L’Étoile de ceux qui ne sont pas nés [Stern der Ungeborenen], Franz Werfel, roman traduit de l’allemand par Gilberte Marchegay, 1977 [1946], préfaces de Gérard Klein. Le Livre de Poche, coll. « Science-Fiction ». Poche, 768 pp.

Dans ce navrant Abécédaire, on s’est régulièrement intéressé à la science-fiction d’outre-Rhin – avec le fondateur Auf Zwei Planeten de Kurd Lasswitz, le surprenant Lesabéndio de Paul Scheerbart et l’ambitieux Berge Meere und Giganten d’Alfred Döblin (et aussi le médiocre Die Macht der Drei de Hans Dominik).

Au cours et au sortir de la Seconde Guerre mondiale sont parus trois romans de science-fiction en Allemagne, trois « Éclairs dans un ciel immaculé » : rien auparavant ne les a annoncés, tant dans l’œuvre de leurs auteurs respectifs que dans la SF de langue allemande de l’époque, et ils n’ont pas eu de descendance immédiate, tant dans l’œuvre de leurs auteurs respectifs que dans la SF de RDA et de RFA. (Mon affirmation selon laquelle il y a « trois » romans souffre sûrement de son caractère péremptoire et de mon ignorance : s’il y a d’autres livres se rapprochant de la SF parus à cette période, je n’en ai pas eu connaissance.)

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Le premier de ces trois romans est Le Jeu des perles de verre de Herman Hesse. Paru en 1943, lors des heures les plus sombres de la guerre, ce roman se déroule dans une utopie future, régie par un jeu, celui des « perles de verre ». L’auteur de Siddharta nous raconte le parcours de Joseph Valet, de son enfance jusqu’à son ascension dans la hiérarchie ludique… (et on en reparlera à la lettre J du présent tour d’alphabet). Le troisième est Héliopolis d’Ersnt Jünger (1949), manière de contre-utopie dans une ville imaginaire (et, devinez quoi, on en reparlera à la lettre H du présent tour d’alphabet). Et le deuxième est L’Étoile de ceux qui ne sont pas nés, objet du présent billet et description d’un futur lointain de plusieurs dizaines de milliers d’années.

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La suite ? Franz Werfel est mort juste après avoir achevé l’écriture de son roman, Hesse n’a plus écrit de romans et seul Jünger a continué son œuvre littéraire. Quant à la SF de langue allemande : en RFA, il y a surtout eu la saga interstellaire au long cours Perry Rhodan, qui a éclipsé passablement le reste (Wolfgang Jeschke ou l’auteur autrichien Herbert Franke) ; en RDA, les auteurs se sont vus incités à s’orienter vers une science-fiction qui n’en était pas : la « wissenschaftliche Phantastik », du « fantastique scientifique » si l’on traduit mot à mot, et en réalité, une sorte de littérature d’anticipation pas toujours palpitante – mais sur laquelle on reviendra dans de prochains tours d’alphabet.

Bref. Retour à Franz Werfel. Dans son édition française, le roman est introduit par trois préfaces ; la première, signée Gérard Klein, regrette le distingo effectués par certains entre SF, « littérature de bas étages », et la littérature littéraire, et s’appuie sur le présent roman de Franz Werfel pour réfuter cela. On en retiendra notamment ces phrases : « On pourrait continuer à contester la valeur de telle œuvre particulière, surtout spécialisée, mais on ne devrait plus pouvoir refuser toute possible dignité à l’espèce dans son ensemble. Pour prendre un exemple concret, quiconque aura lu L ’Étoile de ceux qui ne sont pas nés, même s’il n’aime pas le livre, pourra difficilement lui dénier de la grandeur, et donc pour une anticipation la virtualité de la grandeur. » Les deux autres préfaces (non signées) entreprennent de présenter Werfel au lecteur francophone. En bref : né en 1890 à Prague, décédé en 1943 en Californie, marié entretemps à la compositrice Alma Mahler (ex-épouse du compositeur Gustav Mahler, ex-maîtresse du peintre Oscar Kokoschka, ex-épouse de l’architecte Walter Gropius), il n’est certes pas le plus célèbre des écrivains langues allemandes, étant éclipsé par (au pif) Thomas Mann ou Herman Hesse. De confession juive (d’où son exil californien), Werfel s’est cependant intéressé de très près au catholicisme, chose qui se ressent particulièrement dans L’Étoile de ceux qui ne sont pas nés. Voyons ce qu’il en est plus précisément…

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Notre narrateur, un certain individu répondant aux initiales F.W., se réveille – ou plus exactement : est ramené à la vie – dans un avenir distant de soixante ou cent mille ans, dans la « onzième année cosmique de la Vierge ». La Californie où il reprend vie n’a rien à voir avec celle qu’il connaît : place à la société « astro-mentale ». Ici, les villes ont disparu, ou plus exactement changé de forme – les maisons sont souterraines pour l’essentiel —, le climat est plus froid suite à l’éloignement de la Terre du soleil. Plus de montagne, juste une plaine uniforme de gazon couleur gris acier. Un vieil ami de F.W., B.H., mort depuis longue date, est présent à ses côtés, pour le guider à une fête de mariage, dont le nouveau venu représente, pour ainsi dire, le clou.

« L’apparition d’un être venu du fond de l’antiquité la plus nébuleuse, c’était là le cadeau offert par B.H. au jeune couple en ce premier jour de leur noce ! Jadis, on envoyait des singes, des perroquets, des nains et des fous de cour. À présent, on offrait des "esprits convoqués". Pourquoi pas ? À savoir ce qu’ils comptaient faire d’un esprit invisible ! » (P.86)

Voilà F.W. décontenancé par les nouveaux us et coutumes. Les échos du XXe siècle sont encore présents, et B.H. se souvient d’un certain chef de guerre fanatique, nommé peut-être Hiltier (on notera le jeu de mot avec « Tier », qui signifie « animal » en allemand). Par ailleurs, la monolingua de l’avenir est compensée dans le roman par l’inclusion de nombreux termes et locutions en latin, français, italien, anglais… Les habitants de cette ère distante ont un aspect qui surprend le narrateur :

« Leurs harmonieuses et moyennes statures démentaient l’idée que l’on se fait généralement d’individus futurs à la volonté de fer et de taille gigantesque (…). Quant à l’habillement de ces personnes, il ne m’aidait pas davantage à les distinguer les unes des autres. Si, en ce lieu, chaque individu s’entourait de l’étrange clarté dont j’ai parlé comme d’un vêtement d’intérieur commode et léger, celui-ci effaçait toute particularité plutôt qu’il ne la révélait. » (P.92)

Ces gens du futur sont devenus plus végétaliens encore que les plus extrêmes des végans ; on ne dit plus « tuer » mais « retirer » ; le piano a disparu, le billard a survécu ; on aime la position debout ou la position allongée mais pas la position assise, qui ne forme pas une ligne droite ; l’idiome monolingual prévient curieusement tout commentaire désobligeant. Ce qui était habituel au XXe siècle ne l’est plus, les valeurs ont quelque peu muté ; tout le monde a apparemment un niveau de vie des plus confortable, faisant parvenir la société à ce que F.W. suppose être une forme de communisme, sans grande mesure avec celui qu’il connaissait – encore qu’il existe encore des pauvres.

« L’éternelle jeunesse, la distribution de tous les biens de la vie par le Travailleur, la suppression de toute disette et probablement des principales maladies, le prolongement de la vie humaine jusqu’aux limites de la lassitude, tout cela avait-il pour autant abaissé le chiffre statistique de cet inconvénient humain : être malheureux ? » (P. 315)
« Enfin, le simple d’esprit de cette époque était vraiment un simple, même s’il en était arrivé à l’étude de la phrase binomique et au calcul différentiel, ce en quoi il dépasse la plupart d’entre nous. » (P.319)

D’un côté, si même le plus ignare des habitants de cet avenir a plus de connaissances en maths que vous et moi, les prétendus grands esprits en sont encore réduit à discutailler de l’existence de Dieu – et F.W. départagera deux rhéteurs avec une ironie comprise de lui seul (à son grand désespoir). De fait, l’une de choses à avoir survécu au fil des éons est la foi catholique, pour ainsi dire inchangée par rapport au XXe siècle – ce qui n’empêche nullement la présence d’un seul et unique juif –, et devenue prépondérante suite à un conflit majeure qui dura trois treizièmes de minutes ; les planètes du système solaire seront ainsi renommées à sa suite St Jean l’Évangéliste (Mercure), Marie-Madeleine (Vénus) ou l’Apôtre Pierre (Jupiter).

Mais tout est-il si parfait dans ce meilleur des mondes futurs ? F.W. comprend peu à peu que ses hôtes, affables au possible, et B.H., cicérone un brin jaloux, ne lui disent pas tout : qui est ce mystérieux « Travailleur » ? Quelle est cette « jungle » qui modifie le paysage trop bien normé de ce monde futur ?

« D’abord, aux limites de la civilisation quelque chose avait surgi, désigné par des vocables imprécis qui trahissent l’horreur, tels que "jungle", "désordre porcin". Je ne pouvais me représenter ce qu’exprimaient ces mots, mais je compris bientôt qu’il ne s’agissait pas seulement d’un désordre de caractère végétal mais aussi d’une aberration humaine. » (P.126)

B.H. compare cette zone, séduisante à l’œil, à la « lèpre et la vérole ».

« Même ici, au voisinage de la Californie, il existait une de ces jungles où s’étaient développées (…) non seulement une faune et une flore infectes, mais, chose affreuse à dire, où se multipliait une nouvelle race humaine engendrée par les déserteurs, les ratés de la société. Cela avait donné naissance à des êtres simiesques, des nains ou des géants singulièrement éloignés de l’élégante mesure que l’humanité avait acquise. » (P. 127)

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Le séjour de F.W. dans cet avenir distant va durer trois jours – comme autant de parties dans le roman. Lors du premier jour, il reste pour l’essentiel dans le cadre intimiste de la famille qui l’a ramené à la vie. Lors de la deuxième journée, il s’aventure plus avant dans ce monde, suit une formation accélérée dans le Djébel (ce qui vaut une excursion spatiale fantasmée, avec un étrange passage science-fictif à la surface de Jupiter), et s’aventure dans la fameuse Jungle. Celle-ci n’est pas sans rappeler les « réserves » du Meilleur des mondes, à savoir un endroit où vivent des humains refusant cette société utopique. Le troisième jour, F.W. se rend dans le Jardin d’Hiver, lieu où se rendent les gens afin d’y mourir. Mourir n’est pas le terme exact : ils régressent, rajeunissant jusqu’à redevenir embryon puis plus rien. Le drame couve, cette société future portant en elle les germes de sa destruction, et lorsque F.W. revient à la surface, c’est pour découvrir le monde à feu et à sang (enfin, autant que puisse l’être une société de ce genre).

« Cela veut dire que quoi qu’on fasse pour changer le monde, le pourcentage d’échec demeure constant. L’humanité astro-mentale, froide, imperméable à la sensualité, joueuse, cette humanité qui vivait dans un ordre du monde rigide, orienté cosmiquement, ne pouvait être capable d’endiguer les passions sanglantes qui avaient émergé brusquement des profondeurs. Qui se serait également douté que ces passions existaient encore ? » (P.584)

Le moins que l’on puisse dire est que L’Étoile de ceux qui ne sont pas nés possède un titre superbe, quoique sans guère de rapport avec le reste du roman. Celui-ci relève d’une science-fiction éminemment personnelle, ambitieuse mais ne cherchant absolument pas à explorer les tropes habituels de la SF, ce dont l’auteur/narrateur se justifie :

« Rien ne m’intéresse aussi médiocrement, rien n’est plus éloigné de ma pensée que de singer Jules Verne. D’ailleurs, je fais la description d’un monde astro-mental et non d’un monde techico-matérialiste, comme ce Français. Je raconte ce qu’il m’advint et comment, c’est tout. » (P.364)

L’histoire ayant mené à ce futur est peu détaillée : le Stapledon des Derniers et des Premiers peut rester tranquille, d’autant que L’Étoile… ne s’aventure « que » cent mille ans, une broutille façon aux deux milliards d’années du roman de l’Anglais. Lui rapprocher la trilogie de « L’œcumène d’or » de John C. Wright est envisageable, dans le genre « geste de l’avenir lointain » (et Wright ayant, quant à lui, viré bigot). Le roman déborde d’idées intéressantes (en particulier le glaçant Jardin d’Hiver)… et de concepts un peu foireux (replacer la Terre au centre de l’univers, dont les humains sont la seule espèce sentiente), mais sa longueur (760 pages bien tassées en poche), ses innombrables discussions et réflexions peuvent faire vaciller la patience du lecteur. Et la religiosité, quoique sans prosélytisme (ouf), qui en émane, en agacera certainement plus d’un.

Dans le roman, F.W. suppose qu’il est décédé à l’âge de 52 ans, avant d’être ramené à la vie des éons plus tard : un aspect prophétique assez troublant, Werfel étant décédé deux jours après avoir mis le point final à L’Étoile de ceux qui ne sont pas nés, à l’âge de 53 ans. Ultime roman de son auteur, cette Étoile n’est pas exactement celle qui brille au firmament de sa bibliographie : semblent lui être préférés Les Quarante Jours du Musa Dagh (1933), au sujet du génocide arménien, ou Le Chant de Bernadette (1941), consacré à Bernadette Soubirous.

En fin de compte, une nouvelle curiosité dans la littérature de langue allemande.

Introuvable : oui
Illisible : non
Inoubliable : c’est selon