Pas de quatre [The Transit], Edmund Cooper, traduit de l’anglais [UK] par Claude Saunier. Denoël, coll. « Présence du Futur », 1964 [1964]. Poche, 240 pp.

Et puis, parfois, on opte dans cet Abécédaire pour une œuvre en vertu de son titre. Pas de quatre pour un tour d’alphabet placé sous ce nombre-là, avouez que c’est marrant. Non ? Mmm… bon.

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Pas de quatre , donc. Il s’agit ici du quatrième roman du Britannique Edmund Cooper, un auteur assez prolifique outre-Manche mais demeuré relativement méconnu en France en dépit d’une huitaine de romans traduits chez différents éditeurs (Opta, Presses de la cité, Marabout, Denoël). Parmi eux, Le Jour des fous a bénéficié de quelques rééditions, la dernière en date remontant à 2009 chez Terres de brume. Le seul véritable titre de gloire de ce romancier, décédé en 1982 à l’âge pas très vénérable de 55 ans, est d’avoir vu sa nouvelle, « The Brain Child », adaptée en un film, The Invisible Boy, en 1957, avec comme star Robby le robot, tout droit échappé de Planète interdite.

Richard Avery, peintre de son état, est inconsolable depuis le décès de sa petite amie, morte d’une leucémie. Un jour qu’il se promène dans Kensington Gardens, il remarque un cristal bleu par terre. Sans se poser plus de question, il le saisit… et reprend conscience dans une sorte de chambre. Un lieu immaculé. Chambre d’hôpital ? Cellule carcérale ? S’y trouvent un lit, une malle en-dessous, un fauteuil, et un appareil de communication en forme de machine à écrire. Les interlocuteurs invisibles à l’autre bout du canal obligent Avery à répondre à des questionnaires. S’il refuse, on l’endort… et il faut recommencer. Voilà un jour (si tant est qu’il y ait des jours), l’une des cloisons s’ouvrent. De l’autre côté, une femme : Barbara, une actrice. À peine le temps de sympathiser et d’échanger des hypothèses qu’il leur faut regagner leurs cellules. Plus tard, une autre cloison s’ouvre : une autre femme, Mary, plus réservée. Avery apprend qu’il y a un autre homme, Tom.

Puis, sans crier gare, voilà les quatre humains sur une plage. Sur Terre ? Haïti ou Tonga ? Une deuxième lune vient vite les détromper : ils ne sont pas sur leur monde natal. Les voici livrés à eux-mêmes pour assurer leur subsistance. Et, bientôt, tout semble indiquer qu’ils ne sont pas seuls. Et par « pas seuls », ils n’entendent pas la faune locale – qui évoque des succédanés de lapins ou de rhinocéros – mais d’autres créatures sentientes. Ce sont quatre grands humanoïdes, aux réactions pour le moins belliqueuses… Mais avant de s’en préoccuper, les quatre humains devront d’abord réussir à gérer leur micro-communauté.

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Par rapport à certains récits contemporains, Pas de quatre surprend par son ton, pas gnangnan pour un sou – à l’exact opposé de la pusillanimité en matière de sexualité d’auteurs de la même époque. Deux hommes et deux hommes seuls (ou presque) sur une île ne vont pas contenter de se regarder dans le blanc des yeux. De fait, le traitement psychologique des personnages surprend agréablement par sa qualité, et l’auteur place l’essentiel de son intérêt dans les relations entre ses personnages – tant les relations entre les deux hommes que celles entre les sexes –, même si certains points de vue ont pris un coup de vieux.

« Avery était fasciné par ce qu’il appelait en secret le mécanisme psychologique du groupe. Au début, ils étaient quatre étrangers, en trois jours ils s’étaient nettement séparés en trois couples. Ses rapports avec Barbara, tout comme ceux de Tom et Mary étaient très particuliers. Particulier n’était peut-être pas le mot qui convenait. Ce n’était pas de l’amour et pourtant ça n’était point sans amour. Un amour, qui comme l’invention, était fils de la nécessité. Dans un groupe tel que le leur, chacun dépendait des autres, puisait en eux des forces. Mais il y avait une forme de dépendance plus précise, qui ne paraissait pas liée à la sexualité, et qui n’existait pourtant qu’entre un homme et une femme. Ce n’était point l’amour, ce n’était point le mariage, mais en ces circonstances c’était sans doute bien plus proche de l’amour et du mariage. » (p. 127)

On retiendra Barbara, qui revendique l’envie de laisser le pouvoir de décision aux hommes (comme elle le dit à Avery : « C’est vous le capitaine. […] Mais j’aime bien faire l’enfant, ça me remonte le moral. » (p. 35)). En revanche, le personnage de Mary demeure malheureusement plus en retrait.

Chaque membre du quatuor possède une malle, contenant les affaires les plus chères à leur cœur ; il s’agit de matériel de peinture en ce qui concerne Avery, mais celle de Tom va susciter pendant longtemps l’interrogation. Lorsqu’Avery en découvrira le contenu, cela lui vaudra d’émettre cette remarque :

« Nous sommes dans un Paradis Terrestre, messieurs dames, mais les névroses y sont plus nombreuses que les pommes. » (p. 135-6)

Heureusement, Cooper ne se contente pas de promener ses personnages de crises de nerf en crises de nerf. L’intrigue de cette robinsonnade sur un monde étranger suit son cours, et a fin donne toutes les réponses aux questions que se posaient les personnages (et, incidemment, le lecteur), et les extraterrestres jouent effectivement un rôle dans l’intrigue. À noter que Richard Avery est devenu le pseudonyme de l’auteur pour une tétralogie, « The Expendables » (1975).

Sans être un chef d’œuvre impérissable, Pas de quatre s’avère une œuvre agréablement surprenante, et pas trop vieillotte.

Introuvable : oui, seulement d’occasion
Illisible : nullement
Inoubliable : pas loin