Die Grosse Grenze, Günther Krupkat. Verlag Das Neue Berlin, coll. « Die Gelbe Reihe », 1960. GdF, 330 pp.

La frontière… Le terme a eu une importance notable aux États-Unis, où la frontière désignait cette zone mouvante, au-delà de laquelle se trouvaient les territoires à conquérir – la fameuse Conquête de l’Ouest. En 1893, l’historien américain Frederick Jackson Turner avançait la thèse, selon laquelle cette Conquête de l’Ouest, c’est-à-dire le recul de cette frontière, avait forgé la démocratie étatsunienne. « American democracy was born of no theorist's dream; it was not carried in the Sarah Constant to Virginia, nor in the Mayflower to Plymouth. It came out of the American forest, and it gained new strength each time it touched a new frontier », écrivait Turner dans son essaiThe Frontier In American History (hop). Mais en 1960, il n’y avait guère plus de frontière… à moins de lever les yeux vers le ciel. Et c’est précisément en cette même année 1960 que le président Kennedy déclarait :

« Some would say that those struggles are all over, that all the horizons have been explored, that all the battles have been won, that there is no longer an American frontier. But I trust that no one in this assemblage would agree with that sentiment; for the problems are not all solved and the battles are not all won; and we stand today on the edge of a New Frontier – the frontier of the 1960's, the frontier of unknown opportunities and perils, the frontier of unfilled hopes and unfilled threats. »

La suite, on la connaît : les premiers pas de l’homme sur la Lune en 1969. Mais c’est justement en 1960 qu’est paru Die Grosse Grenze (« La Grande Frontière »), quatrième roman de Günther Krupkat après Die Unsichtbaren, son premier roman, décevant en dépit des thématiques abordées (un premier contact extraterrestre, malheureusement expédié dans les vingt dernières pages du roman). Quatre ans après cet imparfait galop d’essai, Krupkat est revenu à la science-fiction – pardon, au roman d’anticipation – avec son quatrième roman, succédant à une aventure sur le Titanic (Das Schiff der Verlorenen, 1957) et un thriller (Das Gesicht, 1958).

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Le roman débute du côte de Maystone, petite bourgade tranquille des États-Unis. S’y trouve la base militaire de Cape Canaveral Caroline : voilà justement la soldatesque en émoi, car un objet volant non identifié survole le territoire américain à très haute altitude. Trajectoire rectiligne, vitesse constante : de quoi peut-il s’agir ? Nous sommes dans la nuit du 4 au 5 octobre 1957, et Spoutnik accomplit ses premières orbites autour de la Terre. L’Union soviétique vient de prendre une avance considérable sur les USA. Ces derniers sauront-ils relever le gant ?

Quelques années plus tard : Carry Bosworth, le fils de l’officier qui dirigeait la base de Maystone, se retrouve à Berlin pour assister à la retransmission vidéo des déambulations de trois sondes soviétiques sur Mars. Quelque temps après, la Russie envoie en orbite basse le premier cosmonaute, Gorovine, depuis leur base d’Utro (« le matin » en russe). Dans leur base de Cap Caroline, les USA travaillent d’arrache-pied à la construction de leur fusée : l’Icarus. En dépit des recommandations de son père, Carry décide de faire partie de l’équipage de trois personnes qui pilotera la fusée – ses coéquipiers s’appellent Roberts et Harriman, peut-être un hommage à Robert A. Heinlein et son personnage de Delos D. Harriman. Hélas, si le décollage se déroule bien, une fois dans l’espace la fusée heurte le satellite de ravitaillement en carburant, et l’Icarus se retrouve projeté sur une orbite elliptique. Il reste 36 heures pour sauver Roberts, Harriman et Bosworth… du moins, si le père de ce dernier accepte de lever le petit doigt et d’appeler à l’aide les Russes.

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Le livre, sans sa jaquette.

En fin de compte, Die Grosse Grenze, c’est L’Étoffe des héros à la mode RDA… Si aucune date n’est donnée, on peut toutefois supposer que le roman se déroule une dizaine, voire une quinzaine d’années après le lancement de Spoutnik – disons dans les années 70. Il s’agit là d’un futur où l’Allemagne semble réunifiée et où une paix inceraine règne entre les deux grands blocs. Bien évidemment, les Russes se montrent ici des plus ouverts et amicaux, tandis que la vieille garde militaire américaine, représentée par le général Bosworth, demeure défiante et rétive à tout appel à l’aide. Le changement viendra de la jeune génération, en la personne de Carry Bosworth, côté US, et de Nina Saltkova, côté URSS. La troisième partie du livre se conclut sur une déclaration d’amitié éternelle entre Bosworth et Saltkova, et le véritable début de l’âge des étoiles, la « grande frontière » étant tombée.

La grande frontière en question ? Le professeur Maxwell en donne la définition :

« Die große Grenze, die uns vom Ziele trennt, ist mit den Möglichkeiten der Technik nicht allein zu überwinden. Sie liegt auch in Menschen selbst, in seiner korperlischen und seelischen Widerstandkraft gegenüber den Einflüssen und Eindrücken, die ihm jenseits des irdischen Bereichts erwarten. » (p. 30)

« La grande frontière, qui nous sépare du but, ne sera pas dépassée par les seules possibilités techniques. Elle réside aussi au sein des hommes eux-mêmes, dans leur pouvoir de résistance mental et physique aux influences et aux sentiments qui les attendent de l’autre côté du domaine terrestre. »

D’un point de vue romanesque, Die grosse Grenze est plus réussi que Die Unsichtbaren : l’intrigue est bien mieux gérée dans ses trois premières parties (sur quatre), avec des personnages mieux caractérisés. Cela n’en fait pas pour autant un modèle du genre, mais à tout le moins l’auteur a-t-il progressé depuis son premier livre. Mais, comme dans Die Unsichtbaren, le roman s’avère le plus intéressant dans un final baclé. On peut supposer que Krupkat avait comme projet initial d’écrire une aventure sur Mars : une scène au début de la deuxième partie soulève un mystère, à savoir un mur invisible sur Mars ; le thème est de nouveau abordé dans la brève quatrième partie, où Gorovine raconte la mort tragique de Carry Bosworth sur la planète rouge. La résolution de l’énigme ? Pour plus tard, ou jamais. Peut-être que, poussé par la censure, son éditeur ou lui-même, notre auteur a axé son récit sur des péripéties d’ordre politique (un peu) et techniques (surtout), au détriment de l’aspect pulp de son roman.

En 1960, la planète rouge demeure encore une inconnue – il faut attendre juillet 1965 et le survol par la sonde Mariner 4 pour obtenir les premières images de la surface martienne –, mais si Krupkat n’évite pas l’écueil de présenter un monde strié de canaux, au moins a-t-il le mérite de les attribuer à la seule géologie. Si incohérence il y a, elle se situe du côté de l’anticipation technologique : l’auteur imagine des pays capables d’envoyer des sondes automatiques sur une autre planète mais infichus d’envoyer des humains en orbite terrestre.

Quelques autres détails ont de quoi faire hausser les sourcils : une base aérospatiale est installée au pôle Sud, la glace dégagée à coups d’explosions atomiques. Un clin d’œil à Kurd Laßwitz ? Si on fait décoller les fusées depuis l’équateur, c’est pour une bonne raison. Un détail qui rappelle surtout que l’utopie était de mise à l’époque – un futur radieux où l’improbable devenait réalité. Autre détail  : la quatrième partie contient un petit explicatif sur la dilatation temporelle à des vitesses relativistes : alors que l’humanité s’extraie tout juste de son berceau et n’explore pas plus loin que l’orbite de Jupiter, les vaisseaux sont si rapides qu’ils provoquent des distorsions d’un rapport 1:12. Chapeau… Certes, il est facile de se moquer après coup.

Comme pour Die Unsichtbaren, les illustrations sont signées Hans Räde : une huitaine de dessins au trait, un tantinet brouillon.

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En somme, Die Grosse Grenze est un texte intéressant quoique assez peu satisfaisant d’un point de vue romanesque, qui fait mine d’avoir le souffle de l’aventure tendance pulp, mais y préfère les atermoiements techniques.

Introuvable : ja, nur verwendete Bücher
Illisible : nein
Inoubliable : nein