S'il est un musicien de la génération actuelle qui revendique constamment la SF, c'est bien le multi-instrumentiste néerlandais Arjen Anthony Lucassen. Né en 1960, séduit très tôt par l'imagerie SF, le rock façon Beatles, Pink Floyd ou Led Zeppelin, il devient tout aussi rapidement musicien professionnel, jouant dans divers groupes de metal.
En 1995, il se « met à son compte » en créant de toutes pièces le concept Ayreon, invitant au long de ses six albums une centaine de musiciens et chanteurs venus d'autres formations (Hawkwind, Marillion, Focus, Iron Maiden...), portant haut les couleurs d'un hard progressif puissant et lyrique. Son dernier album (Lost in the New Real, 2012), solo pour une fois, puise comme toujours aux sources de la SF, avec en guest le comédien Rutger Hauer, le réplicant de Blade Runner.
Il nous a paru évident de lui poser quelques questions...

Qu'aurais-tu à dire sur ta famille, ton enfance, ton adolescence, qui serait susceptible d'éclairer ta trajectoire de musicien donnant dans le métal et le rock progressif par la suite ?

Pas grand-chose. Personne dans ma famille n’était musicien et personne n’aimait le metal. Par contre, mon frère aîné aimait le rock progressif.

Te souviens-tu de tes premiers rapports à la musique, en tant qu'auditeur ? De tes premiers émois, de tes premiers chocs ?

J’ai grandi dans les années soixante, et les Beatles sont ceux qui m’ont le plus marqué. Surtout la voix et le débit stupéfiant de John Lennon. J’ai aimé aussi la première période des Floyd.

À quelle époque et dans quelles circonstances as-tu commencé à pratiquer la musique toi-même ? Un membre de ta famille t'a-t-il encouragé dans cette direction et par quel instrument as-tu commencé, toi qui es aujourd'hui multi-instrumentiste ?

En 1975. J’avais quinze ans.

Non, personne ne m'a encouragé. Entendre Ritchie Blackmore a fait l’affaire.

J’ai commencé avec une vieille guitare acoustique, avec seulement une corde. Je ne pouvais jouer que « Smoke on the Water » !

Parallèlement, à quand remonte ta découverte de la SF ? Et sous quelle forme était-ce : littérature, cinéma, bande dessinée ? Les trois à la fois ?

Quand j’ai vu Star Trek à la télé pour la première fois, je suis devenu accro ! Ça devait être au début des années soixante-dix. J’avais peut-être dix ans.

La science-fiction est la meilleure des évasions, mais je suis gêné de dire que je n’ai jamais lu le moindre livre de toute ma vie. Je n’ai pas la concentration et la patience nécessaires. Et pas le temps non plus. Cependant, j’ai aimé des bandes dessinées. Oui, j’étais un vrai « nerd »… et je le suis toujours !

Qu'as-tu fait comme études et à quelle profession te destinais-tu avant tes vingt ans ?

J’ai terminé mes études en 1978. J’avais dix-huit ans et je suis tout de suite devenu membre d’un groupe professionnel (Bodine). À partir de là, je suis parti en tournée à travers le monde. Je n’ai donc rien étudié en particulier.

As-tu, à un moment ou un autre, dans ta jeunesse notamment, exercé d'autres professions que celle de musicien ?

Non… J’ai bien peur de ne jamais accomplir une honnête journée de vrai travail !

Quel fut ton trajet antérieur à 1995, année de création d'Ayreon ?

J’ai été membre de plusieurs groupes professionnels qui ont tourné dans le monde entre 1978 et 1992. Ensuite, je me suis mis à travailler à Ayreon et j’ai fait un album solo en 1993.

Ayreon est le concept avec lequel je t'ai découvert. Quel était ton projet en le mettant sur pieds ?

J’avais envie de créer la musique que je voulais écouter moi-même. Pas de compromis, pas de concession. Même si c’était la dernière chose que je ferais.

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On était déjà, avec The Final Experiment, en plein dans la SF ?!

Oui, tout à fait ! Mélangée avec les sagas médiévales du Roi Arthur.

Quelles étaient alors tes références musicales, tes influences ?

Ma fascination pour l’Opéra Rock a commencé avec Jesus Christ Superstar et Tommy des Who.

Fut-ce compliqué, au départ, d'enrôler tous ces musiciens et ces chanteurs venus d'un peu partout — une centaine au total, pour les 6 albums d'Ayreon ?

Au début, j’ai majoritairement collaboré avec des chanteurs que je connaissais à l’époque où j’étais en tournée. Mais ensuite, quelques chanteurs célèbres ont été invités (Barry Hay de Golden Earring et Lenny Wolf de Kingdom Come) et je suis devenu un peu accro au fait de travailler avec mes héros.

Fut-ce particulièrement difficile de « recruter » des personnalités telles que Fish (ex-Marillion), Bruce Dickinson (Iron Maiden), Dave Brock (Hawkwind) ou James LaBrie (Dream Theater) ?

Fish et Bruce, oui, ce fut plutôt difficile. Au départ, ils étaient intéressés, mais c’était compliqué d’arriver à un accord. Ils étaient plutôt chers aussi. Ce fut plus facile pour Dave Brock, avec qui j’ai passé un bon moment au Royaume-Uni ! J’ai lu quelque part que James LaBrie appréciait ma musique, ainsi ce ne fut pas trop difficile non plus.

entretien-avec-aalucassen-02.jpgQuel accueil a été réservé au premier album, puis aux suivants, au fil du temps ?

Toutes les maisons de disques m’ont rejeté, au début, bien qu’elles aimaient le projet. Elles craignaient de sortir un Opéra Rock en pleine époque grunge. Il m'a fallu une année avant de pouvoir signer un contrat ; puis les choses ont démarré, ça a commencé à monter… et, à la grande surprise générale (et à la mienne !), l’album a commencé à bien se vendre !

Le second, Actual Fantasy, me semble un peu à part dans la discographie d'Ayreon...

Oui, il ne présente pas beaucoup d’invités célèbres, ni d'intrigue. Ce n’est pas non plus un Opéra Rock. Par ailleurs, la musique est plus électronique. C’est toujours l’album d'Ayreon que j'aime le moins.

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Es-tu d'accord avec moi pour dire qu'un palier a été franchi avec le troisième album, Into the Electric Castle ? En termes d'ambition, de moyens, de résultats...

Oui. C'était ma dernière chance de réussir, alors j’ai fait mon maximum ! J’ai investi beaucoup de temps et d’argent dans cet album. C’était maintenant ou jamais.

Quel est le concept contenu dans cet album ?

C’est une histoire fantastique au sujet d’un extraterrestre faisant des expériences avec les émotions de divers humains arrachés à différentes époques : il ne faut pas la prendre trop au sérieux, il s'agit uniquement d’évasion.

entretien-avec-aalucassen-04-05.jpgQuid de ceux développés dans Universal Migrator, The Human Equation et 01011001 ?!

Ce serait beaucoup trop long et compliqué à expliquer, désolé.

Pourquoi avoir par la suite mis un terme à cette aventure ?

Les choses devenaient un peu trop compliquées, y compris pour moi, et je n’avais pas envie d’aliéner les auditeurs à ma musique, surtout ceux qui ne connaissaient pas les albums précédents d’Ayreon.

On peut néanmoins les relier et considérer que les 6 albums (dont 4 doubles CD) constituent un tout...

J’ai effectivement tout relié dans une compilation intitulée Timeline. Elle contient une affiche avec toute la chronologie de la saga Forever.

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Le fait de confier la réalisation de toutes les pochettes au peintre belge Jef Bertels est de ton point de vue, j'imagine, de nature à conforter ce sentiment d'unité entre les albums ?

Ah, oui, tout à fait ! C’est comme Yes et Roger Dean ou Pink Floyd et Hipgnosis… J’ai Jef !

entretien-avec-aalucassen-09.jpgEn 2002, tu as lancé, parallèlement à Ayreon, un autre concept (avec deux albums à ce jour) : Star One. Il s'agissait cette fois de rendre hommage, à travers chaque morceau, à tes films de SF préférés : La Planète des singes, New York 1997, Blade Runner...

Exact. Star One était prévu initialement pour être un album solo de Bruce Dickinson, mais ça n’a pas marché. Heureusement, Star One a par la suite bien réussi !

entretien-avec-aalucassen-10.jpgTu es décidément fan de SF jusqu'au bout des ongles ?!

Oui, mais fan d'une SF humaniste. Je ne suis pas intéressé par les batailles dans l’espace ou les films d’action.

En 2009, tu lances Guilt Machine. De quoi s'agit-il cette fois ?

Il s’agit des dépressions que mon amie Lori et moi avons subi avant de nous rencontrer. Lori a écrit les paroles.

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En 2012 enfin, tu sors ton album solo, Lost in the New Real. Nous nageons une fois encore en pleine SF puisqu'il s'agit d'un concept racontant l'histoire d'un homme d'aujourd'hui qui s'est fait cryogéniser et que l'on réveille dans deux cents ans...

Oui, c’est de la science-fiction, mais c’est aussi et surtout un album très personnel. Il correspond à ma vision de l’avenir et on y trouve beaucoup de mes propres idées.

Tu as fait appel, pour le rôle du psy, à l'acteur Rutger Hauer, bien connu pour son rôle de réplicant / adversaire d'Harrison Ford dans Blade Runner : une autre « folie » de ta part, toi qui l'avais vu jouer dans une série, lorsque tu étais enfant ?

Oui, il interprétait Floris, un héros médiéval. Je suis toujours fan de Rutger, un homme et un comédien extraordinaire.

Auteur, compositeur, interprète, j'ai cru comprendre que tu délègues volontiers l'écriture des paroles de tes morceaux.

Parfois, je crois que les personnes avec lesquelles je travaille peuvent faire mieux que moi. Parfois, elles veulent écrire les paroles elles-mêmes, comme Devin Townsend.

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Tes albums sont-ils jouables sur scène, du fait du nombre important de participants ? J'ai lu que tu n'étais de toute façon pas désireux de tourner avec tes différentes œuvres...

Tourner est mon plus grand cauchemar et ce serait de toute façon très difficile et très cher de jouer live avec tous ces musiciens.

Entre parenthèses, compte tenu de la crise, la vente de tes disques, seule, te permet-elle de vivre, ou bien es-tu contraint d'avoir d'autres activités liées à la musique ?

J’ai vendu beaucoup d’albums ces vingt dernières années et – étant reclus – je ne dépense pas beaucoup d'argent. Donc, tout va bien pour le moment ! Mais avec tous les téléchargements illégaux, il deviendra probablement difficile de survivre dans le business de la musique, dans l'avenir…

Réflexion faite, pourquoi toujours utiliser des concepts liés à la SF ? Penses-tu faire un jour quelque chose qui ne serait pas de la SF ?

Oui. The Human Equation n’etait pas à proprement parler un projet de science-fiction. Ni Guilt Machine. Le prochain Ayreon n'en sera sans doute pas non plus.

Aimerais-tu écrire la musique d'un film de SF ?

Je crois que je ne peux pas écrire sur commande. Mais on peut utiliser ma musique, bien sûr.

Et que penserais-tu d'adapter un roman de SF (de ton choix) sous la forme d'un concept album ?

Je préfère inventer mes propres histoires pour Ayreon.

Pour autant que tu aies pu t'en rendre compte, quels sont tes thèmes préférés, ceux qui te semblent revenir régulièrement, sous une forme ou une autre ?

La plupart de mes histoires concernent des émotions humaines cachées dans des concepts de science-fiction.

Quel plaisir prends-tu à créer des univers ?

Je prends essentiellement plaisir à créer de la musique nouvelle et cette musique me mène à ces univers.

Généralement, de quel matériau pars-tu ?

Je pars de petites idées, d'une mélodie, d'un son ou d'une séquence d'accords. Ensuite, je laisse la musique m’inspirer pour trouver un concept ou une histoire.

Que mets-tu de toi-même dans tes morceaux ?

Il y a beaucoup à lire entre les lignes. La science-fiction est une bonne façon de s’occuper des problèmes épineux sans se piquer.

Quelles sont les différentes étapes dans le processus créatif, et quelle est la part du mûrissement et de l’improvisation ?

Je commence toujours petit et ça grandit pendant que j’improvise. Je continue à peaufiner chaque idée pendant deux ou trois semaines, jusqu’à en être satisfait.

Quelles sont tes œuvres préférées ?

Parmi les miennes ? Peut-être les albums d’Ayreon. Je suis très fier de tous.

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Quel est ton album qui s’est le mieux vendu ?

Je ne suis pas sûr... Les deux derniers Ayreon (Human Equation et 01011001) se sont bien vendus. Et The Electric Castle continue à se vendre.

Quels sont les pays où Ayreon est le plus populaire ?

Évidemment, je vends plutôt bien ici, en Hollande, mais l’Allemagne, le reste de l’Europe et les États-Unis sont également de bons marchés pour moi.

Penses-tu être un musicien populaire ?

Je ne suis pas du tout un artiste traditionnel, mais j’ai des fans très dévoués… Je ne peux pas me plaindre !

As-tu le sentiment d’appartenir à une famille virtuelle de musiciens, dans le metal et le rock progressif ?

Oui, je crois. J’aime la musique progressive, elle est aventureuse. Et j’aime les fans, comme une famille.

À quoi t'intéresses-tu, en dehors de la musique et de la SF ?

En ce moment, je regarde les séries Dexter et Fringe. Je les adore !

Si tu devais te reconvertir dans autre chose que dans la création musicale, dans quoi serait-ce ?

J’étais un excellent dessinateur quand j’étais jeune. Donc, peut-être deviendrais-je peintre ?

Quels sont tes meilleurs souvenirs liés à ton parcours musical ?

La réussite du premier Ayreon et le privilège de pouvoir travailler avec des artistes célèbres.

Qu’est-ce qui, dans ta carrière, t’a donné le plus de plaisir ? Le plus de joies ?

Les fans heureux… sans aucun doute !

Au final, que retiens-tu de tes dix-huit dernières années de carrière ? De la création d'Ayreon à aujourd'hui, si tu préfères...

Je retiens que je mène l'existence dont j’ai toujours rêvé, en étant créatif et en faisant plaisir aux auditeurs. Je retiens aussi que je suis parvenu à créer une bulle parfaite pour moi et à être indépendant.

Quelles sont tes motivations actuelles ? Qu’est-ce qui te pousse à poursuivre ton œuvre, à travers tes diverses formations ?

Chaque nouvel album est un défi. Il faut à chaque fois qu'il soit meilleur que le précédent. Les fans l’attendent et comptent dessus.

As-tu toujours de grands rêves en matière de création musicale ?

Oui. Avec chaque nouvel album, un rêve devient réalité. À moins qu’il ne fasse un bide, bien sur, haha !

Quels sont tes projets pour les années à venir ?

Je travaille à un nouvel album d’Ayreon, en ce moment. Mais je ne prévois jamais les choses longtemps à l'avance et, par conséquent, je n’ai aucune idée de ce qui arrivera ensuite !

Le mot de la fin ?

Non, pas de mot de la fin, pour l'instant… Je n’ai pas l’intention de filer avant un bon bout de temps !

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Le site d'Arjen Anthony Lucassen.