Longtemps, bien longtemps après la catastrophe… Que reste-t-il, alors que la catastrophe nucléaire remonte à un passé lointain ? En fiction, si le post-apo en mode nucléaire, a fait des petits, l’ensemble se cantonne au nucléaire militaire : le désastre y est souvent causé par un conflit, non par une catastrophe civile. Dans ce dernier cas, les fictions sont plus rares. L’on s’éloigne ainsi de Tchernobyl dans la présente sélection, sans pour autant abandonner les radio-nucléides en goguette…

 

La bande dessinée

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Si Le Confesseur sauvage (2015) de Philippe Foerster nous emmenait à Tchernobourg, ville frappée par la chute d’un morceau de lune sur une centrale nucléaire, Pierre Christin et Jean-Claude Mézières nous propulsait dans un monde déglingué suite à un désastre nucléaire survenu en 1986, avec le premier album de « Valérian & Laureline » : La Cité des eaux mouvantes (1970). (Les Mauvais Rêves étant un « zéroième » album, coup d’essai d’abord mis de côté à cause de son format bâtard (une trentaine de pages) avant d’être pleinement assumé.)

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Une aventure publiée entre 1968 et 1969 dans Pilote : en voilà, un album de BD visionnaire ! En dépit de la triste prémonition, le désastre n’a toutefois pas pour origine l’explosion d’une centrale, mais celui – accidentel ? – d’un dépôt d’armes nucléaires situé au pôle Nord. La catastrophe climatique qui en résultera ramènera l’humanité à des âges sombres, mais il en résultera Galaxity, une utopie technocratique aussi radieuse qu’émolliente… et le voyage temporel. La mythologie de la série se fonde sur ce désastre nucléaire : lorsque nos deux agents empêchent ce désastre dans Les Foudres d’Hypsis, il se crée une tension dans la réalité. La catastrophe empêchée, Galaxity ne peut naître ; pourtant, Valérian et Laureline sont bien là. La résolution de cette tension occupera la seconde moitié des aventures de nos deux agents…

 

Le livre

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Dernier roman en date du pape du post-exotisme, Antoine Volodine, Terminus Radieux ne prend pas pour cadre spécifique les plaines de l’Ukraine et Tchernobyl… Voici le lecteur plongé dans les ruines d’une Russie future, ayant connu l’émergence et la chute d’une Deuxième Union soviétique — laquelle couvrait une bonne partie du globe. La Sibérie est criblée de zones radioactives, suite à l’explosion des centrales nucléaires réparties à travers la région. Des centrales dont les piles sont quasiment personnifiées :

« Le puits avait été creusé par la pile nucléaire elle-même, quand, après avoir tout vaporisé aux alentours, elle était devenue folle et avait commencer à s’enfoncer sous la terre. […] Selon [l’ingénieur Bargouzine], au fond du précipice, la pile avait mis fin à sa progression. Elle restait là, toujours folle mais immobile, sans plus chercher à rejoindre les entrailles de la terre proprement dites. Elle se contentait de dévorer la nourriture qu’elle recevait depuis les hauteurs. »

Le roman suit les trajectoires de Kronauer et Iliouchenko, deux hommes en fuite après la chute de l’Orbise (la structure ayant succédé à la deuxième Union soviétique ?). Une végétation démente envahit les lieux, tout un assortiment de plantes où Volodine laisse libre cours à sa fantaisie : « des grandes-ogrontes, des touffes de kvoïna, des zabakoulianes, des septentrines, des Jeannes-des-communistes, des renardes-bréhaignes, des aldousses. » Alors que leur compagne de déroute, Vassilissa Marachvili, est à l’agonie, les deux hommes se séparent : tandis qu’Iliouchenko reste sur place, Kronauer part chercher de l’aide et arrive à Terminus Radieux, kolkhoze dirigé d’une main de fer par l’implacable Solovieï. Du kolkhoze, Solovieï en dit : « c’est mon rêve, et ça durera autant de temps que je voudrai. » Pour sa part, Iliouchenko finit par partir après la mort de Vassilissa, et parvient à son tour à Terminus Radieux…

Sous la plume de Volodine, la radioactivité acquiert des propriétés quasi magiques, qui affecte différemment les personnages. Si elle est fatale à Vassilissa Marachvili, et affaiblit durablement Kronauer et Iliouchenko, d’autres en tirent parti. Telle la Mémé Oudgoul, à l’apparence d’octogénaire mais âgée de cent trente-deux ans…

« Son organisme avait réagi de manière positive à l’exposition répétée aux matières fissiles. Les rayonnements ionisants avaient détruit toutes les cellules malades ou potentiellement cancéreuses que sa chair pouvait héberger. Certes, la radioactivité l’avait rendue légèrement iridescente dans l’obscurité, mais elle avait stoppé dans ses chairs le processus du vieillissement… »

Une Mémé Oudgoul qui manipule trois types d’eau : l’eau très-lourde, l’eau très-morte et l’eau très-vive. Mais le maître du kolkhoze Terminus Radieux n’est pas non plus en reste :

« Solovieï possédait un organisme insensible au délire des neutrons, ce qu’il expliquait volontiers en prétendant qu’il descendait d’une lignée de chamans bolcheviques et de magiciens qui avaient évolué perpétuellement sur la frontière entre la vie, la mort et le sommeil. »

Tous les termes liés à la radioactivité – nucléides, rayons ionisants, etc. – perdent leur aspect scientifique et deviennent des mantras.

Le roman vire peu à peu au cauchemar éveillé, un mauvais rêve présidé par le terrifiant Solovieï, qui n’hésite pas à maudire ses ennemis pour les siècles et les siècles : « Tiens, tu peux imaginer mille six cent dix-neuf ans de confusion et de peur, deux mille quatre cent une années de souffrance ou un peu plus ? » Le temps devient une matière malléable, qui emprisonne les personnages pour des durées égales aux demi-vies des combustibles nucléaires.

Lors de la lecture de Terminus Radieux, le temps est long aussi : le roman pèse ses six cents pages en grand format. Le texte, touffu et foisonnant, finit par épuiser. (On y préfèrera la concision de Des anges mineurs, recueil de quarante-neuf bref narrats mâtinés d’une science-fiction chamanique.)

On ne manquera de se reporter à la critique du roman par Eric Jentile dans le numéro 77 de Bifrost.

 

Le film

Le post-apocalyptique nucléaire est un thème qui irrigue le cinéma depuis les années 1950. Néanmoins, du Dernier Rivage à Quand souffle le vent en passant par Un Homme et son chien, Docteur Folamour, l’événement déclencheur s’avère quasi exclusivement d’une guerre. À la connaissance (partielle) du rédacteur de ce billet, il n’existe pas de film de fiction se déroulant consécutivement à une catastrophe atomique civile et, partant, dans l’avenir lointain de la centrale de Tchernobyl. De manière connexe, attardons-nous tout de même sur le clip « On Your Mark » que Hayao Miyazaki a conçu pour le duo japonais Chage & Aska en 1994.

 

Selon toute apparence, les paroles n’ont pas grand-chose à voir avec les images. Ces dernières nous présentent d’emblée une construction gigantesque – un autre château, tel que Miyazaki a l’habitude d’en concevoir pour ses films ? Que nenni, il s’agirait plutôt ici d’un sarcophage pour quelque monstrueuse centrale nucléaire : cela apparaîtra plus clairement dans la suite du clip. Le scénario du clip nous emmène dans une ville futuriste, où bon nombre d’équipements sont estampillés du symbole nucléaire. L’assaut par la police du QG d’une secte permet la découverte d’une femme ailée. Deux des policiers tentent de la délivrer, y réussissent ou y échouent, suivant les deux fins que propose le clip. Le monde mis en place alterne entre urbanisme dément et campagnes désertées, ponctuées de cheminées de refroidissement ou de zones interdites, probablement à cause de la radioactivité – d’où, probablement (bis), le sarcophage. De loin, « On Your Mark » évoque les prémices de Nausicaä et la Vallée du vent, film dont l’action se déroule longtemps après un conflit nucléaire ; l’héroïne, Nausicaä, n’est d’ailleurs pas sans rappeler la fille ailée du présent clip. L’ensemble reste cependant libre à l’interprétation…

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Quoi qu’il en soit, la silhouette reconnaissable du sarcophage du réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl demeure un artefact à même d’attiser l’imagination. L’arche en cours de construction et destinée à durer mille ans aura-t-elle un effet similaire ? Le temps aidant, la catastrophe survenue le 26 avril 1986 acquéra-t-elle un statut d'ordre mythologique ? À suivre, peut-être.