Pirates de l’air

Prudence est orpheline et ne subsiste que grâce à ses donc médicaux : quand les médecins attitrés échouent, on vient la chercher car on est certain d’être soigné. Sa connaissance des plantes est solide et, malgré ses 15 ans, son expérience est grande. Mais une nuit, lors de l’attaque de son village par les pirates, elle est enlevée. Dans les airs. Car sur son monde, ces bandits de grand chemin se déplacent à bord de navires volants, soutenus par des ballons. Rapidement, elle remplace le médecin de L’Héliotrope, nom poétique donné au vaisseau qui va devenir son nouveau foyer. Car elle y prend vite ses aises et devient indispensable à l’équipage. D’autant que Prudence a un autre don : elle voit certains pans de l’avenir durant ses rêves. Tout n’est pas clair mais certains éléments lui permettent de se montrer décisive à certains moments.

Steam Sailors

Et il va lui falloir être d’une grande efficacité, car L’Héliotrope se trouve à la recherche d’un trésor mythique, la cité des Alchimistes, ces magiciens d’un autre temps, avant la Grande-Fracture, quatre siècles plus tôt, disparus depuis. Mais entre les autres pirates intéressés et l’armée qui support de plus en plus difficilement ces bandits téméraires, l’avenir s’annonce riche en embûches et en dangers.

L’Héliotrope , premier volume d’une série, est un roman malin. E.S. Green combine habilement plusieurs univers : steampunk, avec ces machines volantes impressionnantes ; pirates, avec tous les codes du genre : membres d’équipe brutaux et virils, île avec sa taverne ; combats navals aériens ; chasse au trésor avec ses indices et ses fausses pistes. Elle en prend les meilleurs côtés et les mêle avec aisance, créant un univers attachant au premier regard. On adhère pleinement à ce Haut-Monde où flottent des navires plus légers que l’air. Car l’ensemble est pensé et, s’il utilise des clichés de chaque univers, c’est avec intelligence, pas dans une galerie de stéréotypes tous plus ridicules les uns que les autres, comme on peut en croiser si souvent, entre autres dans la littérature pour jeunesse (où certains auteurs prennent encore les lecteurs pour des neuneus). Ici, les personnages sont juste caractérisés comme il faut pour acquérir une substance, une existence, se différencier des autres, mais sans brutalité.

L’aspect “chasse au trésor” est toujours aussi jubilatoire. Surtout qu’ici, avec cette recherche des anciens Alchimistes, aux pouvoirs phénoménaux et aux constructions étranges, on se croirait par certains côtés revenu dans les Mystérieuses C ités d’or avec Esteban, Tao et Zia (1982, tout de même…). Si on ajoute quelques créatures monstrueuses et des ennemis implacables, le cocktail est détonant et se montre éminemment efficace. Une lecture à conseiller sans hésiter.

Steam Sailors – E.S. Green
1. L’Héliotrope – Gulf stream – juin 2020 (roman inédit – 381 pp. GdF. 17 euros) – À partir de 13 ans*Classification proposée par l’éditeur.

Révolution !

Inès et Tristan sont sœur et frère, soudés comme pas deux. La première, du haut de ses douze ans, impulsive et vive, veille sur le second, plus âgé, mais moins armé pour la vie en société. Fuyant le regard des autres, mais capable de faire des mots croisés de tête, il est souvent moqué par de grands benêts. Soudain, alors qu’ils faisaient une course, ils aperçoivent, dans le lointain, un château qui n’était pas là une minute avant. Un pas, puis deux et, sans le savoir, les voilà rendus dans un autre plan. Les voilà devenus presque transparents – des Débordés –, prisonniers dans la ville de Bordeterre. Et, chacun de son côté, ils vont découvrir comment vivent ces gens dont ils ne soupçonnaient pas l’existence jusqu’ici ; ils vont chercher et trouver une place dans ce rouage au mécanisme imparfait ; ils vont se faire des amis et des ennemis, trouver la haine et l’amour peut-être.

Bordeterre

Julia Thévenot aime les mots. Elle joue avec eux, varie le style, la mise en page, selon les moments, selon les personnages. D’abord déstabilisant, voire agaçant, ce parti pris devient rapidement un plus, une façon de s’immerger plus facilement dans l’histoire. De plus, l’autrice s’approprie avec une certaine réussite les mots, le rythme des poètes et des chanteurs. D’ailleurs, chaque titre de chapitre vient d’une chanson, et l’on croise ainsi Yves Montand et Camille, Indochine et Serge Gainsbourg. À vrai dire, la musique semble capitale pour cette autrice. Pour preuve, la bande-son, partie par partie, figure en début de roman. Surtout, la musique se situe au centre du fonctionnement de la société de Bordeterre. Tout marche par le chant (chauffer de l’eau, soigner, etc.), dont la puissance est amplifiée par le quartz, une pierre précieuse, difficile à trouver, et réservée aux plus riches. C’est pourquoi les nobles, qui dirigent la ville d’une main de fer, interdisent au peuple de chanter n’importe quoi, et mettent régulièrement à jour une liste de paroles interdites.

Bordeterre est un roman destiné aux jeunes adultes et cela se sent dans les thèmes abordés. Malgré un ton léger, Julia Thévenot traite des sujets graves, difficiles : la lutte sociale, à cause de classes figées, la trahison, l’abandon par l’homme d’une femme enceinte, le meurtre, la stigmatisation de la différence. Et elle se montre suffisamment fine, la plupart du temps, pour que chacun puisse y trouver ce qui le touche, ce qui l’attire, à travers des personnages bien caractérisés (un peu trop parfois) aux choix divers, aux fortunes diverses. Des aristos puants, des révolutionnaires en herbe, des Gavroche en puissance, des médecins au cœur généreux, des amoureux comblés, des amoureux trahis. Et on est invité à partager les joies et les peines de cette galerie, tout en réfléchissant. Mais, surtout, en se distrayant, car ce roman se lit avec un plaisir jouissif parfois, au détour d’une référence reconnue, d’un clin d’œil apprécié. D’autant que les temps morts sont rares et le rythme soutenu. Dès le début, on est happé par le mystère que représente Bordeterre, ses codes, ses mystérieux êtres aux trois yeux, son inquiétant Lac Zéro. Puis, c’est le destin des personnages qui nous conduit à tourner les pages, frénétiquement. Jusqu’à un dénouement au ton juste, loin de toute mièvrerie.

Ne vous reste plus qu’à passer le voile et découvrir, à votre tour, Bordeterre, pour un voyage intense et immersif.

Julia Thévenot – Bordeterre – Sarbacane, coll. « Exprim’ » – mars 2020 (roman inédit – 520 pp. GdF. 18 euros)

Des os et de la romance

Fie est un Corbeau. Cette caste est chargée de récupérer les cadavres des victimes de la Peste, et même, la plupart du temps, d’achever ces femmes et ces hommes destinés à mourir dans d’atroces souffrances. C’est faire preuve de charité. Cela permet d’éviter des souffrances et, surtout, à la peste de se répandre dans le village. Village qui, trop dangereux car contaminé, serait finalement détruit, rasé, brûlé. En échange de ce service, les Corbeaux reçoivent un paiement choisi par les villageois, en fonction de leurs moyens. Mais aujourd’hui, le groupe de Fie, dirigé par son père, se trouve dans un château. Une des victimes est le prince. Et cela va tout changer pour la jeune fille. Car rien ne va se dérouler comme avant, rien ne va se passer comme prévu. Fie va devoir se montrer forte et habile. Elle va devoir devenir adulte.

La voleuse d’os

La voleuse d’os forme le premier tome d’une trilogie annoncée. Une de plus, dira-t-on. Est-ce que celle sort du lot ? Certaines idées de l’autrice auraient pu le laisser croire, mais en fait, non. Pourtant, le démarrage est bon : on est directement plongé au cœur du groupe de Fie et l’on découvre progressivement et efficacement les tenants et aboutissants de ce monde. Comme le pouvoir des dents, différent selon la caste dont elles proviennent : protection et dissimulation aux poursuivants pour les dents de moineau, puissance du feu pour les dents de phénix. Et cette utilisation des dents des cadavres est originale et astucieuse. Malgré le côté lugubre de la pratique, il correspond parfaitement à la caste des Corbeaux, qui vivent régulièrement avec la mort.

On peut ajouter le personnage principal, une jeune fille qui va devoir dépasser ses craintes et prendre la place de son père, thème classique des romans d’initiation. Pour cela, Margaret Owen nous a gâtés, tant Fie possède un caractère fort et entier et tant elle rue dans les brancards — pour notre plus grand plaisir.

Passés ces points positifs, la trame générale reste néanmoins trop basique, trop simpliste. Mais bon, admettons. Car ce qui s’avère agaçant au plus haut point, c’est que l’autrice semble prendre ses lecteurs pour des poissons rouges à la mémoire défaillante, tant elle répète les choses. Combien de fois Fie se pose-t-elle les mêmes questions ? Combien de fois ressasse-t-elle les mêmes interrogations ? Combien de fois doute-t-elle de ses choix ? Et on pourrait continuer ainsi, en tournant avec les mêmes idées formulées autrement. Cela lasse vite et, malgré un certain intérêt de l’intrigue, il faut de la bonne volonté pour ne pas céder devant les tourments quasi larmoyants de l’héroïne. On peut faire comprendre les réflexions de ses personnages sans utiliser le marteau pour les faire rentrer dans la cervelle de son lecteur. Lui faire confiance, quoi ! Dommage, car le début du roman était vraiment entraînant et intrigant, quand on partait à la découverte de cet univers, sinon original, du moins cohérent et attirant. Peut-être, par la suite, Margaret Owen parviendra-t-elle à redresser la barre et à enrichir les autres tomes d’autre chose que de tergiversations sans fin. On l’espère.

Merciful Crows – Margaret Owen
1. La voleuse d’os – PKJ –mars 2020 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Cécile Chartes – 445 pp. GdF. 19,90 euros)

 

* Classification proposée par l’éditeur.