12 to the Moon, David Bradley (1960). 74 minutes, noir et blanc.

Dans l’Abécédaire, on se fiche un peu des chefs d’œuvre. Les chefs d’œuvre, c’est bien, mais ce qui nous intéresse en premier lieu, ce sont les curiosités, les œuvres imparfaites qui ont essayé quelque chose mais sans y parvenir totalement.

À ce titre-là, 12 to the Moon, film de SF à petit budget (150 000 dollars quand même) des années 60, vaut le coup d’œil. On l’a dit et redit dans le Bifrost 95 spécial Lune : le satellite naturel de la Terre a titillé la curiostié des uns et des autres au fil des siècles. Comme s’y rendre ? Y a-t-il des habitants ? 12 to the Moon entreprend d’y répondre, à sa manière. Attention, ça va spoiler pas mal.

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Le titre ne fait pas mystère du contenu du film : douze personnes vont aller sur la Lune. Dans ses premières minutes, le film prend l’apparence d’un documentaire télévisé, alors que l’animateur nous présente les douze membres d’équipage. Un équipage mixte, avec deux femmes à bord de la fusée Lunar Eagle 1 (un nom dont on notera le caractère prescient), et international : les astronautes viennent de France, Grande-Bretagne, Allemagne et Russie… mais aussi de la Chine, d’Algérie, du Brésil, d’Israël, de la Turquie, du Nigéria, de la Pologne et de la Suède. Voilà qui n’est pas courant dans le cinéma de l’époque, à part de l’autre côté du Rideau de fer. Bien sûr, il faut raison garder : le chef de la mission est américain. Néanmoins, la mission a deux buts, l’un scientifique (sans surprise), l’autre politique : il s’agit de faire de la Lune un territoire international, d’où l’importance d’une mission où coopère bon nombre de nations terrestres. Il y a aussi des animaux-tests : un chien, deux chats, deux singes.

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Le vol dure vingt-sept heures : c’est assez pour que des tensions naissent dans l’équipage. Le Russe claironne que toutes les avancées en matière de fuséologie sont soviétiques (on ne pourra pas lui retirer Tsiolkovsky, sans qui rien n’aurait été possible) ; l’Israëlien éprouve de l’admiration pour l’Allemand, sans se douter que le père d’icelui était un nazi. Il faut dire que la fusée est assez mal conçue : la porte des douches à ultrason ne ferme pas à clef, et on ne voit pas d’endroit où dormir ou manger. Mettons cela sur le budget riquiqui du film.

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L'équipage au complet.

L’espace n’est pas un lieu tranquille : le Lunar Eagle 1 doit essuyer plusieurs tempêtes de boules de papier alu froissées d’astéroïdes. Heureusement que l’astronef est équipé d’un canon. Enfin, la fusée se pose sur la Lune. Les astronautes sortent. Et là… Vous entendez ? Rien. Le silence.

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Prenons quelques instants pour apprécier ce film qui tient compte de cette réalité oubliée par une grande majorité de réalisateurs paresseux : pas d’air, pas de son. Les premières minutes sur la Lune sont silencieuses, et ce seul détail devrait valoir à 12 to the Moon une médaille. Il se passe aussi quelque chose d’étrange : alors que le commandant de l’expédition et le spectateur découvrent le premier paysage lunaire, on voit une silhouette démesurée (par rapport au décor, s’entend) disparaître dans le lointain. Des géants habitent la Lune ? Les anciens avaient-ils raison ? Pas d’excitation : il s’agit sûrement d’un technicien/décorateur/whatever, laissé par inadvertance sur la pellicule.

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Vous le voyez, ce fantôme ?

La Lune, donc. Grise. Couverte de poussière. Et de cratères. Justement, voilà des astéroïdes qui tombent encore sur la fusée, à croire que celle-ci est un paratonnerre à météorites. Les astronautes explorent précautionneusement la surface de notre satellite avant de s’enfoncer dans une grotte, qui recèle plusieurs surprises : il y a de l’air et on y trouve de la glace, une sorte de champignon inflammable. Sans oublier quelques dangers : des matériaux brûlants et des sables mouvants, où disparait complaisamment l’un des scientifiques. Mais le plus surprenant reste à venir : dans la fusée, aux communications bizarrement coupées, la machine de transmission se met à afficher des symboles étranges. Hiéroglyphes ? Je penche plutôt pour l’alphasyllabaire éthiopien ? Néanmoins, c’est la photographe japonaise qui est appelée à la rescousse pour déchiffrer les symboles, mission qu’elle accomplit sans trop de difficulté – pour quelle raison, allez savoir… Le message est assez peu engageant : les humains sont poliment invités à ficher le camp, de peur qu’ils détruisent la parfaite harmonie lunaire. Y aurait-il donc des Sélénites ? Seraient-ce eux à l’origine des régulières pluies d’astéroïdes ? À moins qu’il ne s’agisse d’un canular, avec un message pré-enregistré par une puissance terrienne — mais laquelle ? – s’étant déjà posée sur la Lune… Ces Sélénites réclament le départ des humains… mais exigent aussi que les Terriens laissent les deux chats. Voilà qui explique bien le caractère étrange des félins : ceux-ci sont des complices des aliens. Nous sachons.

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La Lune sera internationale sinon rien.

Bref. Curieusement, 12 to the Moon ne choisit guère de creuser la question d’une vie sélénite. Au lieu de quoi, arrivé à la marque des deux-tiers, le film prend une direction : celle du retour sur Terre, qui ne se passe comme prévu, vu qu’une tempête de glace n’ayant pas une origine naturelle paralyse l’Amérique du Nord. Alors que la fusée approche, les allégeances des uns et des autres vont se révéler…

Perclus de menus défauts – la réalisation assez plan-plan, les personnages caricaturaux souvent restreints à leur nationalité –, 12 to the Moon reste un film attachant, capable de susciter un étonnement positif par moment. On y devine une volonté de mêler la rigueur scientifique sans oublier cet élément essentiel qu’est le sense of wonder. Bref avec ses 74 minutes, le film parvient à éviter l’ennui à son spectateur, en partant dans des directions imprévues.

Pour qui s’intéresse à la filmographie lunaire, 12 to the Moon constitue un jalon caché, quoique pas forcément indispensable.

Introuvable : en cherchant bien
Irregardable :
Inoubliable :