Kurs Ganymed, Horst Müller. VEB Domowina-Verlag, 1962. Semi-poche, 242 pp.

La science-fiction d’ex-Allemagne de l'Est forme un continuum littéraire intéressant  : strictement délimité dans le temps comme dans l’espace, il comporte donc un nombre précis d’œuvres (j’adorerais toutes les lire, rien que pour le principe… mais on n’a qu’une seule vie…), et se distingue aussi par des thématiques récurrentes… et un manque général de qualités. En gros, c’est souvent affreusement daté. Mais y chercher la perle rare reste une quête qui passionne l’auteur de ces lignes pour des raisons encore non-élucidées.

L’objet du présent billet s’intitule Kurs Ganymed, titre que l’on pourrait traduire par « Direction Ganymède ». Il s’agit du deuxième roman de Horst Müller, auteur né à Glisno (actuelle Pologne) en 1923 et décédé en 2005 à Hoyerswerda (Saxe). Auteur peu prolifique, Müller n’a publié que trois livres : Signale vom Mond (1960) et Kurs Ganymed (1962), qui forment un dyptique, et Peter dreht durch oder was wäre wenn, livre pour enfants paru en 1998. (Il aurait publié deux autres récits de SF, rédigés en sorabe – dialecte slave parlée dans ce recoin de l’Allemagne –, mais dont je n’ai trouvé aucune mention.) Cette faible production est peut-être le contrecoup de ses activités extra-littéraires : directeur de la bibliothèque cantonale de Hoyerswerda, député à la Chambre du peuple, il a également fondé le fan-club est-allemand de SF Utopia, en activité de 1968 à 1983 – avec ses quinze années au compteur, cela en fait celui a duré le plus longtemps.

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Se plonger dans des vieilleries a ceci d’agréable qu’il permet de percevoir l’évolution des connaissances et des avancées scientifiques, au rythme des livres de SF – de wissenschatfliche Phantastik, pour employer le terme en usage en RDA – basés sur des théories ou des conceptions obsolètes. Il ne s’agit pas de s’en moquer – ce serait idiot que d’appliquer – mais d’apprécier le chemin parcouru. De voir aussi comment on est passé d’un Système solaire prompt à éveiller le merveilleux – une planète Vénus recouverte de marécages, une planète Mars à l’agonie, des astéroïdes en goguette pour tout vestige d’une planète située entre Mars et Jupiter – à un Système solaire aride, inapte à accueillir la vie ailleurs que sur Terre, celui envisagé après les données envoyées par les premières sondes spatiales… et, maintenant, à un Système solaire où les choses sont potentiellement plus complexes – Europe et Titan, bien sûr, mais aussi Encelade ou Ganymède.

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La jaquette

Ganymède, justement. C’est vers le plus gros des quatre satellites galiléens de Jupiter que se dirige le Terra. À son bord, un équipage mixte et international… Dans Signale vom Mond, première partie de ce diptyque, un signal a été capté, provenant du côté de la planète géante. L’équipage fait d’abord une halte du côté de la ceinture d’astéroïdes : les scientifiques comprennent que celle-ci consiste en débris d’une ancienne planète – surnommée Phaéton. Dans les cavernes du planétoïde Métis, les explorateurs découvrent une salle dans laquelle se trouve l’équivalent d’un casque de réalité virtuel. La vidéo diffusée est sans conteste celle d’un appel à l’aide, émanant des habitants de la planète détruite.

Le Terra poursuit son long chemin jusqu’à Ganymède, jusqu’à atterrir sur le satellite. Pour l’équipage se pose cette question : débarquer de l’astronef avec des fleurs ou avec des armes ? Après tout, sait-on vraiment qui sont les habitants de Ganymède ? Sans trop de surprise, la population locale s’y révèle non seulement humanoïde mais aussi amicale – et russophone, insigne avantage facilitant très vite les communications. Les Terriens apprennent bientôt la raison de l’exil des Ganymédiens : quinze mille ans plus tôt, leurs ancêtres ont testé une nouvelle méthode d’extraction d’énergie, qui a conduit à l’explosion de Phaéton. Seules une poignée d’individus, à bord de fusées, ont survécu et trouvé refuge sur l’astre le plus proche : Ganymède.

Les actuels Ganymédiens sont toutefois confrontés à deux problèmes : le satellite jovien s’avère un habitat inadéquat pour la survie à long terme de sa population exilée, à cause de la radioactivité émise par Jupiter, et les Ganymédiens hésitent entre deux alternatives, à savoir s’installer sur Mars… ou sur la Lune ; pire, la population ne cesse de décroître pour des raisons inconnues. Les Terriens pourront-ils sauver la situation ? Surtout, les Ganymédiens accepteront-ils de se laisser sauver ? Car le Conseils des Anciens a mis en place un ensemble d’appareils agissant sur les psychés. Et Gotan Project , le commandant de la Flotte ganymédienne, est persuadé que la solution est de fuir vers Mars, et n’hésite pas à manipuler à son tour l’opinion des gens…

Quand cet artifice sera éventé, une lutte s’ensuivra entre les partisans de Gotan et ceux restés fidèles au Conseil des Anciens. Néanmoins, tout finira bien. À peu près. Ramené à la raison, Gotan trouvera une forme de rédemption en se sacrifiant pour empêcher le Terra, en perte de contrôle, de s’écraser sur la cité ganymédienne. Plus tard, c’est bien sur la Lune que s’établiront les Ganymédiens – une Lune en pleine terraformation, avec une rotation de 36 heures, une atmosphère et tout le confort.

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La jaquette de Signal vom Mond

La SF de RDA semble devoir répondre à certains canons. L’équipage est naturellement international (cf. Titanus ou Der Mann aus dem andern Jahrtausend), les femmes ne sont pas reléguées à des rôles de faire-valoir – même si les rôles principaux leur échappent. La situation sur Terre est évoquée par petites touches : le communisme a vaincu – sauf naturellement aux USA, irréductibles capitalistes. Un communisme présenté sous un jour forcément radieux. La société ganymédienne se doit aussi d’avoir atteint ce stade : la lutte des classes y est achevée depuis belle lurette.

Mais là où Horst Müller tire son épingle du jeu, c’est avec la réflexion sur le contrôle des masses – assez inhabituelle, dans le contexte. Placée sous l’influence occulte d’appareils adéquats, les foules ganymédiennes y sont représentées comme à la merci du moindre leader. Les Terriens ne se montrent pas les sauveurs attendus. Quant à Gotan, l’antagoniste, il est persuadé d’agir pour les meilleures raisons du monde et ne se perçoit pas du tout comme un méchant – voilà qui change des vilains complotistes et saboteurs à la solde du grand Kapital.

Enfin, on retrouve la question, récurrente au sein de la littérature SF de l’époque – des dangers de l’énergie nucléaire – cf. Die Goldene Kugel, Der Mann aus dem andern Jahrtausend. Une énergie qui n’est ci n’est ici abordée qu’à demi-mots – mais pas besoin d’être grand devin pour comprendre qu’elle a causé l’explosion de la planète Phaéton.

Pour le reste… Le roman se lit bien – mais un découpage en chapitres aurait été agréable dans ce texte d’un seul tenant – mais, comme la plupart des autres romans de SF est-allemand, peine à passionner. Il en demeure pas moins une réflexion intéressante et inaccoutumée – au vu du contexte.

Quelques-unes des (rares) illustrations, signées (comme la couverture) Heinz Völkel :

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Introuvable : d’occasion seulement
Illisible : non
Inoubliable : non