Rêves de voyages

Démêler les rêves, quelle belle idée ! Être capable de capter l’essentiel de ces créations de notre esprit, de notre inconscient, et en faire des œuvres d’art capables d’émouvoir des foules entières. C’est le métier qu’exerce Neven avec un talent exceptionnel. Il est le meilleur démêleur de rêves actuel. Et tout va bien pour lui, on s’en doute : fortune, adulation. Cependant, comme souvent dans ce cas, le succès est accompagné d’une grande insatisfaction, un vide. Maintenant qu’il est arrivé à ce niveau, que faire  ? Quel défi accomplir ? C’est sous les traits du Rêveur 1110 que Neven va trouver un nouveau but. Normalement, un démêleur ne doit pas rencontrer les rêveurs dont il travaille les rêves. Mais le hasard et, surtout, un de ses concurrents, jaloux, dangereux, va précipiter le jeune homme dans un voyage fantastique à travers certaines des 101 planètes habitées par l’humanité et reliées entre elles par le Fil, ce moyen de transport fantastique tombé en désuétude depuis que les humains préfèrent rester chez eux à regarder leurs écrans à longueur de journée. Car dans ce roman aussi, comme dans beaucoup d’autres actuellement (dont Boxap 13-07, beaucoup moins convaincant et paru aussi chez Scrineo et chroniqué dans un précédent épisode), l’homme refuse de sortir de chez lui où il trouve tout ce qu’il lui faut pour vivre. Écho involontaire avec la période que nous venons de vivre, reclus obligés.

Le Démêleur de rêves

Le livre s’ouvre sur une préface de Pierre Bordage, excusez du peu ! Et le texte du grand écrivain français est argumenté et flatteur. À juste titre. Car Le démêleur de rêves est un beau livre. Beau, d’abord, par l’idée de base : utiliser le matériau des rêves pour en tirer des œuvres capables d’émouvoir les autres. Beau ensuite par ses personnages, attachants sans être trop caricaturaux (sauf le « méchant », trop stéréotypé). Beau également par le message humaniste véhiculé, peut-être un peu naïf par moments, mais cela fait tellement du bien. Beau enfin par l’univers inventé et décrit par Carina Rozenfeld. Le thème du voyage est souvent utilisé en littérature en général, et en SF en particulier pour permettre aux auteurs de faire preuve d’imagination et de partager ses visions avec ses lecteurs. Parfois, on assiste à de longs catalogues sans intérêt. Ici, le passage d’un lieu à un autre est justifié. Et l’autrice parvient à nous faire ressentir son émerveillement pour les mondes visités.

Le démêleur de rêves est une invitation réussie à nous projeter ailleurs, à nous laisser aller à de douces rêveries, à laisser la place à la partie enfantine et capable d’émerveillement que nous cachons souvent trop profondément en nous-mêmes.

Carina Rozenfeld
Le démêleur de rêves – ScriNeo – octobre 2019 (roman inédit – 435 pp. GdF. 17,90 euros) – à partir de 15 ans*

Une bonne dystopie de derrière les fagots

Tous les jours, Luka vit la même routine. Tous les jours, il subit la récolte. Durant six heures interminables, il souffre mille morts. Il finit épuisé, mais vivant. Prêt pour une nouvelle journée. Prêt pour une nouvelle récolte. Luka a 16 ans et il est enfermé dans le Loop, une prison de la Région 86. Accusé de meurtre, il en est à son 736e jour dans ce lieu de détention particulier. Ici, tout le monde est condamné à mort. Mais on a le droit à des Reports, qui offrent un nouveau délai avant l’exécution. Si l’on accepte de servir de cobaye aux autorités. Et les opérations proposées sont rarement anodines. L’intégrité physique est souvent mise en cause, la vie souvent menacée.

Tous les jours la même routine. Sans aucun espoir de sortie. Mais, même les plus impitoyables machines peuvent voir leurs rouages se détraquer. Luka va avoir sa chance. Mais s’il la saisit, que trouvera-t-il à la sortie ?

The Loop

Dystopie sans l’ombre d’un doute, The Loop nous offre le portrait d’une société noire, cynique et sans beaucoup d’espoir. Une société où l’on enferme sans remords des enfants afin de les utiliser jusqu’à plus soif, de les presser jusqu’au trognon, jusqu’à la folie ou à la mort. Une société encore plus individualiste que la nôtre, guidée en partie par une I.A. au nom d’autant plus ironique que tous les personnages rencontrés sont au mieux désespérés : Happy ! Une société qui se dévoile au lecteur progressivement. Tellement progressivement qu’à la fin de ce premier tome, on en ignore encore tous les tenants et aboutissants. Il faut dire que Ben Oliver ne ménage pas ses efforts pour l’occuper et le distraire, son lecteur. Malgré les répétitions des journées de Luka au début du roman, difficile de s’ennuyer à la lecture de ce véritable page turner qui avance dans les pas de ses illustres ancêtres. Car on retrouve un peu du Hunger Games de Suzanne Collins ou du Divergente de Veronica Roth, avec leurs portraits de jeunes gens en prise à une hiérarchie intrusive et injuste. Le James Dashner de L’Épreuve apparaît, lui aussi, en filigrane ici  : une évasion, une bande d’adolescents plus ou moins appariés, une découverte successive de l’univers à la sortie. Mais ici, l’extérieur est connu des prisonniers. Même s’il a changé suite à des évènements pour le moins imprévus et qui vont bouleverser considérablement la donne. On ajoute une petite touche de Walking Dead, sans véritables morts vivants, mais pour le carnage, les membres broyés, le sang répandu. Malgré tous ces points communs, The Loop n’est pas une bête copie, une resucée sans imagination. C’est plutôt l’œuvre d’un auteur qui a digéré les romans précédents et a trouvé son propre univers, son propre style, son propre rythme. Le ton est enlevé, les doses d’hémoglobine justement répandues, les surprises et retournements de situation bien distillés. Pour un premier roman YA publié, c’est une réussite.

Annoncé comme une trilogie, la suite de The Loop n’est pas encore parue en version originale : il faudra donc faire preuve de patience pour découvrir la suite des tribulations de Luka, un jeune homme qui nous devient rapidement sympathique, mais dont on se demande comment il va bien pouvoir s’en sortir sans deus ex machina. On peut, pour cela, faire confiance à Ben Oliver, auteur prometteur, qui a mené, dans ce premier opus, sa barque avec brio.

The Loop
Ben Oliver
T1. The Loop – La Martinière Jeunesse – mai 2020 (roman inédit traduit de l’anglais [Grande-Bretagne] par Christophe Rosson – 380 pp. GdF. 17,50 euros)

Une I.A. pour des (jeunes) Y.A.

William est très fier de son tout nouveau téléphone. Hélas, une intrusion d’un pirate sur le réseau de l’entreprise où il travaille et voilà que son merveilleux appareil se met à débloquer. Rapidement, William découvre que son téléphone est le moyen de communiquer avec celui qu’il croit être le hacker. Et un bon, car le service de sécurité de sa boîte est de haut niveau. Peu satisfait de son poste actuel (il est à l’accueil alors qu’il espérait travailler au développement), il est prêt à aider le voleur de données, quel que soit son but réel. Mais les choses ne vont pas du tout se dérouler comme il l’avait prévu, et notre héros va aller de surprise en surprise… tout comme le lecteur.

E-Réel

En quelques pages, l’intrigue est lancée et rien n’arrêtera ce thriller efficace et prenant, à défaut d’être révolutionnaire. Pour un premier roman, Aurélie Zérah a usé habilement des codes du genre. Les découvertes surprenantes viennent ponctuer le récit (enfin surprenantes, quand on est jeune et pas trop habitué aux romans de science-fiction, sinon, on en voit quand même venir pas mal de loin ; surtout avec cette couverture très révélatrice) et ménagent le suspens. Quelques retournements de situation, quelques changements d’optique.

Tout cela est doublé d’une réflexion pertinente sur l’intelligence artificielle et sa place dans notre société. Pas de prise de tête, rien qui pourrait ralentir excessivement le rythme du thriller, mais des moments d’analyse rapides plutôt bien vus, des échanges de points de vue riches car pas manichéens pour deux sous et solidement argumentés. On évite ainsi le plaidoyer pro I.A., seule chance de survie de l’humanité, comme le lamento anti I.A. où l’on verrait cette machine asservir l’humanité ou supprimer toute trace de vie humaine, trop peu fiable et trop dangereuse pour la Terre (comme dans la passionnante tétralogie Ciel de Johan Heliot, par exemple). Aurélie Zérah sait faire entendre plusieurs voix, de manière équilibrée et enrichissante pour le jeune lecteur. Une petite piqûre de rappel bienvenue dans un monde où les machines électroniques prennent de plus en plus de place, sans qu’on s’en rende toujours compte.

E-Réel est un roman fort agréable, fort sympathique, mais qui manque encore de chair, de bosses, de vrais coups pour vraiment prendre aux tripes son lecteur. Néanmoins, sa lecture permet de passer un moment distrayant, tout en se posant quelques questions sur l’avenir que nous réserve la recherche informatique. Un cocktail plaisant auprès duquel il serait dommage de passer sans lui accorder le temps qu’il mérite.

Aurélie Zérah
E-Réel – La Martinière Jeunesse – mars 2020 (roman inédit – 303 pp. GdF. 14 euros) – à partir de 13 ans*Classification proposée par l’éditeur.

Des décibels sur le bitume

Et c’est reparti, très fort, très vite, très violemment, sur une bande son métal à fond !

Après les événements racontés dans Nécropolis, Tom a retrouvé sa mémoire : il n’est pas un simple garçon perdu dans une autre époque. Il est un combattant. Et il va avoir l’occasion de le prouver. Puisque Styx, qui l’avait accueilli, a semble-t-il définitivement perdu la tête et a fait exploser le refuge des Sioux, tuant tous les chefs locaux de cette résistance aux allures de punks. De ces combattants opiniâtres et attachés à sauver au maximum les vies des humains face à la terrible menace des Fomorés. C’est la fuite, mais pour aller où ? Les traîtres ont des oreilles partout. Les monstres, d’une cruauté sans nom, n’aiment rien tant qu’à faire souffrir leurs esclaves humains. Entre ceux qui font des expériences atroces sur eux, ceux qui les utilisent comme objets de divertissement, ceux qui les parquent en les réduisant en zombies, l’humanité a bien peu de chances de s’en tirer. Mais cela ne décourage pas Tom et ses acolytes, prêts à risquer leurs vies (et cela arrive souvent) pour leur mission.

Ex Nihilo

Patrick McSpare continue avec Ex nihilo son road movie à la Mad Max, avec engins vrombissants, personnages à la limite de la folie, aux passions exacerbées, et décors post-apocalyptiques. Il n’hésite pas à en rajouter des louches. Et cela passe comme une lettre à la poste, tant il fait cela avec naturel et décontraction. En plus, en conteur habile, il sait maintenir tension et suspens. Ses personnages marchent sur une corde et risquent à tout moment de perdre l’équilibre, mais on y croit. Même quand les réactions sont outrées. Même quand les Fomorés sont incroyables de décadence et de sadisme. Même quand les héros se sortent de situations impossibles. Et on demande encore et encore !

Ex nihilo est en décalage par rapport à la production actuelle, et c’est tant mieux. C’est un petit ovni qui devrait trouver sa place, car il nous fait entendre une musique différente mais bien sympathique, pleine de guitares saturées et de hurlements de douleur ou de rage, emplies de basses bien grasses qui marquent le rythme, impulsent une dynamique sans faille. En attendant, avec impatience, le dénouement, sans nul doute explosif de Totem Tom.

Totem Tom
Patrick McSpare
T2. Ex nihilo – Gulf stream – octobre 2019 (roman inédit – 246 pp. GdF. 16 euros) – À partir de 13 ans*Classification proposée par l’éditeur.

 

* Classification proposée par l’éditeur.