Eden [Eden], Stanislas Lem, roman traduit du polonais par Edouard et Edwige Pomorski. Marabout, coll. « SF », 1972 [1959]. Poche, 256 pp.

Techniquement, votre serviteur aurait dû évoquer Eden avant The Investigation , mais… la contrainte alphabétique de cet Abécédaire oblige à faire quelques concessions du côté de la chrono-bibliographie. Bref. Eden, donc.

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Dans un futur lointain… Une fusée d’exploration s’écrase sur une planète, suite à une erreur dans les coordonnées. À bord de l’engin, ils sont six : le Coordinateur, le Chimiste, le Docteur, le Physicien, l’Ingénieur et le Cybernéticien. Ils se trouvent bel et bien sur le monde qu’ils devaient explorer, mais ils ignorent leur position précise, le crash inattendu les ayant privés de données utiles. Qu’importe : une fois parvenus à sortir de la fusée, partiellement enfouie, ils commencent à explorer ce monde dont la flore et la faune n’ont rien de commun avec ce qu’ils connaissent sur Terre. Hostiles ? Difficile à dire. Les Terriens se rendent bientôt compte que certains lieux explorés s’avèrent des usines, qui reproduisent mécaniquement un cycle de construction/déconstruction d’objet. Des usines détraquées ? Où en sont les créateurs ? Bientôt, nos voyageurs découvrent les habitants de ce monde, des êtres doubles, vaguement humanoïdes, avec qui toute forme de communication est pour le difficile.

L’équipage a beau y mettre du sien, ses membres ne comprennent rien aux lieux qu’ils visitent et aux individus qu’ils croisent. Sont-ils aveuglés par leurs préconceptions humaines ? Le Docteur met ses amis en garde :

« Remarquez que tout ce qui s’est passé ici nous rappelle des choses connues sur la Terre, mais toujours en partie seulement ; toujours, quelques pièces du puzzle nous manquent, ou ne conviennent pas. (…) Et ces squelettes ? Un musée ? Un abattoir ? Une chapelle ? Production de pièces d’exposition biologiques ? Une prison ? On peut penser à tout, même à un camp de concentration. Mais nous n’avons rencontré personne qui voulait nous arrêter ou lier connaissance avec nous – rien de pareil ! C’est ça qui est le plus incompréhensibkl, pour du moins. (…) Nous sommes des hommes, nous faisons des associations d’idées, nous raisonnons comme des Terriens, nous pouvons commettre de graves erreurs, en prenant les apparences étrangères pour nos vérités, c’est-à-dire en rangeant certains faits dans les schémas importés de la Terre. »

L’Ingénieur, péremptoire, déclare ceci :

« Parce que je continue à affirmer que nous avons vu juste autant que "verraient" les aveugles. »

En dépit de leur prise de conscience de cette nécessité à dépasser les schémas mentaux terriens obsolètes, les explorateurs doivent se résoudre parfois à la violence (suite à une agression, ou préventivement), notamment avec le Défendeur, une énorme machine de guerre tapie dans les entrailles de la fusée. Ce n’est que tardivement, alors qu’ils sont sur le point de partir, qu’ils parviendront à communiquer avec l’un des « doubles ». Et par quel autre moyen que la science, langage universel, quelle que soit la planète ?

Les personnages se rendent compte, tardivement, de l’incompréhension qu’a pu susciter leur arrivée et leurs mésactions (et leur pollution radioactive). Tardivement, ils essayent de se mettre à la place des « doubles », qui voient débarquer des intrus hostiles sur leur monde. Dommage que ce moment où, enfin, les Terriens et leur interlocuteur alien parviennent à communiquer arrive si proche de la fin du roman. Les pistes de réflexions sur cette société s’avèrent des plus intéressantes, mais ne demeurent qu’esquissées. Disons sommairement que ce monde-là a trouvé un moyen d’oppression particulier, où la figure des dictateurs disparaît et où il devient interdit d’en parler comme de parler du gouvernement en tant que tel. Des dictateurs anonymes… (Hé, attendez, je crois qu’on tient un sacré concept, là !) Chose qui n’entrave nullement les répressions, en particulier envers les mutants issus de manipulations biologiques pourchassés par ce qui tient lieu d’armée. Un éden, cet Eden, vraiment…

Eden se situe davantage dans la continuité de Feu Vénus que dans celle de Gast im Weltraum  : l’exploration d’un monde inconnu et les conclusions pessimistes qui en découlent. Toutefois, Lem évacue d’emblée tout contexte extérieur : on ne saura rien de la situation sur Terre, cela n’a aucune sorte d’importance dans le récit. Ce qui compte, c’est Eden, ses étranges habitants, et leur histoire qui, les personnages le découvrent, s’est avérée tumultueuse. De fait, cette planète n’a de paradisiaque que le nom

Côté personnages, Eden préfigure le récent Annihilation de Jeff VanderMeer : des protagonistes anonymes (ou presque : on apprendra que l’Ingénieur d’eux se prénomme Henri), définis uniquement par leur métier. Néanmoins, le roman de Lem souffres des défauts de son époque et, par certains aspects (qui relèvent surtout du détail et non de points essentiels de l’intrigue), a passablement vieilli – par certains aspects, plus que Gast im Weltraum. Les défauts plus flagrants se situent au début du roman. Ainsi, c’est une fusée qui transporte nos protagonistes, et une fusée des plus aménagée, capable de se poser sur une planète : la postérité semble prouver que ça n’est pas l’outil idéal, si ce n’est pour quitter un puits de gravité tel qu’une planète. Dans leur fusée, les explorateurs ont une bibliothèque bien fournie… de livres en papier. Ils se posent sur une planète étrangère, sans l’avoir auparavant étudiée depuis l’espace (ils ont certes manqué de temps). Il n’empêche, ces détails donnent un petit charme rétro à un livre, surprenant par ailleurs. Charme rétro rehaussé par la traduction, pas toujours au top – échanges de dialogues un peu trop ampoulés, et c’est parfois à se demander si le traducteur avait une vague idée de ce qu’il transcrivait. En dépit d’un texte français assez moyen, les scènes marquantes du roman le demeurent : les premiers pas sur Eden, l’exploration de l’usine insensée, la bousculade dans la ville étrangère enténébrée… Et les réflexions sur la communication (ou son absence) avec ces extraterrestres, qui n’ont que peu en commun avec les humains, demeure pertinente — même si Lem fera mieux, plus tard, avec Solaris ou La Voix du maître.

En somme, s’il ne s’agit pas du meilleur roman de Stanislas Lem, Eden, bien que mineur par rapport aux œuvres ultérieures, reste toutefois d’une lecture toute digne d’intérêt et s’inscrit en plein dans la thématique parcourant la bibliographie de l’auteur polonais : la communication et les biais qui l’entravent.

Introuvable : oui, d’occasion seulement
Illisible : non, en dépit d’une traduction médiocre
Inoubliable : non