[Autechre/LP5], Autechre (Warp, 1998). 10 morceaux (11 avec la piste cachée), 64 minutes (76 avec la piste cachée).
EP7, Autechre (Warp, 1999). 11 morceaux (12 avec la piste cachée en pregap), 60 minutes (69 avec la piste cachée).

En 1998, Air s’envolait pour un Moon Safari, Massive Attack s’enfonçait dans la noirceur avec l’inégalé Mezzanine, les Smashing Pumpkins déconcertaient avec Adore, successeur du formidable Mellon Collie and the Infinite Sadness, Marilyn Manson troquait son costume d’antéchrist pour celui d’émule de Bowie avec le très glam Mechanical Animals, Tori Amos teintait sa musique d’electro et nous donnait de ses nouvelles from the Choirgirl Hotel, Ayreon s’aventurait into the Electric Castle, Sonic Youth éparpillait a Thousand Leaves, et les drogués de Coil embarquaient leurs auditeurs dans de lysergiques Time Machines. Tandis que Matmos continuait sur sa lancée avec ses Quasi Objects, qu’Amon Tobin effectuait ses Permutations et que Boards of Canada surprenaient tout la planète electro avec l’excellentissimeMusic has the right to children, Autechre proposait un Minidisc sous le pseudonyme de Gescom, et surtout passait la cinquième aec LP5.

En réalité, ce LP5 est un album sans titre, appelé Autechre (la seule info figurant sur le boîtier) ou surtout LP5 par convention. En conséquence, dans la rubrique « Autechre et les nombres », ce disque voit son titre (conventionnel) justifier sa position dans la discographie du duo. Idem pour l’EP7, qui est effectivement le septième EP si l’on commence à compter à partir d’Anti EP.

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Si Chiastic Slide est l’album le plus sous-estimé du duo formé par Sean Booth et Rob Brown, LP5 est inversement leur album le plus surestimé (à l’humble avis de votre serviteur).

Pourtant, le disque ne commence pas si mal. Les premières secondes de « Acroyear2 » sonnent comme le réveil d’une IA joueuse, avant que ne se mette en place une section complexe mélodico-rythmique. La mutation a été effectuée, Autechre a définitivement délaissé les mélancoliques paysages sonores pour plonger au cœur d’un monde virtuel. « 777 » poursuit dans cette veine : mélodie abstraite coexistant avec une rythmique martiale ; quelques bribes d’accords, à l’arrière plan sonore, rappellent la mélancolie inhérente à la musique du duo. Un spleen plus présent encore sur « Rae » : si les percussions, rentre-dedans, paraissent presque concrètes, le tempérament du morceau constrate, la ligne mélodique se faisant dolente, plus encore à mi-parcours, lorsque tout ralentit. Délicate vignette longue d’une petite minute, « Melve » crée la surprise. Inattendu de trouver là une telle sensibilité dans un morceau si court. L’influence de Boards of Canada ?

Retour aux choses sérieuses avec « Vose In ». Des harmoniques progressant lentement, sur fond de percussions complexes, avant que le morceau ne commence à s’auto-détruire au bout de trois minutes et demi – la dernière centaine de secondes de « Vose In » voient le morceau tenter, lamentablement, de reprendre forme. Mine de rien, en dépit de son caractère a priori anodin, ce morceau possède un caractère fondateur : le procédé de déconstruction ici à l’œuvre se fera de plus en plus présent dans les albums suivants. Voire dès le morceau suivant : « fold4wrap5 » débute comme une conclusion – une conclusion longue de quatre minutes.

Croirait-on entendre des vocalises maladroites sur « underBOAC » ? Derrière le déluge de percussions et de « bouncing balls », il y a bien quelque chose qui ressemble à cela. Mais pas longtemps, car le morceau se transforme bien vite en étude rythmique, où des synthés maladifs émettent des notes formant vaguement mélodie, quelque part dans le lointain, avant que l’ensemble ne vire en féroce empoignade. Un lendemain de cuite pour une IA restée seule aux commandes du disque ? La geule de bois est bien présente sur « Corc », qui ne perd jamais son humeur maussade comme un dimanche de pluie.

Grattements, grincements, pincements de trucs et de machins sur « Caliper Remote », deuxième vignette de l’album, elle aussi sous-tendue par une petite musique que n’aurait pas reniée les deux frangins nostalgiques de Boards of Canada. On reprend son sérieux quand débute « Arch Carrier », qui conjugue une implacable rythmique martiale et des notes de synthés distillant un sentiment de panique, d’urgence. À l’arrière-plan, des nappes synthétiques accordent une ampleur inédite au morceau. L’un des morceaux les plus immédiats et les plus narratifs du disque, qui s’interrompt brutalement pour laisser place aux élancements douloureux de « Drane2 » (vraie-fausse suite à « Drane » sur l’EP Peel Session). Les boucles s’ajoutent se superposent – le leitmotiv mélodique répété, les percussions rebondissantes, les bruitages divers – avant de se disperser en tintinabullements.

Un morceau bonus se dissimule au terme de quelques minutes de silence : une minute et demi de bruitages insanes. Oubliable, au mieux.

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La démarche musicale entreprise sur LP5 s’est poursuivie l’année suivante (1999, donc) sur un double EP, EP7 – double car consistant en deux EP d’une demi-heure, EP7.1 et EP7.2, rassemblés ensuite sur un même disque (chose que certains auraient pu appeler LP6, mais Booth & Brown ne font jamais dans la demi-mesure et offrent des EP plus longs que bien des albums). L’EP débute par une piste cachée en pré-gap (c’est-à-dire un morceau placé avant la première piste audio, et accessible uniquement sur un lecteur CD en utilisant la fonction « retour arrière » quand débute ladite première piste). Un morceau caché, et ça n’est plus mal, tant l’intérêt lui fait défaut. Premier véritable morceau, « Rpeg » s’avère bien plus convaincant, dans son systématisme quasi robotique. Inquiétant, « Ccec » triture une voix sur des harmoniques d’outre-monde. L’intérêt se disperse dans « squeller » et « left blank » (du Autechre générique) mais revient dans l’angoissant « Outpt ». « Dropp » est une pièce dont la mélodie guindée se voit bientôt dissimulée derrière des percussions en folie. Suit « liccfii  », qui ne mérite guère qu’on s’y attarde. Poussé par des percussions martiales, « Maphive 6.1 » commence comme si les aliens débarquaient, avant de muter en une pièce plus apaisée. Après un début déconcertant, « Zeiss Contarex »… produit un bel effet wow !

Un EP décevant, somme toute, avec quelques morceaux intéressants dispersés au milieu de titres plus dispensables.

Là où Matmos s’amusait ludiquement avec Quasi Objects, là où Boards of Canada conjuguait brillamment influences hip-hop et irrémédiable nostalgie dans Music has the right to children, là où Amon Tobin mélangeait intelligemment breakbeat et jazz dans Permutations, là où Air offrait une flânerie des plus mignonnes avec Moon Safari, Autechre propose une electro ayant coupé les ponts avec toute accointance terrestre voire humaine. Une tentative de musique classique pour les intelligences artificielles ?

Certes, parler de musique faite par des machines, à destination de machines relève du cliché dès lors qu’il est question d’Autechre, car ce sont cependant bien deux humains qui demeurent aux commandes, en maîtrise parfaite de leurs instruments (en l’occurrence, des logiciels pour majeure part). Ça n’est là qu’une impression donnée par leur musique, radicale dans son refus des conventions. D’ailleurs, Booth et Brown se défendent de composer une musique foncièrement abstraite ; dans une récente interview , voici ce qu’en dit Sean Booth :

« It's pretty abstract if you're not used to hearing people doing abstract music. But to other people our work sounds quite mainstream! »

La démarche musicale du duo, tout simplement, est d’aller sans cesse de l’avant, sans guère s’encombrer de réflexions sur son potentiel commercial – tant mieux que le label Warp et les fans aient suivi, car les disques ultérieurs n’ont eu de cesse de radicaliser cette approche. À suivre…

Introuvable : non
Inécoutable : presque
Inoubliable : allez, quand même