Als die Götter starben. Utopischer Roman, Günther Krupkat. Das Neue Berlin, 1963. Grand format, 364 pp.

On le sait depuis les Vikings : même les dieux sont voués à mourir.

En matière de SF est-allemande, Günther Krupkat commence à devenir un habitué de cet Abécédaire. Précédemment, on avait jeté un œil curieux à sa bancale histoire de premier contact Die Unsichtbaren (1956) et on avait refait la conquête spatiale avec Die Grosse Grenze (1960). Son roman suivant Als die Götter starben (1963), titre que l’on pourrait traduire par « Quand les dieux moururent », mélange les deux thématiques… et en apporte une nouvelle – on va y venir.

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Nous voici au début du XXIe siècle, et la Lune fait partie des nouveaux terrains d’exploration. Une ville, baptisée Endymion, y est même établie, avec tout ce qu’il faut en matière de laboratoire. En examinant des images satellites, des scientifiques remarquent une ombre un peu trop nette se découper dans un recoin montagneux. Une illusion d’optique ? Ni une ni deux, une mission est diligentée sur place. Quelle n’est pas la surprise des scientifiques de trouver un vaisseau spatial – ou plutôt, ce qu’il en reste, tant l’appareil semble ancien. Las, un glissement de terrain provoqué accidentellement par l’un des chercheurs fait disparaître à jamais le spationef dans les profondeurs lunaires. Néanmoins, avant que le vaisseau s’abîme, un scientifique a pu distinguer sur la paroi métallique une inscription… en caractères cunéiformes ! Une inscription qui correspond au nombre 363. La suite des recherches se déroule sur Phobos : dans les entrailles du satellite martien, les scientifiques mettent au jour un stock de bobines de microfilms. L’archéologue Olden entreprend de les déchiffrer…

Quatre mille ans avant notre ère, des vaisseaux spatiaux en forme de sphères se posent dans la vallée de la Bekaa, dans l’actuel Liban. À leur bord, des individus humanoïdes, qui, bien que bénéficiant d’une technoligue supérieure, décident de ne pas s’immiscer excessivement dans les affaires des peuplades locales. Décret qui ne les empêche pas de faire appel à la main d’œuvre humaine, pour bâtir notamment les fameuses terrasses de Baalbek. Ces extraterrestres viennent de la double planète Meju-Ortu et sont en quête d’un nouveau foyer, Meju étant sur le point d’être détruite. Las, l’expédition se terminera en fiasco : Meju-Ortu explose, inondant bientôt d’une pluie de feu la Terre et détruisant une partie des astronefs extraterrestres.

Plusieurs questions se posent aux scientifiques de l’époque présente : où précisément au Proche-Orient les extraterrestres ont-ils atterri ? Où se situe Meju-Ortu ? Les survivants ont-ils trouvé une nouvelle planète ? À la première question, le titre de la quatrième partie du roman offre une réponse claire : Sodome et Gomorrhe (Siddim et Gor Mora dans le roman). La deuxième question fait écho à Kurs Ganymed de Horst Müller, paru un an plus tôt : Meju-Ortu est cette hypothétique planète 4.5 dont la destruction aurait créé la ceinture d’astéroïdes. Certes, on sait désormais que la masse totale des astéroïdes est de loin inférieure à la masse totale d’une telle planète, et que celle-ci n’a jamais donc existé. Et quant à la dernière question… eh bien, lisez le livre ! Si la cinquième et dernière partie appelait une suite potentielle, Krupkat s’est abstenu de l’écrire.

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À en juger par les rares commentaires glanés çà et là au sujet de Als die Götter starben, ce roman semble compter au rang des meilleurs de son auteur. Pour ma part, l’impression générale est plus mitigée : si les deux premières parties, narrées du point de vue des scientifiques du XXIe siècle, tiennent la route, en dépit de péripéties inutiles (comme la présence d’un robot surpuissant mais pas très malin, ignorant des fameuses lois de la robotique), les deux suivantes, censément rédigées par un extraterrestre, se situent essentiellement du côté des humains. Pourquoi pas… mais dommage que ce pan-là de l’intrigue, centré sur l’antiquité, ne m’a paru générer guère d’intérêt. À la place, Krupkat s’est attaché à raconter l’épisode biblique de la destruction de Sodome et Gomorrhe, sous un angle science-fictif : les anges sont ici remplacés par des extraterrestres. Quant à Loth, il apparaît sous le nom de Leth. Pour un peu, on louche ici du côté de la théorie des « anciens astronautes », popularisée par Jacques Bergier, Louis Pauwels et Erich von Däniken, ânerie ufologique selon laquelle la Terre aurait été visitée par des extraterrestres dans un passé plus ou moins lointain, des aliens qui auraient donné aux hommes quelques apports technologiques pas inutiles, comme (ici) l’écriture, et qui auraient été pris pour des dieux ensuite. (Certes, 2001 : L’Odyssée de l’espace repose en parti sur cette idée, mais le film ne fait pas de raccourcis idiots). Krupkat remettra le couvert sur ce thème cinq ans plus tard, avec son dernier roman, Nabou.

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De manière assez curieuse, plusieurs romans d’autres auteurs s’empareront également de la thématique des « anciens astronautes », comme Carlos Rasch avec Der Blaue Planet (1963 aussi). Idée curieuse… ou pas forcément : si l’on met de côté l’aspect pseudo-scientifique, cela permet de faire de la science-fiction avec un tant soit peu de politique, sans risquer d’offusquer les pouvoirs en place. Hé, c’est dans le passé, alors… Mais de ce côté-là, les aspects politiques et critiques sont des plus brefs dans le roman de Krupkat : peu de choses sont dites sur le contexte global de ce XXIe siècle (on y apprend au détour d’un paragraphe que la place des femmes n’est plus dévolue aux fourneaux, « coutume barbare de nos ancêtres  »), et quant à l’antiquité, le discours ne va pas au-delà de « l’esclavage, c’est mal, et les tyrans, ils ne sont pas gentils ». Enfin, au rang des détails qui ne passent plus aujourd’hui : si l’équipe scientifique est mixte et internationale, on sait de quels pays viennent les membres européens ; par contre, Gombar « est Africain ». C’est un peu court, mon cher Günther…

Comme à l’accoutumée chez Das Neue Berlin, le livre bénéficie d’illustrations : celles-ci sont signées Martin Kotsch. Par moment, elles sont figuratives ; par moment, eh bien… disons qu’on se situe à la lisière de l’abstraction. Les mauvaises langues parleront de gribouillis, mais certains des dessins s’avèrent réussis.

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Quoi qu’il en soit, ce roman de Günther Krupkat n’est pas encore celui qui viendra prouver que la littérature de SF est-allemande est un filon oublié. On se retrouve à déterrer des récits imparfaits mais curieux et représentatifs d’une autre époque, ce qui n’est déjà pas si mal.

Introuvable : oui, d’occasion seulement
Illisible : non
Inoubliable : non