Quaristice, Autechre (Warp, 2008). 20 morceaux, 73 minutes.
Quaristice (Versions), Autechre (Warp, 2008). 11 morceaux, 67 minutes.
Quaristice.Quadrange.ep.ae, Autechre (Warp, 2008). 13 morceaux, 149 minutes.
Digital Exclusive, Autechre (Warp, 2008). 3 morceaux, 21 minutes.

Rappelez-vous, c’était il y a dix ans… En 2008, Portishead se réveillait d’un sommeil de onze ans (mais rien comparé à Guns’n’Roses et les vingt-cinq ans séparant The Spaghetti Incident? de Chinese Democracy) The Cure sortait son dernier album en date, 4:13 Dream, Alain Bashung donnait enfin un successeur à son magnifique L’Imprudence avec… le décevant Bleu Pétrole, Nick Cave revenait avec ses Bad Seeds pour Dig, Lazarus, Dig!!!, Trent Reznor se sentait en forme et balançait le surprenant Ghosts I-IV, moule pour les bandes originales de films à venir, suivi du moyennasse The Slip, les Ting Tings prétendaient n’avoir rien inventé mais sortaient tout de même un premier album bourrés de tubes, Mike Oldfield essayait d’atteindre la musique des sphères, Sigur Ros jouaient inlassablement avec un bourdonnement dans les oreilles ( mais oui ), Thomas Fersen faisait Trois Petits Tours

Et Autechre optait pour un changement de paradigme.

Avec Untilted en 2005, Sean Booth et Rob Brown semblaient être parvenus au terme d’une logique jusque-boutiste entamée par Confield (2001) et poursuivie par Draft 7.30 (2003), avec l’EP Gantz Graf (2002) comme point d’orgue, comme manifeste. Une musique que d’aucuns pourraient qualifier de « gregegancore », le genre de truc à écouter en lisant Diaspora, Schild’s Ladder ou Incandescence. Que faire ensuite ? Le dernier morceau d’Untilted, pièce longue d’un quart d’heure passant par différentes humeurs, donnait la voie : la jam, l’improvisation, le hasard créatif.

Les deux têtes chercheuses d’Autechre ont laissé le temps passer. Fin 2007, le duo a annoncé le titre du prochain album – Quaristice, donc, énigmatique en diable – ainsi que le nombre et le nom des morceaux. Vingt morceaux, aux titres du style…

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Vingt morceaux, c’est-à-dire autant que les deux précédents albums réunis. D’habitude, les morceaux d’Autechre se déploient sur une demi-douzaine de minutes au minimum : le ratio longueur du disque/nombre de piste laissait augurer une collection de morceaux longs d’une petite poignée de minutes. Ce qui s’est avéré le cas : des vingt morceaux, trois font cinq minutes, les autres oscillant entre deux et quatre minutes. Le duo s’en est expliqué en interview  :

« We’d have a fifteen minute jam, a ten or a seven minute and end up with a three or four minute track and we just kept them all. »

Après tout, pourquoi pas, si le travail de réinvention d’Autechre devait en passer par là. Quaristice est donc sorti en mars 2008. Et dans la rubrique « Autechre et les nombres », si plusieurs morceaux contiennent le chiffre 9, il faut chercher du côté du numéro de catalogue pour y voir plus clair : Warp333 → 3 x 3 → 9. C’est capillotracté. Mais musicalement, ça donne quoi ?

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L’album commence par une (brève) introduction, atmosphérique et délicate :« Altibzz ». Suit « The Plc », (bref) morceau frénétique qui part vite en cacahuète… genre beurre de cacahuète ou alors animal écrasé/tartiné sur le bitume de la route. « IO » est une (brève) logorrhée terrifiante, un malaxage de voix porté (brièvement) par une mélodie qui fait rimer ambiance décadente et descendante. C’est horriblement fou. « plyPhon » donne (brièvement) l’impression qu’on fait passer des fragments d’un tube des Pet Shop Boys dans un statoréacteur. Puis « Perlence » et sa mélodie décadescendante chopent (brièvement) le hoquet et n’en récupère jamais (enfin, pas longtemps). À ce stade-là, Quaristice est déjà complètement fou. Sauf qu’il reste encore quinze morceaux… Le premier faux pas arrive avec « SonDEremawe », (brève) pièce sans intérêt. En revanche, « Simmm » rebondit et tutoie l’excellence : cinq minutes (longues !) où l’on s’imagine déambuler dans un terrifiant magasin de jouet pentadimensionnel.

Second faux pas du disque : vingt morceaux, même brefs, c’est beaucoup à digérer. Passé l’exceptionnel « Simmm », l’intérêt décroit. « paralel Suns » fait du bruit et ennuie ; « Steels » amuse un peu : trépidations sèches, d’un côté, grondements lointains d’en deçà l’horizon de l’autre. « Tankakern » rehausse le niveau, évoquant une poursuite dans un tunnel oppressant en pleine apocalypse robotique – dommage que le morceau ne débouche sur rien. « rale », sorte de marche sinistre en diable, frustre par sa brièveté.

Troisième et dernier faux pas, le pire : « Fol3 ». J’imagine bien Sean Booth mangeant son sandwich au poulet, froissant négligemment l’emballage en aluminium devant le micro laissé allumé, jusqu’à ce que Rob Brown débarque et lui dise « Hé, mate, trop cool ce morceau, on le garde ». Bon, bon, bon… non. Juste non. Il y a des choses qu’on ne fait pas, même par amour des bruits chelous et des machines poussées dans leur retranchement, et « Fol3 » en représente la quintessence.

Par la suite, « fwzE » trépide mais ne fait rien de plus, « 90101-51-1 » est dansant, à sa façon. « bnc Castl », c’est vos IA domotiques qui font la teuf en votre absence et « Theswere », c’est leur petit coup de blues du lendemain. Je n’ai pas grand-chose à dire sur « WNSN », pas désagréable ni marquant. En revanche, « chenc9 » retient l’attention, morceau acid enjoué qui rappelle Aphex Twin… avant de tomber en rade de jus à mi-parcours. Plongée dans le brouillard avec « Notwo », superbement ouateux, vaporeux, anesthésiant. « Outh9X » termine Quaristice, façon déambulation hagarde dans un paysage de ruines, quand il n’y a plus rien à perdre. Belle et élégiaque conclusion à un disque inégal somme toute frustrant, tant par la brièveté que l’abondance des morceaux.

Là où les choses deviennent intéressantes, autechrement parlant, c’est que Quaristice n’est pas venu seul : le disque a bénéficié d’une édition collector, qui proposait sur un deuxième disque, titré (Versions), eh bien, de nouvelles versions des morceaux du premier disque. En nombre beaucoup plus restreint : seulement onze. Certains ont voulu y voir, à tort probablement, une blague des deux musiciens : le véritable album aurait été ce disque bonus, tandis que le disque présenté sous le titre de Quaristice ne consisterait qu’en une compilation de démos ou remixes.

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Sur (Versions), « Altibzz » devient le sombre (et beaucoup plus réussi) « Altichyre ». « plyPhon » change de titre et devient « Phylopn » même si rien d’autre ne semble changer au passage. « The Plc » mute en « The PlclCpC », irrésistible. « IO » se rallonge en « IO (Mons) » et devient encore plus monstrueux – le morceau semble se nécroser sous nos yeux nos oreilles. Le médiocre « SonDEremawe » est métamorphosé de fond en comble avec « SonDEre-ix », et si « Tankraken » ne débouche sur rien, au moins nous emmène-t-il plus loin que « Tankakern ». « Chenc9-x » désagrège « chenc9 » sur une durée double ; idem pour « nofour », deux fois plus vaporeux que l’original. Dans l’ensemble, ce disque bonus se tient davantage que l’original – et il aurait été parfait, n’eut été une édition limitée à mille exemplaires, partis en une demi-journée. Seul écueil, et de taille, à (Versions) : les trois minutes de « Fol3 » s’étirent sur onze avec l’insupportable « Fol4 », sorte de pied de nez probablement destinés aux fans hardcore capables d’apprécier le papier alu poisseux de graillon chiffonné devant un microphone (sauf qu’il n’y a pas de microphone et que le papier alu est virtuel).

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L'artwork minimaliste du quadruple EP Quadrange.

L’histoire ne s’arrête pas là : au fil du mois de mai 2008, Autechre a distillé la publication d’un EP exclusivement numérique, intitulé Quaristice.Quadrange.ep.ae. Mais pour faire court, on l’appellera juste Quadrange. Pour faire simple, l’EP – Extended Play – est à l’album (le LP, alias Long Play) ce que la novella est au roman. Même si on a vu des romans plus courts que des novellas… Et avec les 149 minutes de Quadrange, Autechre a fait un gros doigt d’honneur à toutes les définitions qui se fondent sur les durées.

Pour être excessivement précis, Quadrange, c’est en fait quatre EP en un ; les trois premiers contiennent chacun quatre morceaux pour une demi-heure de musique, le dernier consiste en un seul morceau long de presque une heure. Un EP quadruple, donc, qui reprend les choses là où (Versions) s’était arrêté, et qui s’empare d’un peu plus de la moitié des morceaux du précédent disque pour les re-remixer – ce qui fait donc six morceaux sur les vingt d’origine. Des morceaux plus longs – « Tkakanren » sort enfin du tunnel apocalyptique ! – et plus lents – jusqu’à la nausée, dans le cas de l’introductif « The Plc ccc », sorte de jam nauséeuse et flatulente – et proposant parfois des pas de côtés ( « Perlence Suns » n’a rien de « Perlence » dedans). Dans le lot, il faut noter « 901… » et ses quatre variations, et surtout « Perlence », présent sous cinq formes et tempos différents. Un cas fascinant, dont la descente fractale va du frénétique « Perlence Range7 » jusqu'à l'infinitésimal « Perlence Subrange 6-36 » , majestueuse pièce finale longue d'une heure où une même variation rythmique progresse par légers, légers, légers incréments. Les uns trouveront le morceau répétitif et ennuyeux, les autres fascinant et riche de micro-variations passionnantes. C’est là une plongée dans un abîme, où le voile de la réalité semble parfois sur le point de se déchirer. En fin de compte, il s’agit là d’un travail pas si éloigné de celui d'Éliane Radigue ou du défunt duo finlandais Pan Sonic (en particulier « Säteily / Radiation » qui conclut en 61 minutes leur quadruple album Kesto (238.48:4), qu’il faudra bien que j’évoque un jour dans cet Abécédaire).

Et maintenant, la minute complétiste. Ceux désireux de tout avoir, tout entendre – dont je suis – auront forcément attrapé le Digital Exclusive EP, destiné au marché japonais, qui propose trois morceaux : outre « IO (Mons) », on y trouve une anecdotique variation sur « 901… » (ici ) et le plus réussi « Blyz Castl ». Voilà. Deux morceaux bonus ! (Et encore, je n’ai pas parlé de la bonus track japonaise de Quaristice, « nu-Nr6d ». Parce que je n’ai pas grand-chose à dire de ce morceau à l’ambiance liquide.)

Certains ont vu dans ce neuvième album d’Autechre une manière de symphonie électronique : Quaristice formant l’allegro, (Versions) l’andante et Quadrange l’adagio. Il aurait fallu sûrement un quatrième et dernier mouvement récapitulatif. Sauf si l’on choisit de voir dans les différentes versions de « Perlence » (écoutables à la suite ici) l’épitomé de tout l’ensemble Quaristice : une trajectoire vers la lenteur et l’apaisement, vers l’infini et l’infinitésimal. Du moins est-ce là une façon de voir (enfin, d’écouter) les choses. Une autre façon consiste à prendre l’ensemble Quaristice et ses morceaux sans cesse remixés une sorte de boîte à jouets, dans lequel chacun serait libre de piocher pour former son propre album Quaristice. Sur WATMM, alias les forums des fans hardcore des musiciens du label Warp, certains s’y sont amusés, pour proposer des tracklists pas moins cohérentes que le choix de Booth et Brown (évidemment, c’est en les cherchant que je ne les retrouve plus)(mais il y en a ici).

L’ensemble Quaristice montre ainsi un duo qui se réinvente et qui commence à faire vraiment ce qu’il veut, qu’importe le support – disque compact ou fichier numérique. Surtout, Quaristice est une invitation à ne plus considérer l'album comme un tout monolithique mais comme un processus créatif en cours, comme une maquette à monter, comme un disque à composer et recomposer suivant son humeur. Pour ma part, cela fait dix ans que ça m’occupe.

Introuvables : Quaristice et Quadrange, nullement. (Versions), oui
Inécoutables : pour la plupart, oui (mais c’est ça qui en fait l’intérêt, non ?)
Inoubliables : oui, ou pas loin