Titanus, Eberhardt del’Antonio. Das Neue Berlin, coll. « Die Gelbe Reihe », 1959. GdF, 352 pp.

Lors du précédent tour d’alphabet, on s’était intéressé à l’auteur de SF est-allemand Eberhardt del’Antonio, au travers de son premier roman Gigantum. Un roman d’anticipation scientifique, plombé par une capacité à susciter l’intérêt proche du néant. Une raison suffisante pour laisser l’auteur croupir dans les oubliettes de l’histoire ? Que nenni, du moins pour ce navrant Abécédaire bien décidé à trouver les éventuelles gemmes de la littérature de SF de RDA. Déjà, Der Mann aus dem andern Jahrtausend de Richard Gross s’avérait une bonne surprise, la thématique du contact (plus ou moins) extraterrestre paraissant bien seoir à cette branche méconnue de la SF. Et puis, les petits hommes verts, c’est tout de même plus amusant que les problématiques motoristiques : une bonne raison pour donner une nouvelle chance à Del’Antonio.

Titanus , donc – un roman n’ayant rien à voir, au-delà de la vague proximité des titres, avec Gigantum.

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Illustration de la jaquette

Nous voici au milieu du XXIIe siècle… La fusée Kosmos a pour mission d’explorer les Pléïades, d’y trouver une planète et de mener quelques expériences, comme tenter de la déloger de son orbite (histoire de voir ce que ça fait). Dans un premier temps, l’équipage se rassemble dans la station spatiale X-10, station lancée par la Fédération des États. Parmi les membres se trouve notamment l’improbable Lazzarri, un Italien lambda qui a obtenu sa place parce que son homonyme, scientifique, n’en voulait plus et parce que les deux hommes portaient par hasard le même nom… Bref : l’équipage est essentiellement composé d’hommes, tous jeunes (29 ou 30 ans). À sa tête, Wassil Nasarow, issu de l’URSS.

Les préparatifs du départ prennent du temps, ce qui est l’occasion parfaite pour Lazzarri d’apprendre la vie dans l’espace. Bientôt, Stafford, un Américain, rejoint l’équipage : la mission du Kosmos est internationale. Et l’astronaute, venu du monde capitaliste, s’étonne du mode de vie socialiste régnant à bord.

Le long voyage se déroule sans trop de problème : un essaim de météores par ici, l’insubordination de l’Allemand Janssen par là… mais rien de bien méchant, susceptible d’entraver la mission.

Bientôt, le Kosmos arrive en vue des Pléïades. Et quelle n’est pas la surprise de l’équipage de capter une émission radio. Celle-ci provient d’une planète, que Lazzarri s’empresse de surnommer Titanus, et qui s’avère recouverte d’une épaisse couche nuageuse d’origine artificielle. Titanus ressemble presque à la Terre : la gravité y est plus faible, la température moyenne est de 25 °C, l’atmosphère contient un peu plus d’oxygène et, surtout, l’astre présente toujours la même face à son soleil.

Tandis que la fusée demeure en orbite, une expédition est envoyée à la surface. L’atterrisseur manque de se faire dégommer par des projectiles, mais bon, l’équipage se pose sans trop de problème. À bord de véhicules, Jansen et les autres traversent une forêt aux plantes gigantesque et parviennent jusqu’à une ville, en apparence désertée. Une statue se dresse, représentant une forme humanoïde, féminine, de toute beauté. Bientôt, voilà les Titaniens qui arrivent… Ce sont des êtres vêtus de tenues amples – cf. les illustrations qui les font ressembler à des membres du Klu Klux Klan. Dessous, ce sont des humanoïdes hideux à la peau jeaunâtre – du moins, en ce qui concerne les spécimens masculins, car les femmes, peau bleue et cheveux rouges, s’avèrent ravissantes. Dès lors que l’intercompréhension est rendue possible, les humains comprennent que les Titaniens ne sont pas originaires de cette planète, mais d’une autre, plus lointaine, qu’ils ont fui. Si, selon toute apparence, les Titaniens de Titanus Eins vivent encore dans une société de classe, ceux de Titanus Zwei étaient d’affreux exploiteurs. Afin de se protéger, les Titaniens ont donc recouvert les cieux de nuées impénétrables. Et les voici intéressés par les technologies humaines, en particulier celle permettant de déloger une planète de son orbite. Nasarow, à la différence de ses collèges, n’hésite pas : c’est niet, on ne s’immisce pas dans les affaires des autres. Mais les Titaniens, plus que désireux d’apprendre les secrets des Terriens pour donner le coup de grâce à leurs ennemis de Titanus Zwei, posent un ultimatum aux humains. Il est temps pour ces derniers de regagner le Kosmos… mais Janssen et Lazzarri manquent à l’appel. Le premier est détenu par les services secrets titaniens, le second conte fleurette à une jolie Titanienne. Trop tard pour eux : de dépit, les Titaniens lancent des missiles nucléaires en direction de Titanus-2… mais leurs armes balistiques sont de mauvaise qualité et retombe sur la planète, la transformant en nova. Boum.

Arrivant sur Titanus Zwei, Nasarow et le reste de l’expédition ont le plaisir de trouver une planète vivant dans une radieuse société socialiste. L’un des membres d’équipage, Romain, tombe malade des suites d’une piqûre d’un insecte indigène mais un effort à l’échelle planétaire permettra de trouver un remède. Enfin, il est bientôt temps pour le Kosmos de repartir vers la Terre : quand le vaisseau reviendra, trois siècles se seront écoulés… Mais cette fois, son équipage en tant que membre d’une fraternité interstellaire.

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Les protagonistes du roman, sur la 2e de couverture

Le moins que l’on puisse dire est que Titanus ne fait pas dans la demi-mesure. L’aspect idéologique de ce second roman de Del’Antonio est une ode au communisme, dans lequel il ne m’a pas semblé déceler la moindre once d’ironie. Chassés de leur planète natale par une révolution, la classe dominante d’exploiteurs trouve refuge sur un autre monde… et y reproduisent les mêmes comportements, divisant la société entre Hauts-nés et Bas-nés. Histoire de bien insister sur le caractère néfaste de ces Titaniens-là, l’auteur les fait vivre sous une épaisse chape nuageuse et les vêt de capes douteuses : ces gens-là ont des choses à se cacher, à se reprocher. Pas tous, cela étant dit : la jeunesse semble indifférente au ressentiment des anciens. Mais privés de ceux qu’ils exploitaient, ces extraterrestres avides finissent par périr de leur propre main. À l’inverse, les Titaniens de Titanus Zwei vivent dans une société désormais sans classe, dirigée par un gouvernement mondial.

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Couverture d'une édition en langue étrangère (mais laquelle ?)

Et côté humain ? Si les USA et le reste du monde (communiste) continuent à s’opposer, au moins la situation est-elle moins tendue (mais il ne faut pas déconner non plus). Pour preuve, le personnage de Stafford, cet Américain rejoignant l’expédition. D’abord traité avec méfiance, il finit par s’intégrer (en dépit d’un soupçon de trahison lors d’un épisode sur Titanus Eins) et par être appelé « camarade ». Les personnages ne représentent pas vraiment le fort de ce roman : Lazzarri est l’élément comique à qui il faut expliquer les notions scientifiques ; Janssen est celui qui les lui explique. Cette mission accomplie, l’auteur se débarrasse de manière inattendue de ces deux protagonistes-là, l’un héroïquement (Janssen), l’autre moins (Lazzarri). À noter que la seule femme du Kosmos n’y joue aucun rôle – elle n’est guère plus que mentionnée.

À vrai dire, même l’histoire peine à passionner : celle-ci est correctement racontée et structurée, mais faute d’un véritable sense of wonder (Titanus Eins et Zwei n’ont rien d’environnements surprenants) et de personnages réussis, l’ennui pointe vite. À tout le moins peut-on lui accorder une valeur À l’instar de Die Goldene Kugel et de sa « postface nécessaire », Titanus possède un aspect alarmiste fort  : attention à l’arme nucléaire, ça peut faire bobo. Ici, les Titaniens exploiteurs s’autodétruisent joyeusement dans un feu d’artifice atomique : une manière de prévenir les Terriens que les bombes A, l’équilibre de la terreur, la destruction (auto)assurée… mieux vaut faire sans. Dans le contexte post-Hiroshima et guerre bien froid, cela se comprend aisément.

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Einstein sous la jaquette

Enfin, certains aspects scientifiques peuvent faire sourire : les humains se sentant obligés de se rendre dans les Pléïades pour détourner une planète de son orbite (n’y avait-il pas moyen de faire cela plus près ?), les Titaniens capables de concevoir des astronefs mais trop nuls pour mettre au point de bons missiles balistiques (aïe, pan sur la gueule), les mêmes capables de maîtriser la fusion nucléaire mais ne s’y connaissant pas du tout en antimatière (les deux n’ont pas de rapport intrinsèque, certes, mais je suppose qu’ils nécessitent cependant des connaissances scientifiques avancées). Sans oublier que, la faute à son armement nucléaire, Titanus Eins termine en nova : hé, mollo, Del’Antonio… Enfin, le roman reprend à son compte une hypothèse déjà évoquée par Stanislas Lem dans Feu Vénus : la catastrophe de la Toungouska sera dû à l’écrasement d’un astronef (titanien ici, forcément).

Qu’importe : la platitude générale de Titanus est aisément compensée par son aspect idéologique, si caricatural qu’il finit par causer quelque sourire au lecteur du XXIe siècle. C’est déjà pas si mal.

Et pour finir, une sélection d'illustrations intérieures signées Adelhelm Dieztzl :

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En voiture vers le Kosmos.
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Accident dans l'espace
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Le Kosmos dans toute sa splendeur
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Les plantes géantes de Titanus 1
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Chez les Titaniens
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Les bêtes sauvages de Titanus 1
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Face au grand-prêtre titanien

Introuvable : oui
Illisible : non
Inoubliable :