Der Mann aus dem andern Jahrtausend, Richard Gross ; illustrations de Werner Ruhner. Verlag Neues Leben, coll. « Spanned erzählt », 1961. GdF, 304 pp.

Retour en RDA… Der Mann aus dem anderm Jahrtausend, un titre se traduisant par « L’homme qui venait d’un autre millénaire ». Je ne dispose que de peu d’informations sur l’auteur du présent roman, Richard Gross : né en 1921 et décédé en 1968, il semble n’avoir publié que cet unique ouvrage au sein de la collection « Spanned erzählt » (i.e. « raconté avec du suspense ») des éditions est-allemandes Neues Leben. À vrai dire, si la notoriété des gens se juge à l’existence d’une page Wikipédia leur étant consacrée, cet auteur apparaît (sauf erreur de ma part) encore moins connu que l’illustrateur, Werner Ruhner. Et en ce qui concerne la collection, je renvoie à mon billet sur Ultrasymet bleibt geheim de Hans Vieweg.

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Bref. Nous voici en 2187, et c’est la fête : le communisme a vaincu, et les humains vivent heureux dans une société sans classe. Bien sûr, cela ne s’est pas fait sans heurt : les capitalistes (menés par, vous l’aurez deviné, les USA) ont commis, vers la fin du XXe siècle, un dernier baroud d’honneur. À bord d’une flottille spatiale à destination d’Epsilon Eridanus, trois mille cinq cents hommes et femmes avaient le projet de larguer quelques bombes atomiques sur Terre, histoire que rien ne survive. Heureusement, le sinistre projet fut déjoué ; les colons partirent néanmoins, et plus personne n’entendit jamais parler d’eux.

Une nouvelle expédition se prépare toutefois à partir pour Nowi Swesda (Nouvelle Étoile en russe). Peu de temps avant, un événement étrange se produit : dans un musée, un caisson d’hibernation est découvert à bord d’une antique fusée. À son bord, un homme : Sidney Ernest Mordgen, officier de l’US Air Force, né en 1964… Réveillé, le jeune homme (224 ans au compteur mais seulement 28 ans d’un point de vue biologique) se retrouve dans un monde où tous ses repères idéologiques ont changé (les mœurs sont plus libérales, l’idéologie dominante n’est plus la même, tout comme le rapport au travail). La scientifique Lys Karmen s’occupe du jeune homme. Karmen, qui hésite à embarquer à bord de la flotte de fusées photoniques en direction de Nowi Swesda… Dans l’équipe scientifique, certains s’opposent à la venue de Mordgen, mais celui-ci finit par faire partie de l’équipage. La flotte – composée de dix fusées portant le nom de capitales mondiales — finit par s’élancer en direction de Nowi Swesda, sans trop savoir ce qu’on y trouvera. Le voyage durera plusieurs années… À bord, à la notable exception de Lys Karmen, la méfiance règne envers Mordgen : dans son autre vie, n’a-t-il pas écrit des articles sur l’usage des armes atomiques en aéronautique ? N’a-t-il pas récemment demandé si la flotte emporterait avec elle des armes?

Pourtant, la situation va changer progressivement : une première fois, lorsque Sidney devra faire confiance à ses camarades au moment de passer sur la table d’opération pour soigner ses poumons malades (le tabac tue toujours, même dans le futur) ; une deuxième fois quand Sidney, rattrapant son retard scientifique, prouvera à l’équipe dirigeante que la flotte fait fausse route et qu’il faut corriger le cours ; une dernière fois quand Lys, après quelques atermoiments, acceptera d’épouser Sidney.

La flotte arrive enfin en vue de Nowi Swesda. Tout prouve que la planète est habitée et que ses occupants maîtrisent l’énergie atomique. Un groupe d’explorateurs, dont Lys et Sidney, se pose à sa surface : ils y découvrent des habitations éparses et une population humanoïde miséreuse. Les maîtres de Nowi Swesda sont, sans surprise, les descendants de la première expédition ; ceux-ci ont établi une dictature militaro-religieuse et maintiennent en esclavage les autochtones. Mais la révolte gronde. La venue des Terriens et la présence de Sidney Mordgen vont mettre le feu aux poudres… si du moins les amis de Sidney ne se mettent pas à croire que cet homme d’un autre millénaire a changé d’opinion.

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Par rapport aux précédents romans de SF est-allemands abordés dans ce blog — Die Goldene Kugel, Ultrasymet bleibt geheim, Gigantum, Die Unsichtbaren et Die Grosse Grenze –, Der Mann aus dem andern Jahrtausend se distingue par une qualité un brin supérieure. Certes, l’intrigue rappelle (de loin) Hibernatus dans l'espace ; certes, le roman est lourdement idéologique : la Terre future baigne dans un bien-être probablement socialiste, tandis que les tyrans de Nowi Swesda, originaires des anciens USA, ont instauré un régime quasi-féodal, n’hésitant pas à mutiler leurs serviteurs swesdianiens (en les rendant sourd, notamment). Face à cette situation, les membres de la nouvelle expédition n’hésite pas très longtemps avant d’intervenir – en s’assurant du soutien des autochtones swesdianiens.

Le contraste des tyranniques maîtres de Nowi Swesda est donc d’autant plus flagrant avec la société terrienne. Dans ce futur, les mœurs se révèlent libérales : les femmes ont tout à fait le droit d’avoir des aventures avant de se marier – j’ose supposer que, par rapport à l’époque de rédaction du roman, c’est un petit progrès. Quant à l’équipage, il est international : un Africain est à la tête de l’expédition, un Chinois occupe de hautes responsabilités – une diversité que l’on voyait déjà dans L’Étoile du silence, film est-allemand de SF sorti un an plutôt et adaptant Feu Vénus de Stanislas Lem.

Un brin longuet, notamment dans son deuxième tiers (le trajet vers Nowi Swesda), le roman se lit cependant bien et s’avère bien mieux mené que les précédents romans de SF est-allemands chroniqués sur ce blog. Cela bien beaucoup au personnage de Sidney Mordgen : sa solitude, son déphasage par rapport à sa nouvelle époque sont bien rendus – en particulier lorsque le héros prononce une longue tirade exposant son impression de fouler déjà le sol d’une planète étrangère – cette Terre de 2188. Plus tard, sur Nowi Swesda, le voilà en un porte-à-faux délicat avec ses descendants – avec qui il ne partage rien d’autre que le nom et un peu d’ADN – et sa nouvelle famille. La situation se tend quand il est fait prisonnier par les tyrans et que ceux-ci en profitent pour contrefaire un message de Mordgen ordonnant à l’expédition de rendre les armes. En fin de compte, la vérité et la justice seront rétablis.

On pourra se moquer gentiment de quelques-uns des aspects scientifiques du roman : à l’époque de rédaction du roman, les planètes externes du Système solaire demeuraient méconnues, et c’est tout naturellement que leur surface est supposée solide. L’auteur suppose que la gravité est sept fois plus forte sur Uranus que sur Terre, et propose une méthode pour la diminuer : accélérer la rotation de la planète pour augmenter sa force centrifuge… Bon, assez ri – sinon, au goulag –, et ce sont là des détails mineurs, sans influence sur l’intrigue. Mineur aussi mais néanmoins important : lors du voyage de la flotte de fusées, l’auteur n’oublie pas de prendre en compte les effets relativistes. Malheureusement, on n’en saura pas grand-chose de Nowi Swesda : Der Mann aus dem andern Jarhtausend n’est pas un planet opera, ses extraterrestres ressemblent à deux gouttes d’eau à des humains, et l’un des seuls échantillons de la faune locale que l’on voit est un lézard géant. De toute évidence, l’intérêt de l’auteur se situe ailleurs.

Le roman se distingue également par la qualité de ses illustrations : je n’ai pas réussi à déterminer si Werner Ruhner a employé la carte noire à gratter ou réalisé des linogravures ; quoi qu’il en soit, leur aspect brut s’avère particulièrement réussi, et donne au roman un ton assez sombre et tourmenté – en écho à la personnalité complexe de Sidney. Florilège :

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En somme, Der Mann aus dem andern Jarhtausend s’avère une assez bonne surprise dans le lot des romans de SF est-allemands. De belles illustrations, une ambiance un brin mélancolique, et une histoire moins sujette à provoquer l’ennui que les autres. Au prochain billet consacré à la science-fiction de RDA, on fera une nouvelle excursion extrasolaire — les cieux étrangers sont toujours riches d’attraits.

Introuvable : d’occasion
Illisible : nullement
Inoubliable : on s’en approche