Le XIXe siècle avait le mouvement romantique, qui trouvait beauté et réconfort dans la poésie des ruines du Moyen-Âge ou de l’Antiquité ; notre société industrielle a pour elle la splendeur paradoxale de ses propres constructions, moins glamour. Il émane de ces paysages industrielles une mélancolie particulière. Moins bien construit que leurs prédécesseurs en pierre, ils dureront moins longtemps… Il s’est ainsi développé au cours des dernières années un tourisme des ruines. Voir telle bâtisse, telle construction en ruine avant qu’elle ne soit détruite, de la main de l’homme ou par le travail de la nature. Bien évidemment, cela pose question dans le cas de ruines telles que celles d’une centrale nucléaire. Et parmi les destinations privilégiées, il y a bien sûr Tchernobyl et son charme vénéneux…

La chanson

« À la centrale, y a carnaval… »

L’Imprudence (2002), onzième album d’Alain Bashung, se distinguait par une tonalité franchement crépusculaire. Succédant à Fantaisie militaire (1998), il s’agissait d’une nouvelle pierre de touche dans la discographie du chanteur, qui s’inscrivait dans la droite lignée des albums les plus expérimentaux du chanteur, Play Blessures (1982), Novice (1989) et Chatterton (1994). Un « disque tragique et sensuel », selon les mots de son auteur, qui laissait derrière lui les structures familières couplet-refrain pour des structures plus incertaines, transformant ses chansons en mini-symphonies, sombres et tortueuses. Chef d’œuvre, cela va sans dire.

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En fin d’album, entre l’anxieuse « Est-ce aimer » et la fougueuse « Dans la foulée », la chanson « Le Dimanche à Tchernobyl » proposait un détour du côté de Pripiat. Avec son instrumentation – piano et un ensemble de cordes soyeuses –, la voix étouffée de Bashung, des accidents sonores à l’arrière-plan, la chanson monte lentement en puissance, avec un intermède menaçant en son cœur. Dans sa dernière minute, les cordes se déploient, annonçant un tout autre morceau… avant de s’interrompre brusquement.

Passer un dimanche à Tchernobyl comme, dans le temps, on allait sur la jetée de l’aéroport d’Orly pour observer les avions. Les paroles de la chanson, volontiers cryptiques et ne dédaignant pas les allitérations et les jeux de mots, évoque par endroit les durées incommensurables auxquelles les humains sont confrontés avec les matières radioactives – à moins qu’il ne s’agisse d’un amour radioactif ? De fait, difficile de savoir à qui s’adresse Bashung dans sa chanson.

« tu m'irradieras encore longtemps
bien après la fin
tu m'irradieras encore longtemps
au delà des portes closes »

Superbe, assurément.

 

Le livre

Plusieurs ouvrages abordent, sous un angle documentaire, la question du tourisme nucléaire. On peut citer Les Fleurs de Tchernobyl (2008) ou la BD Un printemps à Tchernobyl (2012) d’Emmanuel Lepage, ou le livre de photographies Weekend à Pripiat de Patrick Imbert. Mais il ne s’agit pas là de fictions, raison pour laquelle on privilègiera dans le cadre de ce billet Le Sarcophage de Pierre Christin, petit livre illustré par Enki Bilal. Inutile de revenir sur l’un et l’autre : le premier, scénariste de Valérian et Laureline et le second, créateur de la Trilogie Nikopol, ont œuvré ensemble sur les « Légendes d’aujourd’hui », trois BD proposant autant d’histoires où un élément fantastique déboule dans des recoins de France, ainsi que le diptyque Fin de siècle (Les Phalanges de l ’ordre noir et Fin de siècle). Le Sarcophage s’intègre dans la série des « Correspondances de Pierre Christin », dont il représente le cinquième volume.

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L’argument du Sarcophage est simple : transformons la centrale de Tchernobyl en un musée du XXIe siècle ! Avec un humour pince-sans-rire, Christin et Bilal nous promènent à travers ce projet de Musée de l’Avenir, musée d’un genre nouveau tenant à la fois de « l’usine robotisée, de la centrale d’énergie, du plateau de tournage, du parc de loisirs et de l’espace virtuel ». Quatre bâtiment, autant de pôles précis : le Conservatoire du Souvenir – où l’on croise les idéologies mortifères, les espèces disparues –, l’Usine de la Modernité – emphase sur le culte du corps, de la performance, de la richesse, avec exposition de personnes riches –, la Centrale de l’Avenir – pouvoir et immortalité – et surtout le bâtiment 4, Au cœur de la mort, la vie, situé dans le sarcophage du réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl.

« À la question posée dans l’excellent ouvrage Museums for A New Millenium et qui est la suivante : "Comment créer des musées… qui ne soient ni des cimetières, ni des parcs de loisirs, mais des laboratoires pù s’exercent les perceptions sensuelles et la pensée critique ?", le sarcophage de Tchernobyl répondra en faisant les trois à la fois : cimetière, loisir, laboratoire ! »

L’ouvrage se conclue sur les données chiffrées du projet, son budget, le nombre de visiteurs attendus, ainsi que la réponse fictive du gouvernement ukrainien, qui qualifie ce Musée de l’avenir « d’obscène »… mais qui ne s’interdit pas de reconsidérer la question. Cynique, vous avez dit ?

Christin et Bilal pensent à tout : l’apparence du checkpoint d’entrée, les trains blindés pour se rendre au musée, les tenues stériles fournies aux visiteurs, l’emploi des liquidateurs pour assurer les visites guidées… Un sens du détail imparable, exarcerbant l’ironie glacée de ce projet de « Musée des Musées ». Inventif, indispensable.

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La véritable Tchernobyl n’est jamais loin. Sur fond noir, certaines planches comportent photographies et témoignages, rappelant que, aussi délirantes que soient les propositions des deux auteurs, leur travail se base sur une réalité bien moins drôle. Comme M le soulignait sur le forum, l’ampleur écologique et humaine de la catastrophe, supérieure aux incidents de Harrisburg et Three Mile Island, égalée seulement par Fukushima un quart de siècle plus tard, explique peut-être le peu de fictions centrées sur Tchernobyl.

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Côté fictions, on citera également Le Confesseur sauvage, bande dessinée de Philippe Foerster : un morceau de lune s’est écrasé sur la ville de Tchernobourg, éparpillant des agents mutagènes. Le père Irradieu est un poulpe empathique : poser l’un de ses nombreux tentacules sur l’épaule d’un quidam poussera celui-ci à s’épancher. L’album consiste en un recueil d’historiettes, faisant la part belle à l’humour noir.

Sans oublier « Le Dragon de Pripiat », novella de Karl Schroeder parue en français dans le Bifrost n° 26. Gennady Malianov, expert en nucléaire, est engagé pour enquêter sur de possibles fuites de matériel radioactif à Pripyat. Sur place, il découvre qu’une sorte de dragon hante les lieux. Bien entendu, le dragon n’en est pas réellement un, et la vérité est tout autre…

 

Le jeu

L’auteur de ces lignes n’étant pas un grand gamer, il se bornera à rappeler l’existence du jeu S.T.A.L.K.E.R. (2007), qui plonge son joueur dans la Zone d’exclusion de Tchernobyl, après que la centrale a subi un second accident. Le jeu concasse s’inspire allègrement du roman Stalker – Pique-nique au bord du chemin des frères Strougatski et de son adaptation cinématograhique par Andrei Tarkovski.

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Le film

Chernobyl Diaries , premier film réalisé par Brad Parker (par ailleurs souvent crédité comme assistant-réalisateur ou pour les effets visuels), se situe dans ce que la deuxième partie de La Terre outragée montrait : le tourisme nucléaire.

« Have you heard of extreme tourism? »

Lors d’un voyage en Europe, un trio d’Américains – Chris, sa plantureuse petite copine Natalie, et une amie, Amanda – fait une escale à Kiev pour rendre visite à Paul, le grand frère de Chris. Paul leur suggère – leur impose – un bon plan : aller faire un tour à Pripiat. Un couple de backpackers, Michael et Zoe, les rejoint le matin du départ. Leur guide est Youri, un Ukrainien. Bon, les militaires au checkpoint leur interdise l’entrée dans la zone d’exclusion totale, mais qu’à cela ne tienne, Youri connaît une autre route pour aller dans la ville abandonnée. La visite de Pripiat, où la nature reprend ses droits, se déroule à peu près bien. Mais en fin de journée, le van de Youri refuse de redémarrer, la faute à des câbles rongés par… ils ne savent pas quoi. La solution du guide est simple : passer la nuit dans le van et attendre le matin pour gagner le checkpoint. Mais des bruits retentissent dans la nuit ; Youri va voir ce dont il s’agit, suivi par Chris puis Paul. Seuls les deux jeunes hommes reviennent, et Chris est blessé. Que faire ? Des choses rôdent dans Pripiat, avec des intentions qu’on aurait peine à qualifier d’amicales…

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Chernobyl Diaries , co-scénarisé par Oren Peli, à l’origine de la saga Paranormal Activity, ne parvient pas à aller plus loin que ses prémisses. De ce fait, le film peut se résumer à cette comparaison : « C’est La Colline a des yeux, mais à Tchernobyl, et en moins bien. » Tout n’est pourtant pas mauvais dans Chernobyl Diaries et, à vrai dire, le film commence de manière intéressante, si l’on fait abstraction de personnages assez creux et peu creusés en fin de compte. L’errance dans un Pripiat déserté s’avère assez réussie et anxiogène : ce sont les animaux qui y règnent en maître. Le film n’abuse pas des scare-jumps et parvient à susciter l’angoisse par moments – et de moins en moins plus le temps passe. De manière regrettable, la seconde moitié du film accumule les ratés : les personnages n’ont en fin de compte pas d’autres fonctions que de se faire dézinguer les uns après les autres, sans que cela fasse ni chaud ni froid au spectateur ; la « shaky cam » rend l’action souvent illisible ; le background est à peine une esquisse ; la radioactivité consiste en rien de plus qu’un accessoire utilisé hâtivement vers la fin du film. Et la fin est complètement bâclée, au point qu’elle donne l’impression que les scénaristes n’avaient plus d’idées pour terminer leur histoire.

Terminer cet ensemble de billets, l’auteur de ces lignes espère le savoir, avec le troisième et dernier, qui se consacrera aux conséquences lointaines de la catastrophe de Tchernobyl.