La Voix du maître [Głos pana], Stanislas Lem, roman traduit du polonais par Anna Posner. Denoël, coll. « Présence du futur », 1976 [1968]. 248 pp, poche.

C’est rien de le répéter, la communication constitue probablement l’épine dorsale de l’œuvre de Stanislas Lem. La Voix du maître en fournit une nouvelle illustration, des plus particulières.

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Paru en 1968, quatre ans après L’Invincible et la fameuse Summa Technologiae, sept ans après la productive année 1961, qui a vu la parution successive de Mémoires trouvés dans une baignoire, de Retour des étoiles et surtout de Solaris, La Voix du maître creuse le même sillon… mais différemment. De fait, Stanislas Lem aime varier les plaisirs : satire kafkaïenne, contes robotiques réinventant les contes traditionnels, space operas métaphysiques, essai sur la science. Ici, on a affaire à ce que notre auteur désigne comme un « hybride » dans sa brève introduction, une « manière de repriser le trou » entre ses ouvrages romanesques et la veine plus technique et philosophique initiée par la Summa Technologiae. Ainsi, le présent ouvrage prend la forme d’un ouvrage fictif écrit par l’un des participants au mystérieux projet MAVO – comme Master’s Voice.

« La tâche du Projet The Master’s Voice est d’étudier sous tous ses aspects et d’essayer de traduire ce qui a été qualifié de "nouvelle en provenance des étoiles". Laquelle consiste, selon toute probabilité, en une série de signaux, envoyés intentionnellement à l’aide d’installations techniques artificielles, par une ou des créatures appartenant à une civilisation extra-terrestre pas davantage définie. » (p. 104)

Dans La Voix du maître, Stanislas Lem ne cherche ni la facilité ni l’envie de se concilier le lecteur. La longue introduction par l’auteur fictif de l’ouvrage est à même de décourager les plus tenaces, et les chapitres suivants sont d’une veine à peine plus accessible. Il faut attendre une cinquantaine de pages avant d’entrer dans le vif du sujet : l’étude de flux de neutrinos dans un coin particulier du ciel a mis en évidence quelque chose qui a tout l’air d’un signal intelligent. Un canular ? Il semble que non. Mais ce message, si c’en est un, est-il destiné aux humains ? Rien n’est moins sûr : il pourrait tout aussi bien s’agir d’un dialogue dont on surprendrait un bout. Un consortium scientifique secret est mis en place aux USA, les membres sont logés dans une cité bâtie ex-nihilo dans le désert, et le professeur Hogarth, l’auteur du présent ouvrage, est bientôt invité à prendre part au projet. C’est Hogarth qui part de l’hypothèse selon laquelle certains passages du message pourraient se comprendre comme des relations atomiques. Une hypothèse qui finit par aboutir à la création de deux substances similaires, le « frai de grenouille » et le « seigneur des mouches ». Une application particulière du Seigneur des mouches permet d’ailleurs la mise au point d’une arme imparable – le déplacement d’une explosion nucléaire partout là où l’on souhaite. Mais Hogarth a des doutes : a-t-on correctement compris le message ? Ne s’agit-il plutôt pas d’une interprétation erronée ?

L’ouvrage (peut-on parler de roman ?) est touffu, et part volontiers en digressions diverses, souvent à caractère philosophique. Bon nombre d’entre elles ont trait au langage et à la manière dont l’humain en est prisonnier, à la communication et ses modalités, à la culture. Florilège :

« Le monde a injecté ses règles dans le langage humain dès que celui-ci a commencé à surgir ; la mathématique sommeille en tout langage et elle est à découvrir seulement, non à inventer. » (p. 25)

« Héritiers de deux évolutions, celle de la matière vivante et celle de la matière informative du langage, nous ne les avons pas épuisées et déjà nous rêvons de franchir les limites de l’une et de l’autre. » (p. 26)

« Si notre culture ne sait pas assimiler adroitement des courants qui surgissent dans les cerveaux humains lorsqu’ils s’écartent de son courant central, bien que les créateurs de ces conceptions soient les enfants de la même époque que les autres hommes, comment pourrions-nous compter que nous serons en mesure de comprendre efficacement une culture entièrement différente de la nôtre, si elle s’adresse à nous à travers les étendues cosmiques ? La comparaison avec une armée d’animalcules morts qui ont largement profité de leur rencontre avec un philosophe mort me semble ici toujours pertinente. » (p. 42-43)

Stanislas Lem reste fidèle à lui-même : misanthrope, il ne parvient dans La Voix du maître qu’à un constat amer. Le livre s’achève sans qu’il soit certain que le message ait été compris, et l’apport des scientifiques aura surtout été de concevoir une arme sans parade – certes, il s’avère qu’elle est aussi peu efficace à longue portée, mais il n’empêche, quand on s’attend à trouver un message du genre « Hello World » et qu’on déchiffre à la place la recette de la nitroglycérine, ça fait mal. L’humain est-il capable de sortir de ses ornières, constituées par sa culture et son langage, d’abandonner ses schémas de pensée, de quitter son atavisme destructeur ? (On pense à Laurent Genefort qui, dans son cycle d’Omale, nous présente des extraterrestres, les Hogdqins, capables d’apprendre les langues humaines mais oubliant dès lors leur langue natale.) On se retrouve tel un chien face à un objet parlant dont il ne comprend pas la nature. Et encore, le logo du label His Master’s Voice suggère que la bestiole reconnaît la voix. Ce qui n’est pas le cas des humains face à cette « nouvelle venue des étoiles ».

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On retrouve quelques motifs récurrents : outre la communication, évoquée plus haut, la thématique du premier contact, déjà abordée dans plusieurs ouvrages précédents, Feu Vénus (même si les ET sont morts), Gast im Weltraum (quoique de manière secondaire), Eden, Solaris bien sûr, L’Invincible, et Fiasco – ici, revisitée comme jamais. Sans oublier les relations acides et souvent conflictuelles entre les personnages (cet aspect reste peu présent ici, mais Hogarth conclut sur le fait qu’il n’a su engendrer de relations avec ses collègues) ; il y a à nouveau des armes surpuissantes (on se souvient du monstrueux Cyclope de L’Invincible, et le plus tardif Fiasco n’est pas avare en armes de destruction massive), l’ombre d’un contre-Projet (faisant écho à l’Anti-Édifice des Mémoires trouvés dans une baignoire). Néanmoins, par sa forme, cet ouvrage se situe clairement à part dans la bibliographie romanesque de Lem. Foisonnant du côté des thèmes abordés, il peut se lire tout à la fois comme une satire de la communauté scientifique – rédigé en pleine Guerre froide, il y présente des chercheurs plus ou moins à la botte des militaires, et la « voix du maître », comme le remarque le narrateur, peut désigner Washington –, et comme une réflexion des limitations humaines en termes de compréhension de l’altérité

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La Voix du maître préfigure également Contact de Carl Sagan : certains motifs se recoupent, comme la captation d’un message venu des étoiles et la création d’un consortium scientifique pour l’étudier. Mais là où le roman de Sagan s’ouvre sur des perspectives vertigineuses (en dépit d’une fin en demi-teinte), l’auteur polonais reste fidèle à lui-même, et termine son livre sur un constat d’échec. À tout le moins les humains se connaissent-ils un peu mieux eux-mêmes à défaut d’avoir compris le message. Un constat pas dissemblable à celui émit par le professeur Pilman au début de Stalker des frères Strougatski, quand cet expert reconnaît que la plus grande découverte sur la Visite… n’est autre que la Visite elle-même.

Sûrement l’un des ouvrages les moins accessibles de son auteur, La Voix du maître compte clairement au rang des grands textes de Stanislas Lem. Chef d’œuvre ? Allez.

Introuvable : oui, d’occasion seulement, et c’est fort dommage
Illisible : disons plutôt pas très facile d’accès
Inoubliable : oui