée. Veule, incapable, opportuniste : Zeman dépeint la soldatesque comme une engeance à honnir, une sorte d’espèce nuisible qui arpente sans cesse l’autrefois paisible campagne tchèque. Les puissants ne sont ici que les jouets du dieu de la guerre, matérialisé par une tête furibonde dans les cieux, soufflant sur Terre quand lui prend l’envie. Et de là à voir dans ce film une réaction par rapport au contexte de Guerre froide, il n’y a qu’un pas. Mais bon, parce qu’il y a un peu d’amour aussi en ce bas monde, on croise également de petits cupidons, bien inoffensifs et pas très adroits avec leurs flèches. Et l’happy end de paraître un peu artificiel.

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Bref, s’il ne s’agit pas forcément du plus inoubliable des films de Karel Zeman, Chroniques d’un fou demeure éminemment regardable.

Introuvable : pas d’édition française du DVD ; l’édition anglaise se trouve aisément
Irregardable : non à moins d’être allergique à l’animation, au noir & blanc, à la langue tchèque ou à l’antimilitarisme
Inoubliable : oui