Die Goldene Kugel – Phantastischer Kurzroman um Atomkraft und Weltraumschiffe, Ludwig Turek. Dietz Verlag Berlin, 1949. Gdf. 172 pp.

Ce qu’il y a d’intéressant avec certains domaines, c’est d’être finis. Ils possèdent un début et une fin identifiés, et un contenu dénombrable. La science-fiction est-allemande en relève – à la perfection. On peut en donner la date de naissance, le 7 octobre 1949, avec la fondation de la République Démocratique Allemande, et la fin, le 9 novembre 1989, avec la disparition du même État. Les études sur la SF est-allemande existent mais sont rares, et si votre serviteur a commis un mémoire de master 1 au genre (sous l’angle spécifique de la figure des extraterrestres), on peut également citer d’autres œuvres plus sérieuses quoique malheureusement guère trouvables : Science Fiction Literature in East Germany (2006) de Sonja Fritzsche et surtout Vorgriff auf das Lichte Morgen. Studien zur DDR-Science-Fiction (1995) d’Angela et Karlheinz Steinmüller, couple d’auteurs est-allemands. De fait, la SF est-allemande a existé en parallèle d’une SF ouest-allemande, sans que les deux ne se mêlent pour autant.

Die Goldene Kugel − « La Sphère dorée » en français−, de Ludwig Turek (1898-1975), a l’insigne honneur d’être le premier roman de SF publié en Allemagne de l’Est. Avec une sortie en 1949, cela en fait le premier ouvrage du genre à avoir été publié dans la toute jeune République Démocratique Allemande (je n'ai pas réussi à retrouver la source, mais il me semble que le livre est paru un peu avant le 7 octobre 49 ; les mentions légales précisent seulement que le livre est paru avec l'accord de l'administration militaire soviétique). De fait, le sous-titre « Phantastischer Kurzroman um Atomkraft und Weltraumschiffe » (roman court fantastique au sujet de l’énergie nucléaire et de vaisseaux spatiaux) ne laisse guère de place à l’ambiguité.

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Un petit résumé : dans un contexte de tensions grandissantes entre les États-Unis et l’URSS, une nouvelle étoile est découverte. Une nouvelle étoile ? Celle-ci s’approche cependant bien trop rapidement de la Terre. Comme elle survole le territoire américain, elle provoque des scènes de panique dans la population effarée. Seules quelques âmes gardent la tête froide − il s’agit de nos héros : un journaliste, sa petite amie, et un poète, d’obédience communiste, dont les œuvres subversives sont censurées par le gouvernement – Upton Britten (dont le prénom évoque irrésistiblement l’écrivain Upton Sinclair ).

L’astre voyageur se révèle être une gigantesque sphère en or, qui se pose aux alentours de New-York. Les financiers voient en ce vaisseau spatial une manne dorée de quatre kilomètres de diamètre, mais à peine ont-ils la velléité d’extraire cet or qu’ils se retrouvent soudain avec le visage tout vert et la maturité mentale d’un enfant de cinq ans. Après quoi, les militaires s’y mettent, mais de la sphère surgissent des myriades de fourmis mécaniques, contre lesquelles les soldats ne peuvent guère lutter. Heureusement, le poète intervient pour faire comprendre au général sa folie. Celui-ci écoute et remercie chaleureusement l’homme de lettres. C’est alors que la sphère émet de la lumière − il fait jour en pleine nuit − ainsi qu’une musique céleste (la musique des sphères !), qui chavire le cœur de tout le monde aux alentours. Une voix se fait entendre : « Terriens, frères par notre mère commune le soleil, qui nommez ce vaisseau la Sphère Dorée, laissez-nous vous parler : nous venons de l’astre qui, dans votre langue, porte le nom de Vénus. » Bref, les Vénusiens sont venus sur Terre car les humains jouent avec des jouets dangereux, à savoir les armes atomiques, et ce serait idiot de s’autodétruire. Ils invitent une poignée d’humains à monter à bord de leur vaisseau – le journaliste, son amie, un astronome, le poète, le général, et un prisonnier qui avait eu le malheur d’être le leader d’un mouvement de grève.

Dans la Sphère, les Vénusiens procèdent à une visite guidée. Ils sont beaux, intelligents, raisonnables ; entre eux règne une belle égalité hommes-femmes ; ils ne parlent plus qu’une seule langue unifiée afin d’éviter les malentendus. Ils possèdent également une formidable machine capable de lire et enregistrer les pensées de tout un chacun sur Terre. C’est ainsi que sont retransmises au monde entier les pensées mauvaises et mercantiles des méchants − des lobbyistes, des directeurs de trusts financiers, etc. Les gens se rendent alors compte qu’ils sont dirigés par des individus avides d’argent et de de pouvoir… Il faut faire la révolution  !

Au micro de la Sphère Dorée, en diffusion planétaire, le poète Upton Britten tient alors un discours vibrant d’émotion, long plaidoyer pour la fin du capitalisme et du militarisme, éloge d’une nouvelle fraternité interplanétaire, qu’il conclut par ces mots :

« Ich schlage vor, die Goldene Kugel, ein Symbol des Friedens und der wirklichen volksdemokratischen Freiheit, als neuen roten Stern in unser Banner aufzunehmen.
Je propose de faire de la Sphère Dorée un symbole de la paix et de la véritable liberté populaire et démocratique, et de l’élever comme nouvelle étoile rouge dans notre bannière. »

Tout est ainsi bien qui finit bien. Le roman s’achève à la veille de la révolution mondiale, à l’aube d’une ère de paix interplanétaire et de lendemains qui chantent.

Niais ? Naïf ? Le résumé de votre serviteur ne rend peut-être pas honneur à ce roman. On ne peut toutefois douter des bonnes intentions de l’auteur : communiste, brièvement membre de la Ligue spartakiste puis membre du PC allemand, il vécut pendant deux ans (1930-32) en Union soviétique avant de fuir l’Allemagne nazie en 1933. Il revient cependant en Allemagne dès 1940 mais vit dans l’illégalité. Il commence à publier en 1947 et poursuivra son œuvre littéraire jusqu’à sa mort, en 1975. Die Goldene Kugel représente son unique incursion en science-fiction.

Bien sûr, il faut aussi remettre Die Goldene Kugel dans son contexte : en 1949, alors que la RDA vient juste de naître sur le secteur allemand occupé par les Russes, les tensions continuent de grandir entre les blocs américains et soviétiques. Ce que craint l’auteur, il l’explique dans sa « postface nécessaire », c’est que tombent du ciel non pas des vaisseaux mais des bombes atomiques. Seule une plus grande puissance pourrait calmer le jeu, et Ludwig Turek n’hésite pas à doter ses Vénusiens d’outils surpuissants… mais porteurs potentiels des germes d’une effroyable dictature, comme la machine à lire et enregistrer les pensées, ou les rayons Wasa permettant de verdir le visage des méchants. Pour le coup, ces derniers sont identifiés et identifiables, en raison du manichéisme patent de ce roman (l’argent et le capital, c’est le mal). Néanmoins, ce roman se présente donc comme un message d’espoir en des temps alors incertains.

On peut également le lire comme un anti-Guerre des mondes  : à la place des Martiens agressifs de Wells, Turek propose des Vénusiens bienveillants (un peu trop), sous lesquels il ne sera pas difficile de voir une métaphore de l’Union soviétique. Le roman de Turek rappelle également Auf Zwei Planeten de Kurd Lasswitz : des extraterrestres humanoïdes plus puissants technologiquement, qui mettent la pâté aux peuples belliqueux avant d’aider à asseoir une paix globale. (De fait, les textes expérimentaux de Paul Scheerbart, Lesab éndio , et d’Alfred Döblin, Berge Meere und Giganten , ne semblent pas avoir eu vraiment de descendance, et ce roman de Turek assume pleinement sa vocation populaire.)

Tant de bonnes intentions suffisent-elles à faire un bon roman ? Dans ce cas précis, pas vraiment – le texte de Turek pèche par son manichéisme et s’avère aujourd’hui assez vieillot (mais moins que le pénible Die Macht der drei de Hans Dominik). Die Goldene Kugel a surtout un intérêt archéologique. C’est déjà ça.

Introuvable : pas loin, d’occasion seulement
Illisible : oui
Inoubliable : pas vraiment