Third, Portishead (Island Records, 2008). 52 minutes, 11 morceaux.

Au début de ce tour d’alphabet placé sous le signe du chiffre 3, un individu répondant aux initiales de RMD affirmait sur le forum guetter avec la plus vive des impatiences (grosso modo, peut-être que j’enjolive) un article sur Tryo pour la lettre T. Sa déclaration n’est pas restée lettre morte, puisque voici un trio de billets consacrés à trois disques dont le titre évoque le chiffre 3. Mais pas Tryo, non, désolé, c’est au-dessus de mes forces.

L’on commence avec un classique : Third, de Portishead (et pas Third de Soft Machine). S’il y a bien une chose pour laquelle le trio de Bristol ne s’est jamais trop foulé, c’est le titre. Après Dummy (1994), leur deuxième album est tout simplement titré Portishead (1997). Et le troisième s’intitule… Third (2008). En trouver le titre n’a pas dû prendre plus de trois minutes. Passons.

Avec Dummy, Portishead a contribué, en compagnie de Massive Attack, à la popularisation du trip-hop, ce mélange de hip hop et d’electronica teinté de jazz, de funk et de psychédélisme. Quoique dans la même veine, Portishead témoignait d’un mal-être existentiel profond – le genre d’albums déprimants à écouter en boucle un pluvieux dimanche de printemps. Avec Third, on ne peut pas reprocher au groupe de s’être assis sur ses lauriers.

 

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D’entrée de jeu, l’album ne sonne en rien comme les deux précédents : « Silence », l’ironiquement nommée qui a la lourde charge d’introduire Third , débute par une voix annonce quelque chose en portugais – une sorte de manifeste :

«Esteja alerta para as regras dos três
O que você dá, retornará para você
Essa lição, você tem que aprender
Você só ganha o que você merece».
(Soyez vigilant aux les trois règles
Ce que vous donnez vous sera retourné
Cette leçon, vous devez l’apprendre
Vous obtenez seulement ce que vous méritez ») (Désolé, hasardeuse tentative de traduction, je l'admets.)

Adieu le trip-hop brumeux, place à un son beaucoup plus rock – une rythmique galopante, soutenue par des synthés aigus –, où une indicible mélancolie demeure de mise. La voix de Beth Gibbons plus dolente que jamais, se fait désirer et n’apparaît qu’au bout de deux minutes. Une chanson prenante, qui, au moment où elle décolle vers une cavalcade instrumentale, s’interrompt brusquement.

« Hunter » et « Nylon Smile » poursuivent dans une veine similaire. On retient surtout « The Rip », balade triste mais implacable, qui gagne en puissance : la guitare acoustique du début est bientôt épaulée par un synthé au timbre nasillard. Le genre de chanson qui te dit « on en a bavé mais ne t’inquiète pas, ça ira mieux désormais — peut-être. »

«And the tenderness I feel
Will send the dark underneath
Will I follow ? »

Sans conteste, l’un des sommets du disque, qu’accompagne un clip en dessins animés des plus étranges :

Après un « Plastic » tout en tensions déboule « We Carry On », une autre chanson marquée par un sentiment d’inexorabilité et d’urgence – c’est fort, c’est prenant. Et alors qu’on s’attend à une escalade, vient « Deep Waters », improbable petite balade au ukélélé où Beth Gibbons chante particulièrement faux (dans le genre pastiché improbable, « Deep Water » m’évoque « Darkness » de Scott Walker, un gospel rigide inquiétant). On s’imagine dans un décor toc imitant Hawaï pendant une centaine de secondes, tant mieux, parce que la suite… Voici « Machine Gun » qui, en tant que premier single, a annoncé l’album quelque semaines avant sa sortie. Dans le genre suicide commercial, c’est… parfait. Une batterie martiale plu un synthé évoquant un tir de mitraillette, voilà pour l’instrumentation, répétée ad libitum sur une bonne part du morceau avant que celui-ci ne vire à l’indus ; au-dessus flotte la voix triste de Beth Gibbons. On pense à New Order, à Joy Division. Sûrement le morceau le plus radical jamais composé par Portishead.

« Small » débute comme une balade, où la voix plaintive de Beth Gibbons est accompagnée par un mélancolique violoncelle. Mais à 2’30", un synthé strident s’impose, emmenant la chanson vers des territoires rappelant le Pink Floyd d’Ummagumma en mode bad trip… Au temps pour le confort. De lointaines influences orientales se font entendre sur « Magic Doors », qui est peut-être le morceau le plus proche du Portishead des années 90.

Sur « Threads », onzième et élégique dernière chanson, Beth Gibbons chante sa lassitude  :

« I'm worn, tired of my mind »

« Where do I go? » sont les derniers mots du disque. Et c’est une question à laquelle les amateurs du groupe seraient ravis d’avoir une réponse. Third s’achève sur des sons évoquant celui de tonitruantes cornes de brume, façon cargo en partance. Beth Gibbons, Adrian Utley, Geoff Barrow, see you, à la prochaine.

Avec Third, on ne peut pas reprocher à Portishead d’avoir voulu reproduire la même formule gagnante des précédents disques. De fait, côté étiquettes, l’album relève à peine du trip hop : pas de scratches, pas de samples, les influences sont ici à rechercher du côté de l’indus et du krautrock. Et le résultat, sombre et émouvant, est une franche réussite, le groupe s’appropriant avec brio cette nouvelle direction musicale

S’il y a bien une chose que l’on peut accorder au groupe, c’est la constance : les trois albums studio et le Roseland NYC Live comportent tous onze morceaux. Et s’il y a bien encore une chose qu’on ne peut imputer à Portishead, c’est la régularité : onze insupportables années se sont écoulées entre le sombre Portishead et le présent Third. Et tout semble indiquer qu’il faudra s’attendre au minimum à une durée similaire si l’on veut entendre du nouveau de la part de ce groupe : depuis 2008, rien. En dépit de déclarations encourageantes peu après la sortie de Third, Geoff Barrow, tête pensante du groupe, se consacre désormais à Beak ( qu’on évoquait à la fin du précédent tour d’alphabet), et rien n’indique que le groupe se reformera dans un avenir proche. Dommage : les territoires musicaux abordés par Third demeurent des plus passionnants.

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui