Untilted, Autechre (Warp, 2005). 8 morceaux, 70 minutes.

Rappelez-vous, c’était il y a treize ans. En 2005, les Rolling Stones ressortaient de leur sommeil cryogénique et proposaient A Bigger Bang ; Kate Bush faisait de même avec le superbe double album Aerial ; Serj Takian de System of a Down voyait également les choses en double avec Mesmerize/Hypnotize ; Trent Reznor guérissait de ses addictions avec With Teeth ; régulier comme un coucou suisse, Depeche Mode balançait le pas-content Playing the Angel. En France, Thomas Fersen s’aventurait dans Le Pavillon des fous, Louise Attaque se rappelait à notre bon souvenir avec À plus tard crocodile et Daft Punk avec Human After All – album auquel Katerine répliquait avec le moqueur Humains après tout. Gorillaz revenait avec le très bon Demon Days, Mr Oizo alias Quentin Dupieux faisait pareil avec Moustache (Half A Scissor) et Stupeflip avec Stup Religion, les Kills passaient aussi la seconde avec le furieux No Wow. En matière d’electro, Venetian Snares plongeait dans la dépression avec le superbe Rossz Csillag Alatt Született. Et Autechre revenait aux affaires.

Répétons-le : au fil de sa discographie, Autechre n’a cessé de défricher d’indicibles territoires de musiques électroniques. Pour les suivre, mieux vaut d’ailleurs commencer au début. Cela revient sinon à tenter l’escalade de la face nord de l’Everest en hiver, par nuit de tempête, sans oxygène. Après une première phase, mélancolique et proche de l’ambient — Incunabula, Amber et Tri Repetae –, le duo composé de Rob Brown et Sean Booth a laissé les machines prendre en apparence une plus grande importance, au détriment des mélodies — l’album Chiastic Slide montre bien le point de basculement –, orientant la musique vers une abstraction de plus en plus grande : le ludique LP5 et les arides Confield et Draft 7.30. Une progression ardue mais passionnante, pour qui est prêt à se laisser déstabiliser. Deux ans après Draft 7.30, trois après le culte Gantz Graf, EP porté par un morceau-titre jusqueboutiste, Autechre a remis le couvert en 2005 avec Untilted. Le duo allait-il reprendre les choses là où il les avait laissées un peu plus tôt ou bien opter pour une autre approche ?

Dans la rubrique Autechre et les nombres : un rapport pour le moins diffus avec Untilted. Huitième album (vous l’aurez compris), le titre comporte 8 caractères et le disque huit morceaux (neuf avec la bonus track japonaise, médiocre et indéfendable captation live, dont on va oublier l'existence (ou pas)). Allez savoir si cela a un lien, le duo a toujours un sens de l’humour bien à lui, qui se retrouve dans le titre du présent album : notez bien, c’est Un-tilt-ed et pas Untitled. La nuance est de taille en anglais : ce huitième album n’est pas sans titre, il est… non-penché. D'où l'énigmatique/abstraite/aride pochette de couverture ?

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Et il commence fort, cet album, avec « LCC ». Après une poignée de secondes d’un bourdonnement inquiétant à la limite de l’audible, voici une salve rythmique quasi-martiale, répétée à l’envi avec d’infimes variations. Pour un peu, on imagine la révolte des robots. Et peu à peu, voilà cette séquence qui se déglingue et se désagrège à mi-chemin, pour laisser un glacial champ de ruines traversé par des élancements déchirants. Une excellente introduction, pas vraiment représentative du reste de l’album.

De fait, c’est le morceau suivant, « Ipacial Station », qui donne le ton général. Des boucles rythmiques hyper travaillées, des mélodies qui se dissimulent derrière, et l’impression d’un monde clos et totalement replié sur lui-même. À l’instar de « LCC », « Ipacial Station » mute à mi-parcours, et la construction musicale s’effondre, tente de se redresser, en vain. Les autres morceaux se révèlent à cette aune, et si « LCC » pouvait donner quelques points d’accroche, ce n’est plus vraiment le cas avec « Pro Radii », « Augmatic Disport » ou « Iera ». L’auditeur est propulsé dans des dimensions résolument abstraites, où des… formes se déploient (bizarre, ce besoin de se raccrocher à des équivalents visuels pour du sonore). À l’inverse des morceaux composant les précédents albums, à la progression lente et inquiète, ceux d’Untilted se caractérise par une mutabilité extrême, le matériau se recomposant au gré du temps.

Vers la fin du disque, « Fermium » fait mine de revenir à du Autechre old school : un morceau à la mélodie inquiète qui progresse en crabe, soutenue par une rythmique sautillante. À nouveau, la matière sonore finit par tomber en poussière, et « Fermium » s’achève par une minute de drone. Un perturbant clip amateur a été conçu pour le morceau :

En pénultième position, « The Trees » se distingue par son titre, le plus concret depuis longtemps… pour un morceau poussant un cran plus loin les recherches entreprises sur les précédentes pistes du disque. Dans sa dernière minute, quasiment couvert par le souffle d’un bruit blanc, une ébauche fragile de mélodie se fait jour. Enfin, de loin et avec de l’imagination. Jamais l’incipit de La Quatrième Dimension n’a semblé aussi pertinent.

Enfin, avec ses 16 minutes, « Sublimit » a été, le temps d’un album, le morceau le plus long composé par Autechre (mais l’album suivant enfoncera le clou). Là où on aurait pu s’attendre à une formidable montée en puissance débouchant sur… je ne sais pas, moi, la Singularité technologique  ?, le duo offre à la place une longue jam passant par différentes humeurs. Notons les éclairs de synthés vers la quatrième minute, comme une chanson pop passée dans un mixeur. « Sublimit » pourrait durer une heure, cela ne changerait rien. Il s’agit là d’un des morceaux les plus intrigants du disque… mais l’un des plus trompeurs : en fin de compte, « Sublimit » ne débouche sur rien, et le morceau s’avère à première écoute l’équivalent autechrien des Cours du chaos de Roger Zelazny, une sorte de tambouille sonore sans rime ni raison, où la créativité semble s’épuiser.

Avec ce huitième disque, Autechre semble parvenir au bout d’une démarche : une trajectoire ayant mené le duo d’un ambient inquiet et mélancolique, façon balades à travers des paysages industrielles en déliquescence, jusqu’à des morceaux enclos sur eux-mêmes, se déployant hors de tout cadre de référence. Une musique jusqu’au-boutiste, suscitant un plaisir essentiellement intellectuel. Et qui menace de se fourvoyer dans d’apparents chaos rythmiques sans fin, à la manière de « Sublimit » (à l’opposé de la concision explosive de « Gantz Graf »).

Après Untilted, on pouvait se demander légitimement où se dirigeait Autechre. Poursuivre plus loin les expérimentations abstraites ou obliquer vers on ne sait quelle nouvelle direction ? En tous cas, telles étaient mes interrogations, ayant découvert le groupe en 2006, un an après la parution d’Untilted. Il m’aura fallu attendre deux années – ce qui ne fut pas de trop pour digérer la quinzaine d’EP et albums parus jusque là – pour découvrir la suite. Spoiler/teaser : la réponse se trouvait, cachée, dans « Sublimit » et consistait en une réinvention permanente.

Introuvable : non
Inécoutable : oui
Inoubliable : oui