L’Invention diabolique [Vynález Zkazy)], Karel Zeman (1957). Noir & blanc, 78 minutes.

Les noms de Léon Benett et Édouard Riou n’évoquent sûrement pas grand-chose au commun des mortels, mais si on les associent à ceux de Pierre-Jules Hetzel et surtout de Jules Verne, cela devrait commencer à faire tilt : Benett et Riou sont en effet deux illustrateurs, réputés pour avoir mis leur talent au service de l’éditeur Hetzel, notamment pour mettre en image les romans de Jules Verne. Sans eux, il est possible, peut-être probable, que les romans de l’auteur de L’Île mystérieuse n’auraient pas eu le même impact auprès du public. Des illustrations qui en ont marqué plus d’un, à commencer par Karel Zeman.

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En 1957, un an après son superbe Voyage dans la Préhistoire, le cinéaste tchèque s’est abondamment basé sur les dessins de Benett et Riou pour son troisième long-métrage, L’Invention diabolique (que l’on rencontre parfois sous le titre Les Aventures fantastiques ou Le Monde fabuleux de Jules Verne), qui propose une adaptation du roman Face au drapeau (1896) – pas l’ouvrage le plus connu de la vaste bibliographie de Verne.

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Bien après les événements, Simon Hart se souvient… Il nous raconte l’aventure extraordinaire qu’il a vécu. Tout nouvel assistant du professeur Roch, ce jeune homme loyal et courageux est enlevé en même temps que ce dernier par les hommes de main du Comte d’Artigas. Ce dernier arpente les mers à bord de son navire – et quel navire : un voilier capable de se mouvoir quand bien même ses voiles sont affalées. Le secret, Hart va vite le découvrir, lorsqu’on l’enferme dans le sous-marin qui, en secret, tire le trois mâts. D’Artigas, bien qu’affable avec le professeur Roch, n’a rien cependant d’un philanthrope : à l’aide de l’éperon de son submersible, il coule régulièrement des navires pour en piller les cales. C’est après de l’un de ces abordages que le navire récupère à son bord une jeune femme, dont le bon Hart va tomber amoureux. Comme tout pirate qui se respecte, d’Artigas possède une base secrète, située dans la caldeira d’un volcan éteint, équipée de tout ce qu’il faut pour que Roch puisse poursuivre ses expériences. Homme de science, le professeur poursuit ses recherches, en dépit des tentatives de Simon pour l’avertir : le jeune héros a compris que d’Artigas nourrit le projet de construire une arme terrifiante…

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Bien des éléments dans ce film (et vraisemblablement dans le roman, que j’avoue n’avoir pas (encore) lu) rappellent forcément Vingt mille lieues sous les mers : en particulier avec le sous-marin et son maître énigmatique. Mais à bien y regarder, d’autres éléments divers rappellent d’autres œuvres de Verne : le canon gigantesque (De la Terre à la Lune), le volcan (Voyage au centre de la Terre), l’aéronef de Robur (Robur le conquérant)…

Tout au long du film, c’est un festival d’inventions : outre le sous-marin, on y voit des bicyclettes aquatiques, des aéronefs. C’est bien simple, on se croirait dans un monde steampunk… un quart de siècle avant que le terme soit forgé. Quoique porté par un message fort (une critique virulente de la course aux armements, ainsi que de la science sans conscience représentée par Roch), le film n’est pas dépourvu d’humour, loin s’en faut (en témoigne cette scène où d’Artigas regarde les actualités, avec un prototype du cinématographe ; on y aperçoit une escouade de chameaux en patins à roulette ainsi qu’un fer à repasser tout particulier).

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Pour mettre en image le monde de Jules Verne, tel que dessiné par Benett et Riou – Benett, dans le cas de Face au drapeau –, Karel Zeman opte pour des choix radicaux : le film est en noir et blanc ; tout — vêtements, objets, décors – est strié, afin de rappeler les rayures des gravures (attention à ne pas être épileptique !). Les décors ont une apparence volontairement factice, donnant à l’ensemble un parti-pris très stylisé, reprenant parfois trait pour trait les illustrations de Léon Benett. Et c’est merveilleux. Le cinéaste tchèque, qui avait déjà fait preuve de son talent à marier les techniques dans Voyage dans la préhistoire, poursuit dans cette lignée, et mêle matte painting, maquettes, dessin animé, animation, superposition d’images, et prises de vue réelles bien sûr, le tout au sein d’une même scène. Le résultat s’avère assez bluffant (en dépit d’une fluidité variable, d’un montage parfois abrupt, et de quelques problèmes d’image parfois), et — attention, vieux commentaire réac’ en approche – contient autant d’émerveillement, si ce n’est davantage, que tous les films bardés d’images de synthèse que l’on peut voir sur nos écrans ces temps-ci.

Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas pour moi de cracher sur les CGI, souvent joliment spectaculaire et à mêmes de repousser les limites de l’imagination. Sauf que ce n’est pas toujours le cas, en fin de compte ; les trucs se ressemblent et les pixels manquent souvent d’âme. À l’inverse, l’ingéniosité mise en œuvre par Karel Zeman dans ses films a queque chose de réjouissant, elle titille le cerveau : comment a-t-il procédé pour telle ou telle scène ? On s’interroge sur la nature des effets utilisés, parfois évidents, parfois moins. On rêve de retrouver une telle candeur. Et de fait, on la retrouve de temps à autres, en particulier (dans un genre différent) dans les œuvres de Michel Gondry, où les effets spéciaux sont bien souvent manuels et reposent peu (ou pas) sur les images de synthèse.

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L'île de d'Artigas, telle que représentée par Léon Benett…
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… et sa représentation par Zeman.

Cette expérience vernienne dut plaire à Karel Zeman, car il récidiva un peu plus tard, avec Le Dirigeable volé (qui adapte et condense Deux ans de vacances et L’Île mystérieuse ) puis L’Arche de monsieur Servadac (d’après… eh bien, le roman Hector Servadac). On s’y intéressera en temps voulu, bien sûr.

Quoi qu’il en soit, soixante ans après sa sortie, cette Invention diabolique demeure une superbe adaptation cinématographique de Jules Verne, inventive comme jamais.

Introuvable : non
Irregardable : non
Inoubliable : oui