Die Macht der Drei, Hans Dominik, 1922. Édition numérique, ≈ 300 pp. Inédit en français.

La proto-SF allemande (faisons simple : proto, parce que publiée avant l’invention du terme « science-fiction » par Hugo Gernsback – en 1926) ne se résume pas à Kurd Laßwitz, aux élucubrations plus ou moins perchées d’Alfred Döblin (Beerge Meere und Giganten) et Paul Scheerbart ( Lesabéndio). En 1922, Hans Dominik faisait paraître Die Macht der Drei, son premier roman relevant d’une forme de SF. À l’époque, Dominik est tout sauf un auteur débutant : on lui doit déjà une quinzaine de romans de littérature générale, publiés depuis les années 10.

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Adoncques, Die Macht der Drei — titre se traduisant par « Le Pouvoir des Trois ».

L’histoire débute dans un futur distant de trente ans, par rapport à la date de publication. Nous voici en 1955, et les USA sont en émoi : Log Sarr, emprisonné sur l’île de Sing-Sing et condamné à mort par électrocution, vient d’échapper incompréhensiblement à la mort… et de s’échapper tout court. Cela, sous les yeux des douze témoins supposés assister à l’exécution. Le temps que les autorités se ressaisissent, le détenu a pris la fille de l’air… dans les airs, justement, à bord d’un avion ultrarapide. À bord de l’aéronef, l’un des témoins : Erik Truwor, un Suédois ; et Soma Atma, un Indien (au nom porteur de sens ? Soma : le corps ; atma : le souffle). Quant à Logg Sag, son véritable nom est Silvester Bursfeld et il est allemand. Les « trois » du titre, ce sont eux ; réunis grâce à trois anneaux et une vieille prophétie. Leur pouvoir : la mise au point par Bursfeld d’un appareil qui leur permet d’obtenir une énergie illimitée et de la téléguider là où ils le souhaitent. Entre de mauvaises mains, voilà qui constituerait une arme redoutable. Ils sont nombreux, ceux à vouloir s’en emparer, car en cette année 1955, l’Empire britannique, au bord de l’effondrement, a des relations plus qu’envenimées avec les USA, lesquels sont dirigés d’une main de fer par un dictateur, Cyrus Stonard, et la guerre menace… Côté américain, il y a le Dr Glossin, doté de pouvoirs hypnotiques, qui s’en prend à la fiancée de Bursfeld pour faire pression sur ce dernier. Mais les Trois vont tout faire pour empêcher la guerre d’éclater, quitte à y laisser la vie.

« Wer das Schwert nimmt, wird durch das Schwert umkommen. Die Macht der Drei warnt alle vor dem Kriege. »
(« Qui vit par l’épée périra par l’épée. Le pouvoir des Trois vous met en garde contre la guerre. »)

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Publié au début des années 20, Die Macht der Drei porte la marque du premier conflit mondial – même si l’auteur n’y a pas combattu. Dominik pressent que la « der des ders » ne l’est pas, et que de nouveaux conflits, plus meurtriers encore, peuvent surgir.

« Der Krieg, der uns bevorsteht, wird das Entsetzlichste, was die Welt jemals gesehen ha. Die Industrie der Erde keucht schon jetzt in voller Kriegsarbeit. Neue Mittel, neue Methoden, von denen die meisten Menschen heute noch keine Ahnung haben. Aber… es geht nicht um unsere Haut. Die beiden Weltmächte, die übriggeblieben sind, schneiden sich die Kehle ab. Niemand kann die Katastrophe aufhalten. Sie ist unabwendbar. Wenn sie nicht morgen kommt, dann übermorgen. Aber sie kommt. »
(« La guerre qui nous attend sera la pire que le monde ait connu. Partout sur Terre, les usines sont à pied de guerre. De nouveaux moyens, de nouvelles méthodes, dont la plupart des gens n’a aucune idée. Mais… il ne s’agit pas de nous. Les deux grandes puissances restantes se serrent mutuellement la gorge. Personne ne peut empêcher la catastrophe. Si elle n’a pas lieu demain, ce sera après-demain. Mais elle aura lieu. »)

D’où la solution d’une arme qui, détenue par un petit groupe, suffirait à créer un équilibre de la terreur prévenant tout conflit. Bien entendu, il faudrait s’assurer que le petit groupe ayant l’arme soit doté des meilleures intentions et d’une sagesse sans égale, mais Hans Dominik n’a guère de recul sur la question. Pour l’auteur, ce « pouvoir des trois » est forcément une bonne chose – mais le roman est sorti trente-deux ans avant Hiroshima, ceci expliquant cela. La science décrite ici va dans le sens du progrès, ce qui donne parfois lieu à des développements que le lecteur d’aujourd’hui pourra estimer… dangereux.

« Doch auch Erik Truwor war Techniker und rechnete. 10.000 Kilowatt waren vernichtend für den einzelnen, den sie trafen. Aber sie bedeuteten nichts für die hundert Millionen Menschen. Viel grössere Apparate mussten zur Verfügung stehen. Viele Millionen von Kilowatt mussten auf seinen Wink an jedem Punkt der Erde wirksam werden. Nur dann würde er die Macht haben, alles Menschenleben auf Erden nach seinen Willen zu lenken. »
(« Mais Erik Truwor était un technicien [par opposition à Bursfelfd, qui n’est jamais qu’ingénieur] et il savait compter. Dix mille kilowatts suffisaient à anéantir le premier venu, mais ne signifiaient rien pour des centaines de millions de personnes. Il lui fallait disposer de bien plus d’appareils plus gros, de façon à pouvoir envoyer des millions de kilowatts en n’importe quel point du globe. Alors il aurait le pouvoir de soumettre la volonté de millions de gens sur Terre. »)

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Sur bon nombre de points, Die Macht der Drei accuse son âge : le monde de 1955 que dépeint Dominik ne brille pas par son approche prospective – ce sont les années 20 avec trente ans de plus –, les rares personnages féminins sont à la ramasse (Miss Jane, qui n’a d’autre fonction que d’être l’intérêt amoureux de Bursfeld, à sauver des griffes de Glossin le cas échéant), l’un des deux seuls personnages de couleur, une servante noire, est décrite de manière fort peu flatteuse – l’Indien Soma Atma est cependant un personnage positif. Le racisme latent dans l’œuvre de Dominik lui a d’ailleurs valu une mise à l’index dans les deux Allemagnes après la Seconde Guerre mondiale.

En comparaison des œuvres de proto-SF de langue allemande précédemment abordées, Die Macht der Drei peine à briller et s’avère d’une lecture un brin poussive. L’intrigue, plombée par les atermoiements amoureux de Jane et Bursfeld, ne décolle jamais vraiment, et n’est pas relevée par l’extraordinaire inventivité du récit. Reconnaissons toutefois que, de manière curieuse, le roman préfigure Doc Savage et, partant, Superman, avec ce refuge, cette « forteresse de la solitude », que les Trois possèdent au cœur de l’Arctique. Un refuge qui finit bien mal, comme le roman au demeurant.

Une vraie-fausse suite à Die Macht der Drei existe : Atlantis (1925), une histoire de conflits géopolitique en l’an 2000, où trois puissances mondiales coexistent – l’Europe, l’Amérique, et une Afrique unie sous la bannière d’un « Napoléon noir » désireux de faire valoir l’égalité des races. Ne l’ayant pas lu, votre serviteur se gardera bien d’e

Introuvable : non
Illisible : oui
Inoubliable : non