Carl Sagan est décédé voici tout juste vingt ans. Avec Stephen Hawking et Neil deGrasse Tyson, il appartient à ces chercheurs ayant œuvré avec bonheur dans le domaine de la vulgarisation scientifique.

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Carl Sagan en 1994 ; source : Wikipédia.

Né en 1934 à Brooklyn, Carl Sagan effectue ses études à l’Université de Chicago, et loin de se spécialiser dans un champ précis, s’intéresse à la fois à la biologie (son mémoire de maîtrise porte sur les origines de la vie) et à l’astrophysique. Cette dernière forme l’objet de sa thèse de doctorat, « Physical Studies of Planets », thèse menée sous la direction de nul autre que Gerard Kuiper – celui de la ceinture du même nom. Celui-ci, cité par Davidson, auteur d’une biographie de Sagan, dira de son ancien élève : « Some persons work best in specializing on a major program in the laboratory; others are best in liaison between sciences. Dr. Sagan belongs in the latter group. »

De fait, Carl Sagan est principalement connu pour son œuvre de vulgarisation scientifique, sa carrière n’est pourtant pas en reste, et, dans les années 60, ses contributions furent notables pour déterminer les températures régnant sur Vénus – à l’époque, une planète que certains croyaient encore recouvertes de marécages humides. Par la suite, il s’est également intéressé à la planète Mars, proposant des modèles pour expliquer les apparents changements de saison, ainsi qu’au satellite Titan et son atmosphère, pour laquelle il fut parmi les premiers à proposer l’hypothèse de composés organiques. Conseiller de la NASA, il a collaboré aux programmes Apollo et Mariner, et c’est à lui que l’on doit les plaques figurant sur les sondes Pioneer 10 et 11 ainsi que le disque de sons et d’images de la Terre sur les deux sondes Voyager. La quête d’une intelligence extraterrestre a également passionné Sagan, qui compte au rang des promoteurs du fameux SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence). Enfin, il est l’un des cofondateurs de la Planetary Society, organisme non-lucratif dont la mission est de « empower the world's citizens to advance space science and exploration. »

Ayant postulé pour un poste à la prestigieuse université d’Harvard, Carl Sagan s’en vit refuser la titularisation en 1968. Il n’y perdit pas forcément au change, et accepta l’offre de l’Université Cornell, la plus récentes (et moins connue) des huit prestigieuses universités de l’Ivy League, où il enseigna jusqu’à la fin de sa vie. C’est à partir de ce moment-là qu’il commença son œuvre littéraire, et au cours du quart de siècle suivant, c’est une vingtaine de livres qu’il publiera – ouvrages scientifiques, surtout de vulgarisation, ainsi qu’un unique roman. Ce billet passe modestement quelques uns de ces livres en revue.

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Après Intelligent Life in the Universe (1966), coécrit avec le Russe I. S. Shklovskii et Mars and the Mind of Man (1971), compte-rendu d’une conversation entre Ray Bradbury, Arthur C. Clarke et Carl Sagan, modérée par Walter Sullivan du New York Times, menée la veille de l’arrivée de la sonde Mariner 9 en orbite martienne, notre auteur a publié son premier ouvrage solo en 1973. Cosmic Connection – L’Appel des étoiles constitue un prélude à la pensée que l’auteur va développer dans ses textes ultérieurs.

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La première partie se focalise sur la Terre et nous autres, humains. Sagan y raconte notamment les conséquences de la plaque posée sur la sonde Pioneer 10 à son initiative et dessinée par Linda Salzman Sagan, son épouse de l’époque. Une plaque à la fois message à d’éventuels extraterrestres… et message à destination de nous-mêmes, à la manière d’un « test de Rorschach cosmique ». Le raout provoqué par cette plaque reste surprenant encore aujourd’hui : les uns et les autres trouvèrent moyen de reprocher à Sagan bon nombre de choses (sexisme : l’homme brandit la main, pas la femme ; pornographie : bon sang, ils sont tout nus ! ; irresponsabilité : il y a possibilité de retrouver la Terre à partir de certaines données, en particulier les périodes de pulsars proches). Sagan conclut en listant les intérêts de l’exploration spatiale : des intérêts scientifiques, publics et historiques. La deuxième partie s’intéresse aux planètes Vénus et Mars : comment a-t-on découvert que Vénus était un enfer invivable, comment Mars a été démystifiée au fil de l’exploration spatiale. À ce titre, il est étonnant de se souvenir que ce n’est qu’en 1965 que les premières images correctes de la planète rouge nous sont parvenues, avec la mission américaine Mariner 4. À l’époque de rédaction de Cosmic Connection, c’est donc encore tout frais et la toponymie martienne n’est pas encore fixée : Valles Marineris ne porte pas encore ce nom (Sagan parle de la Grande Vallée d’effondrement de Coprates), et le fameux mont Olympe est encore Nix Olympica. La mission Mariner 9, à laquelle a collaboré Sagan, a d’ailleurs apporté des photos précises de ces formations géologiques. La troisième partie, plus spéculative, s’intéresse aux éventuelles civilisations extraterrestres  : Sagan récapitule notamment les moyens mis en œuvre pour détecter des signaux ET et pour en envoyer depuis la Terre. En bon sceptique, il récuse les âneries ufologiques et tout ce qui tend à trouver des petits hommes verts là où il n’y en a pas. Le livre est illustré par de nombreuses photographies et les dessins de Jon Lomberg. L’ensemble constitue une bonne introduction à la pensée de Carl Sagan.

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Sagan ne s’est pas contenté d’apposer une plaque sur les sondes Pioneer 10 et 11 : le disque qui accompagne les deux sondes Voyager est également à son initiative, et il raconte la genèse et le développement de ce projet dans Murmurs of Earth, ouvrage collectif est paru en octobre 1979, deux ans après le lancement des deux sondes. Sagan, Francis Drake (celui de la fameuse équation), Linda Salzman Sagan (alors épouse de Sagan), Ann Druyan (future épouse de Sagan) ou Jon Lomberg y expliquent en détail la manière dont l’étincelle du Voyager Golden Record apparut, les contraintes auxquelles ils furent confrontées, tant du côté technique, avec la quantité des données qu’il était possible de graver, que de la nature des dites données. Mettre de la musique : mais laquelle ? Quels sons ? Quelles images ? Trois chapitres détaillent et expliquent ces choix : le peintre Jon Lomberg passe en revue les photos (également incluses dans le livre) qu’il a contribué à choisir (l’occasion de pester au passage contre le puritanisme de la Nasa) ; Ann Druyan détaille les choix sonores tandis que Timothy Ferris fait l’inventaire des morceaux musicaux. À l’instar de la plaque des sondes Pioneer, le Voyager Golden Record est également un message à l’intention de nous-mêmes, humains – car il est très peu probable que la sonde rencontre quelque chose ou quelqu’un avant un bon bout de temps. Son ambition n’a d’autre but que de montrer le meilleur de l’humanité : ainsi, pas de photos de guerre, de champignon de bombe atomique, etc. Un ouvrage surprenant, et plutôt intéressant pour qui souhaite en savoir davantage sur l’aventure de ces disques.

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La question de l’intelligence est récurrente dans les ouvrages de Sagan. Les Dragons de l’Éden (1977) se focalise sur celle-ci. Notre auteur commence par exposer son fameux calendrier cosmique : il s’agit de ramener l’histoire de l’Univers à une seule année, le Big Bang a lieu la première seconde du 1er janvier ; quant à nous, nous nous trouvons le 31 décembre juste quelques instants avant minuit. Néanmoins, cet ouvrage a vieilli dans l’exposition de certaines hypothèses. Ainsi, Sagan consacre un plein chapitre à la théorie du cerveau triunique développée par Paul MacLean dans les années 70 (théorie selon laquelle le cerveau s’est construit par empilements successifs, le néocortex se superposant au « système limbique » et au « cerveau reptilien »), abandonnée depuis. La question que se pose l’auteur est de savoir comment nous autres humains ont acquis cette intelligence qui est la nôtre : y a-t-il un seuil, un passage du Rubicon pour la masse cérébrale, au-delà duquel l’intelligence s’emballe ? En quoi la sélection naturelle a joué son rôle, en dépit des difficultés d’enfantement liées à une boîte crânienne plus grosse ? En quoi les rêves influent ? Y a-t-il des atavismes inavouables inscrits au cœur de l’humanité : avons-nous exterminé les autres humanités ?

Les Dragons de l’Éden se concentre sur les intelligences humaines et animales – en particulier celle des chimpanzés. La question des intelligences extraterrestres n’est que brièvement abordée dans le chapitre final (à quoi bon gloser sur du vide ?). Sagan émet l’hypothèse que, l’Univers étant homogène, il y a peu de chance qu’il soit impossible de communiquer des créatures intelligentes, quelles que soient leurs formes et leur sens, sur d’autres mondes telluriques. L’ensemble se conclut sur une exhorte en faveur de la connaissance, récompensée par le prestigieux prix Pulitzer en 1978.

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La connaissance forme le point de départ de Broca’s Brain: Reflections on the romance of science (1979), sorte de compilation d’articles parus les années précédentes. Débutant sur des réflexions au sujet de Paul Broca, le livre aborde différentes thématiques, de manière parfois décousue. À un chapitre dédié à Albert Einstein, sa jeunesse de cancre et des réflexions sur la manière d’enseigner la science suit un autre consacré au debunking de certaines croyances et arnaques : Sagan suggère qu’il n’est nul besoin de s’enthousiasmer pour la pseudosciences alors que la science offre déjà suffisamment de merveilles.

« The best antidote for pseudoscience, I firmly believe, is science. »

Un très long chapitre démonte point par point une hypothèse tombée depuis longtemps dans les oubliettes de l’histoire : au début des années 50, le psychiatre Immanuel Velikosky voit des coïncidences troublantes dans les chronologies de différentes civilisations, et attribue cela au passage sur Terre, voici 3500 ans, d’une « comète » expulsée par Jupiter qui aurait fini par trouver sa place entre les orbites de Mercure et de notre planète – ce serait Vénus. Cette hypothèse farfelue, exposée dans l’ouvrage Mondes en collisions (1950 pour l’édition US, mais 2004 pour la première parution française), a fait l’objet d’un certain engouement aux USA ; une certaine partie de la communauté scientifique a tenté de censurer Velikovsky : une erreur selon Sagan, qui jugeait plus pertinent de prouver à quel point cette théorie du choc des mondes était un ramassis de bêtises. À l’heure actuelle, ce chapitre perd de sa pertinence (encore que les commentaires de Mondes en collision sur Amazon fassent peur par leur enthousiasme). Plus intéressante à lire est l’opinion de Sagan sur la science-fiction :

« I find that science fiction has led me to science. I find science more subtle, more intricate and more awesome that much of science fiction. »

Si notre auteur a apprécié Edgar Rice Burroughs et Stanley Weinbaum dans sa jeunesse, le Robert A. Heinlein d’Une porte sur l ’été, l’Alfred Bester de Terminus les étoiles, le Frank Herbert de Dune, le Theodore Sturgeon de la novella « To Here and the Easel » ou le Walter M. Miller d’Un Cantique pour Leibowitz trouvent grâce à ses yeux. Des idées, une narration qui emporte le lecteur… Sagan reconnaît à la SF la capacité de rendre abordable des concepts scientifiques potentiellement ardus ; dommage que, parfois, la suspension d’incrédulité s’effondre à cause d’invraisemblances trop fortes. Mais il conclut sur ces mots : « I think it is no exaggeration to say that if we survive, science fiction will have made a vital contribution to the continuation and evolution of our civilization. »

Broca ’s Brain se poursuit avec des chapitres dédiés à l’astronomie – l’occasion de passer en revue des sujets aussi divers que la toponymie des planètes (l’on apprend comment Uranus a failli s’appeler George…), l’âge d’or des sociétés astronomiques américaines au XIXe siècles, Titan ou la possibilité de vie dans le Système solaire –, des réflexions sur Robert Goddard, la robotique, la quête d’une intelligence extraterrestre, ou la manière dont notre naissance (i.e. la sortie de l’utérus) influence notre perception de la naissance de l’Univers. Certains chapitres ont un petit goût de réchauffé, mais l’ensemble, quoique décousu et parfois daté, reste intéressant.

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Plus pertinent, et d’une actualité malheureusement pas encore démentie en cette époque de fake news : The Demon-Haunted World: Science as a Candle in the Dark. Paru en 1995, cet épais ouvrage s’emploie à prouver l’utilité de la méthode scientifique, et à tout le moins d’un esprit critique dans le domaine des sciences.

« The method of science, as stodgy and grumpy as it may seem, is far more important than the findings of science. »

« Science is more than a body of knowledge ; it is a way of thinking. »

Sagan est cependant conscient des limites :

« Science is far from a perfect instrument of knowledge. It’s just the best we have. In this respect, as in many others, it’s like democracy. Science by itself cannot advocate courses of human action, but it can certainly illuminate the possibles consequences of alternative courses of action. »

Partisan du scepticisme, Sagan s’attache à démonter les méthodes pseudoscientifiques, et les moyens de différencier ce qui relève des pseudosciences et ce qui relève de la science : les preuves et la reproductibilité des expériences. Dans la foulée, notre auteur propose un « Kit de Détection de Balivernes », qui propose une série de questions essentielles à se poser et qui passe en revue bon nombre d’arguments fallacieux (pour une bonne part semblables à ceux listés par Schopenhauer dans son Art d’avoir toujours raison).

Une bonne part de l’ouvrage se consacre aux observations d’ovni et aux prétendus cas d’abductions ; Sagan, qui a (aurait ?) notamment participé au projet Blue Book, montre qu’il y a, pour l’essentiel, une explication rationnelle. Les observations de petits hommes verts (ou gris) ne sont, selon lui, que la version XXe siècle des créatures du Petit Peuple des siècles passés. On remarquera d’ailleurs que, depuis la fin de la Guerre froide, les observations d’ovni se sont faites beaucoup plus rares. Si la quête d’une vie extraterrestre est un leitmotiv chez Sagan, ce dernier n’a jamais laissé son jugement s’obscurcir par l’envie de trouver une telle vie. La religion prend également quelques coups. Pour Sagan, point de dessein intelligent : s’il est un Créateur, pourquoi avoir conçu un Univers essentiellement hostile à la vie ? De fait, une bonne part de l’Univers observable consiste en vide intergalactique, -stellaire ou -planétaire. Notre l’auteur ne récuse pas pour autant la notion de spiritualité :

« Science is not incompatible with spirituality ; it is a profound source of spirituality. When we recognize our place in an immensity of light years and in the passage of ages, when we grasp the intricacy, beauty and subtlety of life, then that soaring feeling, that sense of elation and humility combined, is surely spiritual. »

Bref, un ouvrage plus salutaire que jamais.

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Les livres, c’est bien, mais encore faut-il les lire. Pour atteindre le plus grand nombre, Carl Sagan l’a bien compris, il fallait passer par la télévision. Ainsi est né Cosmos, à la fois série télévisée et livre.

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Cosmos revêt un attachement particulier pour moi, comme pour à peu près toute chose qu’on découvre dans son enfance. Avec son titre universel, sa structure impeccable et bon nombre d’illustrations riches en émerveillement, l’ouvrage de Carl Sagan m’a profondémment marqué. Il s’agit bien sûr ici de la transposition en livre de la série télévisée éponyme. Treize chapitres composent le livre, correspondant aux épisodes ; les titres sont d’ailleurs des invitations à la rêverie : « Les rivages de l’océan cosmique », « L’Échine de la nuit », « Au seuil de l’infini »… L’ouvrage est assez richement illustré : photographies, schémas, dessins émaillent les pages et agrémentent le texte (certes, on compte aussi quelques pages plus austères… mais le but de Cosmos n’est pas d’être un beau-livre). L’ensemble constitue une belle somme, à la fois de vulgarisation scientifique et de réflexions humanistes sur notre passé et notre devenir. De fait, Cosmos n’est pas seulement braqué vers les étoiles et les galaxies : Sagan évoque abondamment l’historie les scientifiques de l’Antiquité et de la Renaissance, les grands explorateurs… Chaque chapitre constitue un petit voyage en soi, intelligemment structuré, et intelligent tout court, dans lequel le lecteur profane trouvera (aura trouvé) tout son bonheur ; le tout est rédigé dans une langue accessible, volontiers lyrique – un brin pompeuse par endroit, mais la sincérité émanant de l’ensemble emporte le morceau. Certaines connaissances apparaissent un peu datées (et encore, assez bas), mais sont le reflet de l’état de l’art scientifique de l’époque.

Cosmos se conclut par le chapitre intitulé « Qui plaide pour la Terre ? ». Au terme de son voyage à travers l’histoire de l’Univers, de l’humanité et des sciences, Carl Sagan livre un beau plaidoyer dans le but que nous, humains, tâchions de ne pas nous auto-détruire. Écrit dans les dernières années de la guerre froide, alors que les craintes d’une guerre atomique restaient de mise, ce plaidoyer conserve cependant toute son actualité dans le fond – même si, à mon sens, l’urgence climatique remplace désormais les peurs d’une annihilation nucléaire. Sagan nous incite à lutter contre la fatalité et nos instincts destructeurs – l’humanité, ça n’est pas que ça – et de nous tourner vers les étoiles.

« La découverte du Cosmos ne date que d’hier. Pendant un million d’années, nous nous sommes contentés de penser que seule la Terre existait. Et puis, dans le dernier millième de la vie de notre espèce, à un moment situé entre Aristarque et nous-mêmes, nous avons dû convenir que nous n’étions ni le centre ni le but de l’Unibers, que nous vivions plutôt dans un petit monde fragile, perdue dans l’infinité du temps et de l’espace, emporté dans un vaste océan cosmique constellé d’une centaine de milliards de galaxies, et de milliards de milliards d’étoiles. Nous avons bravement sondé les eaux, et nous avons eu la statisfaction de voir que l’océan était à notre ressemblance, en accord avec notre nature. Quelque chose en nous reconnaît le Cosmos comme notre résidence. Nous sommes faits de cendre stellaire. Notre origine et notre évolution sont intimement liés à des événements cosmiques lointains. Explorer le Cosmos, c’est partir à la découverte de nous-même.
(…)
Car nous sommes l’incarnation locale d’un Cosmos qui prend conscience de lui-même. Nous commençons à nous tourner vers notre origine. Poussière d’étoiles, nous méditons sur les étoiles. Systèmes organisés de milliards de milliards de milliards d’atomes, nous étudions l’évolution des atomes qui, chez nous du moins, ont fait surgir la conscience. Notre espèce et notre planète réclame notre loyalisme. C’est à nous qu’il revient de plaider pour la Terre. Notre obligation de survivre, nous la devons seulement à nous-mêmes, mais aussi à ce vaste et ancien Cosmos dont nous sommes issus. »

Doublement couronné par le prix Hugo (tant pour la série télévisée que le livre), Cosmos semble avoir fait globalement l’unanimité, devenant le documentaire le plus regardé de la télévision américaine. Quelques esprits chagrins y ont trouvé à redire, estimant que Sagan profitait de l’occasion pour se mettre en avant et propulser sa carrière

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Cosmos a connu une suite indirecte, inédite en français : Pale Blue Dot (1994). Ce « point bleu pâle », c’est bien sûr la Terre… telle que photographiée par Voyager 2 alors que la sonde avait terminé le gros de sa mission et entamé sa sortie du Système solaire. Se retournant, la sonde a pris une rafale de clichés rassemblant une bonne part des astres du Système solaire : le Soleil, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune, et la Terre, toute petite, à moitié dissimulée dans un rayon de soleil. C’est là l’occasion pour Sagan d’emmener son lecteur faire un tour sur les traces des deux sondes, à travers les astres : les planètes susnommées, Titan, Mars, Vénus… L’occasion aussi de faire un plaidoyer désabusé pour la reprise de la recherche spatiale – et non pas vers la Lune, mais plutôt vers Mars. L’occasion enfin de discourir sur les différentes rétrogradations « subies » par les humains : du centre de l’Univers et du pinacle de la création, les découvertes scientifiques de Galilée, Copernic, Kepler, Darwin, Einstein, ont peu à peu démoli le piédestal sur lequel nous nous croyions tenir. Pour Sagan, il ne s’agit pour autant de s’en sentir ridiculisé ou amoindri : nous ne sommes pas grand-chose mais ce n’est pas grave.

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L’ouvrage Comète, paru à l’occasion du passage de la comète de Halley en 1986, est une collaboration entre Sagan et son épouse Ann Druyan, et constitue une somme sur les comètes – avec un parti-pris dans la droite lignée de Cosmos, la série TV en moins. Les auteurs commencent par aborder la manière dont l’humanité a perçu les comètes selon les époques et les continents : allez savoir pourquoi, elles ont presque toujours été synonymes de malheur, et il aura fallu bien des efforts pour se défaire de la conception aristotélicienne de ces astres. Un long chapitre est consacré à Edmund Halley, brillant scientifique touche-à-tout du XVIIe siècle, contemporain de Newton, à qui l’on doit la compréhension du mouvement et la périodicité des comètes. La première partie, historique, retrace le parcours scientifique et ses errances ayant mené à une meilleure compréhension du phénomène cométaire ; la deuxième étudie les hypothèses concernant les comètes, notamment leur implication dans l’apparition de la vie sur Terre.

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Bien entendu, Comète a passablement vieilli sur l’aspect scientifique : paru en 1986 donc, l’ouvrage n’a pas pu bénéficié des résultats des cinq sondes qui ont étudié la comète de Halley à son dernier passage (Vega 1 et Vega 2, Giotto,Sakigake et Suisei), et l’état des connaissances s’est accru depuis une quinzaine d’années, avec les missions Deep Space 1, Deep Impact et surtout Rosetta. Néanmoins, tout l’aspect historique conserve un intérêt intact.

Sagan et Druyan ne sont pas uniquement intéressés à l’espace : Shadows of Forgotten Ancestors (1993) se penche de près sur l’histoire de l’être humain et sur la manière dont l’évolution nous a forgés.

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La question de la survie de l’humanité taraude Sagan, qui s’interroge au fil de chaque ouvrage sur les tendances humaines à l’autodestruction. Centrale est la crainte du conflit nucléaire : depuis Hiroshima, nous savons que nous avons les moyens d’éradiquer une bonne partie de la vie sur Terre, à commencer par nous-mêmes. Rien d’étonnant à ce Sagan ait consacré un ouvrage entier à l’hiver nucléaire qui ne manquerait pas de suivre une guerre où l’arme atomique serait déployée. Chute du Bloc de l’Est oblige, cet Hiver nucléaire paru en 1983 et co-écrit avec Richard Turco a pris un coup de vieux, mais il se situe dans la lignée de (télé)films parus dans cette décennie : Le Jour d’après de Nicholas Meyer,Threads de Mick Jackson (dont votre serviteur parlait par ici) ou Quand souffle le vent de Jimmy T. Murakami.

À défaut d’être aussi passionnant à lire que les autres ouvrages de Sagan, car plus aride et moins destiné au grand public, L ’Hiver nucléaire reste un témoignage intéressant d’une époque où un conflit USA/ URSS avec annihilation mutuelle demeurait plausible. Sagan et Turco, avec quelques autres scientifiques, effrayés par ces perspectives sombres, ont entrepris d’avertir les gouvernements sur les risques majeurs causés par l’hiver nucléaire qui ne manquerait pas de succéder à une guerre atomique. Le seul souci étant ici le manque de données, faute de précédents, Sagan et Turco reconnaissent l’aspect incertain de leurs conclusions ; la meilleure analogie s’avére pour le coup les explosions volcaniques propulsant des tonnes de débris dans l’atmosphère au point de l’obscurcir suffisamment pour affecter la photosynthèse.

Les années suivantes, Sagan a poursuivi sa réflexion sur le sujet, avec The Cold and the Dark: The World after Nuclear War (1984) et A Path Where No Man Thought: Nuclear Winter and the End of the Arms Race (1990).

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Si Carl Sagan a beaucoup oeuvré dans le domaine de la vulgarisation scientifique, s’il s’est avoué lecteur de SF, son incursion dans la fiction littéraire se résume à unique roman : Contact, paru en 1985, couronné par un prix Locus l’année suivante, le roman a également été adapté au cinémaen 1997 par Robert Zemeckis. Pas désagréable à regarder, le film louche du côté de Rencontre du Troisième Type et 2001, est porté par une Jodie Foster impeccable, mais se retrouve plombé par les bondieuseries.

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Divisé en trois parties, le roman commence par le parcours, narré de façon elliptique, de son protagoniste, Ellie Arroway. Un personnage assez froid, régulièrement en butte avec ses confrères masculins. Pendant qu’elle gravit les échelons jusqu’à devenir directrice du projet Argus, un programme héritier du SETI chargé de sonder le ciel profond à la recherche de signaux intelligents. Alors que son ancien directeur de thèse, l’insupportable et arrogant David Drumlin, fait tout pour que le projet Argus soit fermé et que les radiotélescopes soient employés à des tâches selon plus prioritaires, un signal étrange est capté. Une émission militaire ? Un canular ? Ou autre chose ? Le signal consiste en une suite de nombres premiers ; l’émission radio est polarisée, ce qui dissimule un code qui, déchiffré, aboutit à une vidéo : celle d’Adolf Hitler déclarant ouverts les Jeux Olympiques de Munich en 1936.

Au fil de la réception de l’émission, les scientifiques découvrent qu’ils contient un autre message… Selon toute apparence, les plans d’une machine. Pour aller où ? Dans quel but ? Et surtout, de qui ou de quoi émane ce message ? Les religieux s’inquiètent… Les uns y voient un signe de Dieu, les autres du Diable. Rien de tout cela pour Ellie, qui, au plus des processus de décision du Consortium international du message, devenant Consortium de la machine, participe à cœur perdu au déchiffrage du message et la construction de la machine… quitte à passer à côté de choses non moins importantes. L’ensemble bouleversera la Terre…

Contact s’avère l’illustration de ses réflexions dans ses précédents ouvrages. L’écriture est élégante, en dépit d’une traduction un brin vieillotte de William Desmond (en deux-trois occasions à côté de la plaque) ; parfois relativement distant avec le personnage d’Ellie Arroway, Sagan est volontiers elliptique dans la narration. La fin cependant, qui juxtapose le vertige et un drame d’échelle toute personnelle parvient à susciter l’émotion, très contenue jusque là. Enfin, si le roman est avare en bondieuseries (et récuse plutôt le babillage obscurantiste et religieux du personnage du paster Billy Joe Rankin), la fin propose une interprétation agnostique – un léger reniement ? certes pas hors de propos, car elle fonctionne dans le cadre du livre.

Au rang des défauts, on pourra maugréer sur la date d’activation de la machine : le 31 décembre 1999, un détail à caractère eschatologique quelque peu inutile dans un texte plutôt critique envers la religion. À la date de parution du roman, l’URSS existait encore, ce qui donne un petit côté daté au roman. Sagan se permet également quelques références discrètes à ses propres réalisations : le disque à bord des sondes Voyager, le projet SETI – pas d’autoglorification malvenue, juste une manière de rendre plus réel le projet Argus en l’inscrivant dans la continuité d’entreprises existantes. Anecdote amusante : le projet Argus existe réellement, depuis 1996. Sur la page web d’Argus, rien n’indique toutefois la référence à Contact.

Petit florilège de citations :

« Aucune civilisation extraterrestre, nulle part ? Tous ces milliards de mondes ne seraient que des étendues désolées, nues, sans vie ? Des êtres intelligents n’existeraient donc que dans ce coin obscur d’un univers aussi invraisemblablement vaste ? Si courageusement qu’elle essayât, Ellie ne parvenait pas à prendre au sérieux une telle hypothèse. Elle s’accordait à la perfection aux prétentions comme aux terreurs des hommes, aux doctrines sans preuves sur la vie après la mort, à des pseudo-sciences comme l’astrologie. Elle était l’incarnation moderne du solipsisme géocentrique, la bonne opinion d’eux-mêmes qui avait charmé nos ancêtres, l’idée que nous étions le centre de l’univers. » Un propos résumé dans le film par cette phrase : « Si nous étions seuls dans l'Univers, ce serait un beau gâchis d'espace. »

« On finit par penser à la Terre comme à un organisme vivant ; on se fait du souci pour elle, on veut en prendre soin, on lui souhaite de bien se porter. Les frontières politiques sont aussi invisibles que les méridiens de longitude ou que les tropiques du Cancer et du Capricorne. Les frontières sont arbitraires ; la planète est réelle.
Le vol spatial a donc quelque chose de subversif. »

« On constate qu’au bout d’un certain temps, les civilisations n’ayant que des perspectives à court terme disparaissent de la scène. Elles décident elles-mêmes de leur destin.»

En somme, Contact rassemble et condense de manière romanesque les thématiques portées par Sagan au fil de ses ouvrages de vulgarisation scientifique : l’intelligence, la communication, la place de l’homme dans l’univers, le devoir qu’a l’humanité de veiller à sa propre survie. Une lecture plaisante ; pour un premier roman, Carl Sagan s’en sort bien, et on ne peut que regretter qu’il n’ait pas continué dans cette voie.

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Vingt ans après le décès de Carl Sagan, qu’en reste-t-il ? Une œuvre de vulgarisation scientifique, datée par endroit, mais dont la pertinence, dans le fonds, demeure inchangée, prônant de saines valeurs de connaissance, de curiosité et d’esprit critique. Un bon bouquin de SF (et sa très correcte adaptation). Un héritage que s’est employé à réactualiser l’actuel directeur du planétarium Hayden à l'American Museum of Natural History de New York, Neil deGrasse Tyson, au travers de la série documentaire Cosmos : Une odyssée à travers l'univers. Un astéroïde, 2709 Sagan. Et plusieus sondes, désormais aux lisières du Système solaire, portant chacune comme une bouteille à la mer.