Draft 7.30, Autechre (Warp). 9 morceaux, 62 minutes.

Rappelez-vous… En 2003, David Bowie donnait son dernier signe de vie (musicale) avant longtemps avec l’inégal Reality, les joyeux drilles de Metallica proposait St-Anger, les quatre hommes-robots de Kraftwerk se lançaient enfin dans leur Tour de France (on attend toujours la suite, les gars), Massive Attack donnait un successeur à l’inégalable Mezzanine avec le sous-estimé 100th Window, tandis que Radiohead donnait la suite très attendue du diptyque Kid A/Amnesiac avec Hail To The Thief, Muse proposait son dernier bon album avec Absolution, Marilyn Manson, après son triptyque, entrait dans le foireux Golden Age of Grotesque, Placebo dormait avec les fantômes, Outkast faisait son grand-œuvre avec The Love Below/Speakerboxxx et Jay-Z son œuvre au noir avec le Black Album. En France, Bénabar (Les Risques du métier) et Mickey 3D ( Tu vas pas mourir de rire) inondaient les ondes, mais surtout Stupeflip faisait son apparition (et on tâchera d’en parler plus loin dans ce navrant Abécédaire).

Et au sein de cette année 2003, franchement pas dégueu sur le plan musical, Autechre balançait leur septième disque, dix ans après Incunabula. Le précédent effort du duo, Confield (2001), allait à fond dans l’abstraction : quid de ce nouvel album ? À l’instar de Confield justement, la pochette du disque – conçue cette fois par Alex Rutteford, le vidéaste derrière l’ineffable clip de « Gantz Graf » – donne le ton : de l’abstraction, bordel. Une once d’humanité là-dedans : mais pour quoi faire, mon bon monsieur ?

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Dans la rubrique Autechre et les nombres : le premier chiffre du titre du disque laisse supposer de manière assez évidente, il s’agit bel et bien du septième album du duo. Mais.30 ? S’agit-il de sa trentième version ? À quoi ressemblent alors les vingt-neuf précédentes ?

Bref, sans disserter davantage : lecture.

Le disque commence après une quinzaine de secondes de silence. Nous voici dans la « Xylin Room », quoique le xylin puisse être (j’imagine volontiers un métal du genre adamantium, mais malléable). Une rythmique destructurée et quasiment bruitiste se superpose à une mélodie formée par ce qui ressemble fort à du scratch sur un ballon de baudruche. Ça trébuche, ça se reprend : le morceau titube dans une blancheur ouatée. À mi-chemin, il se relève, avec une ébauche de mélodie, qui tente de se dresser au milieu de l’effondrement sonore.

L’aspect bruitiste de « Xylin Room » demeure présent dans le morceau suivant, « IV VV IV VV VIII », où résonne quelque chose qui s’apparente bien à une batterie. L’irruption du concret ? En très léger, bien dissimulées derrière les coups de caisse épars et les sonorités post-industrielles, il y a de vagues esquisses mélodies. Puis ça s’emballe, ça part en vrille et le morceau se termine avec des sons aigus, ceux d'une mélodie que l’on passerait dans un hachoir mécanique.

Après ces deux morceaux pas toujours très passionnants, « 6ie.cr » reprend les choses en main. Ici, c'est la marche des robots. Des robots pas humanoïdes pour un sou, et qui n'en auraient rien à fiche de nous (normal, ce sont des robots). On repense à l'aspect guilleret de LP5. Presque. Et à mi-chemin, le morceau se fait aérien, apaisé, sans perdre son rythme enjoué.

« Tapr » retombe dans les ornières de la destructuration. Une mélodie en roue libre, de la réverbération en veux-tu en voilà. Heureusement que c’est bref. Heureusement (bis) qu’arrive « Surripere », le morceau le plus long du disque avec ses onze minutes. Avec son ambiance inquiète, ses harmoniques lancinantes progressant pas à pas, ses micro-rythmes répétitifs, cette nouvelle pièce ressemble à du Autechre classique… Jusqu’à ce que déboulent des fragments brutaux, qui percutent le morceau à partir de sa quatrième minute, lequel n’en finit pas de se tortiller – c’est peut-être un peu long.

En dépit de son titre compréhensible et (pour une fois) prononçable, « Theme Of A Sudden Roundabout » est l’un des morceaux les plus abstraits : au sein des bruitages subtils et des percussions erratiques se glisse une mélodie fragile. « VL Al 5 » se caractérise par une ambiance pesante et inquiète. Ça grésille, ça grouille, ça frétille. Un morceau fascinant, autant que « P.:Ntil » : ici, c'est à nouveau la fête des machines. Le morceau se tortille le long d'un groove rigide. À la phrase mélodique qui parcourt le morceau, pareille à un « cocorico » fatigué vient s'ajouter quelques notes (ressemblant à du clavecin ?). On appréciera le soin maniaque apporté aux détails sonores. Avant-dernier morceau, « V-Proc » se caractérise par une ambiance plus martiale et agressive. La batterie analogique (?) fait son retour, pour redonner du peps et une impression presque rock'n'roll pour ce morceau.

En conclusion du disque, « Reniform Puls » débute (après trente secondes de bourdonnement) comme du Autechre classique  : une mélodie évidente, tendre et mélancolique, qui rappelle « Lentic Catachresis » (sur Confield, et du moins avant que ledit morceau se désagrège), des micro-boucles rythmiques qui propulsent le morceau en avant. L’ambiance radieusement tristounette s’estompe bien vite vers la moitié, à mesure que les machines semblent reprendre le contrôle. Tout s’achève dans le dénuement. L’une des grandes réussites du disque.

Le précédent effort du duo, Confield, s’avérait déjà radical dans son abstraction, et loin de calmer le jeu, Draft 7.30 poursuit dans cette lignée, avec ses morceaux mutants, aux rythmiques complexes et aux mélodies incertaines, changeant d’atmosphère à mi-chemin. Normal : d’album en album, Autechre n’a jamais cessé de poursuivre ses recherches musicales, cherchant moins à complaire à l’auditeur qu’à le mettre au défi de le suivre dans les territoires sonores inédits. De ce côté-là, c’est une réussite – tant pis pour les oreilles malmenées. Y a-t-il moyen d’aller plus loin encore ? Réponse au prochain tour d’alphabet.

Introuvable : non
Inécoutable : on peut dire
Inoubliable : oui