Anti EP, Autechre (Warp, 1994). 3 morceaux, 27 minutes.
Amber, Autechre (Warp, 1994). 11 morceaux, 74 minutes.
Garbage, Autechre (Warp, 1995). 4 morceaux, 39 minutes.

Autechre est, à n’en pas douter, l’un des groupes d’electro les plus intéressants qui soit. Mais je me répète : j’évoquais déjà les premières sorties du duo Brown/Booth, en particulier leur premier album, Incunabula, dans un précédent billet. Accessoirement, c’est toutefois avec le présent disque, Amber, que j’ai découvert le groupe – quoique avec douze ans de retard sur sa sortie, qui remonte à 1994.

En 1994, Nirvana implosait ; Trent « Nine Inch Nails » entamait sa Downward Spiral ; Alain Bashung s’enveloppait, pour le meilleur, de Chatterton ; Sparks revenait sur le devant de la scène avec des Gratuitous Sax and Senseless Violins tandis que Pink Floyd faisait résonner la creuse Division Bell ; Oasis était Definitely Maybe et Blur vivait la Parklife ; Prince faisait son œuvre au noir avec le Black Album. Côté electro, Biosphere et Aphex Twin réinventaient l’ambient avec Patashnik et Selected Ambient Works Volume II ; Daft Punk faisait ses premières armes avec « The New Wave ». Et Autechre passait à l’orange.

Dans la rubrique « Autechre et les nombres » : en anglais, « amber » désigne l’orange aux feux de signalisation, donc la deuxième couleur. Et le deuxième morceau, « Montreal », fait référence à la deuxième plus grande ville du Canada. Cela relève certes du détail : la plupart des disques, LP ou EP, d’Autechre, contiennent quelque référence quant à leur position au sein de la discographie du duo, et ce serait dommage de ne pas en prendre note.

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Amber est le deuxième album du duo, mais le premier conçu comme tel. Incunabula, rappelons-le, tenant davantage de la compilation. Sorti en novembre 1994, le disque a été précédé de deux mois par un EP, au titre paradoxal de Anti EP. Celui-ci a de particulier qu’il servait un but, à savoir protester contre une loi britannique visant à interdire les musiques dites répétitives – dans l’espoir de juguler les raves. Il en résulte trois morceaux : les deux premiers, « Lost » et « Djarum », font un joli doigt d’honneur au projet de loi, se basant sur des rythmes très répétitifs. Le dernier morceau, « Flutter », est à l’inverse dépourvu de rythmiques répétitives. D’un point de musical, on se situe dans la lignée d’Incunabula, et les 25 minutes de l’EP s’écoutent comme on boit du petit lait.

 

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Amber , donc.

C’est le sombre « Foil » qui ouvre le disque. Auparavant, le titre m’avait marqué par sa noirceur. Avec le recul, celle-ci ne m’apparaît plus aussi évidente, et il faut bien reconnaître que « Foil » pèche par sa relative absence de développement et ses sonorités un tantinet vieillies. « Montreal » est déjà plus intéressant, lorsqu’une mélodie plaintive surnage au-dessus des synthés inquiets. Des voix distordues, incompréhensibles, parcourent « Silverside », qui évoque « Basscadet » sur Incunabula. « Slip » et son ton presque guilleret me paraît la fausse note de l’album ; à mesure que le morceau progresse, ça s’améliore (ça gagne en noirceur), mais le morceau demeure faiblard.

« Glitch » et « Piezo » reviennent aux choses sérieuses, mais « Nine » retombe dans l’insouciance hors-sujet de « Slip ». Déployée sur dix minutes, « Further » évoque une longue marche dans l’obscurité et constitue l’un des temps forts de l’album, tandis que « Yulquen » s’aventure dans l’éther – des rythmiques ouatée se fondant dans un bourdonnement hypnotique. Enfin, « Nil » et « Teartear » et leurs gros synthés indus concluent l’album ; j’avoue un petit faible pour ce dernier morceau, qui évoque une descente aux enfers dans une discothèque ténébreuse.

Longtemps, cet album a été considéré comme leur chef-d’œuvre : un enthousiasme qui apparaît exagéré avec le temps, celui-ci ayant donné un petit coup de vieux à certains morceaux. Rob Brown et Sean Booth ne sont pas tendres non plus avec Amber, qu’ils considèrent comme passablement « ringard », selon leur propre terme. Mais en 1994, c’était un disque d’excellente trempe.

 

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Un deuxième EP, paru en février 1995, a conclu l’ère Amber : Garbage. Manière de tisser le lien avec l’album précédent, la pochette de l’EP déconstruit/pixellise la photo de couverture d’Amber. Les quatre morceaux du disque (pour près de quarante minutes de musique), à l’inverse de ce que suggère le titre, ne relèvent en rien de chutes de studio. Il s’agit plutôt de titres qui, thématiquement (ou par leur longueur), ne seraient pas rentrés sur Amber. L’introductif « Garbagemx36 » développe sur un long quart d’heure une accumulation de rythmes, sur lequel une mélodie vient peu à peu se greffer ; l’ensemble monte progressivement en puissance pour un résultat hypnotique. « PIOBmx19 » réitère le même principe, avec une sorte de sample de voix (?), prononçant quelque chose proche de « Jamie, connais pas, connais pas » (du moins, c’est moi qui l’entends ainsi). Une tension larvée hante ce morceau. « Bronchusevenmx24 » n’a que peu à voir avec « Bronchus 2 » sur Incunabula ; une boucle rythmique et une mélodie lancinante se répète, la seconde gagnant en amplitude… avant de décroître doucement. Enfin, « VLetrmx21 » s’avère sans conteste le sommet de l’EP : les percussions sont absentes du morceau où une boucle mélodique, à la beauté tragique et majestueuse, se déploie dans un espace profond. (Les nombres présents dans chaque titre représentent le pourcentage de la durée du morceau sur le disque.) L’ensemble fait montre d’une cohérence et d’une qualité impressionnantes, pour un résultat plus convaincant encore qu’Amber.

 

Dans l’ère Amber, Autechre continue de développer une superbe mélancolie machinique, qui supporte bien le poids du temps, plus de vingt après.

Introuvable : non, pour aucun des trois disques
Inécoutable : pour l’instant, ça passe encore
Inoubliable : oui