Lesabéndio. Ein Asteroiden-Roman, Paul Scheerbart, 1913. Édition numérique, ≈ 150 pp.

À plus de quinze ans d’écart et mille lieues de la rigueur scientifique de Auf zwei Planeten de Kurd Lasswitz, Paul Scheerbart, écrivain allemand lui aussi, proposait avec Lesabéndio, sous-titré « Un roman d’astéroïdes », une étrange aventure spatiale, à nulle autre pareille.

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Quoique très prolifique (une trentaine de romans, recueils de poèmes et essais), Paul Scheerbart (1863-1915) n’est pas le plus connu des auteurs de langue allemande et a, pour ainsi dire, sombré dans l’oubli — bon, pas tant que ça, si l’on en juge par des pages Wikipédia française, anglaise ou allemande qui dépassent le stade de la simple ébauche de deux lignes. Bref, dans nos contrées, seule une poignée de ses textes ont bénéficié de traductions : quatre nouvelles (une dans la revue Bizarre, une autre dans Le Livre d’or de la science-fiction allemande, deux dans la défunte revueAntarès), ainsi que l’essai L’Architecture de verre et le pamphlet antimilitariste L'Évolution du militarisme aérien et la dissolution des infanteries, forteresses et flottes européennes.

Celui qui donne son titre au roman, Lesabéndio, est l’un des habitants de l’astéroïde Pallas. Les Pallasiens sont des extraterrestres fort peu humanoïdes : évoquant lointainement une salamandre mais doté d’un unique pied-ventouse, ils peuvent modifier leur taille, et transformer leurs tubes oculaires en microscopes ou télescopes. Ils se nourrissent par des moyens peu conventionnels pour nous autres humains : il leur suffit de s’allonger sur des prairies de champignons pour absorber les nutriments nécessaires.

« Violett war der Himmel. Und grün waren die Sterne. Und auch die Sonne war grün.
Lesabéndio machte seinen Saugfuß ganz breit und klemmte ihn fest um die sehr steil abfallende zackige Steinwand und reckte sich dann mit seinem ganzen Körper, der eigentlich nur aus einem gummiartigen Röhrenbein mit Saugfuß bestand, über fünfzig Meter hoch in die violette Atmosphäre hinein. »

 

« Le ciel était violet. Et les étoiles étaient vertes. Le soleil aussi.
Lesabéndio élargit sa ventouse et l’accrocha fermement sur la falaise escarpée et déchiquetée, et étendit son corps, un tube caoutchouteux doté d’une ventouse, plus de cinquante mètres en direction de l’atmosphère violette. »

La géographie de l’astéroïde Pallas se révèle particulière, et je ne suis vraiment pas sûr de bien l’avoir comprise. Ses habitants vivent à l’intérieur de l’astre (ou pas : Lesabéndio a connaissance d’astres comme Jupiter ou la Terre, et sait que les humains appellent aussi leur astéroïde Pallas). Un nuage en toile d’araignée (Spinnengewebewolke), opaque, surplombe l’astéroïde et empêche les Pallasiens d’étudier le ciel au-delà. Sans oublier un « Kopfsystem » (système de tête) et un « Rumpfsystem » (système de tronc/coque), dont je n’ai absolument pas compris la nature.

La population de Pallas se divise entre artistes et ingénieurs. Les uns s’amusent, les autres construisent des tours. Quant à Lesabéndio, il a un objectif qu’il compte bien concrétiser : bâtir une tour gigantesque, qui atteindra le nuage de toile d’araignée et permettra de découvrir et comprendre les mystères de l’univers au-delà. Le projet ne fait pas l’unanimité, mais Lesabéndio parvient à convaincre les Pallasiens de s’y mettre. La tour sera construite, Lesabéndio ira jusqu’à son sommet, et en reviendra transformé.

Une chose est certaine : Lesabéndio s’avère l’un des plus étranges romans de proto-SF — et de SF tout court — que j’ai pu lire. Cela, à commencer par ses personnages résolument non-humains : si, lors d’un flashback, un voyage sur Terre est raconté, aucun humain n’intervient dans l’intrigue, qui demeure centrée sur Pallas et les astéroïdes adjacents. Le roman n’est une expérience de xénopensée, mais cet aspect non-humain tient bien la route. D’ailleurs, l’édition originale du roman s’enrichissait de gravures d’Alfred Kubin : aussi talentueux qu’il fut, l’illustrateur austro-hongrois n’est pas parvenu à « désanthropomorphiser » ses dessins : assurément étranges, les créatures demeurent encore trop humanoïdes.

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Par certains aspects, Lesabéndio préfigure le roman de Greg Egan Incandescence. Dans ce dernier, le lecteur suit deux lignes d’intrigues, toutes deux situées dans un futur distant de centaines de milliers d’années ; l’une de ces deux lignes se déroule sur un monde peuplé de créatures rappelant des crabes. Ceux-ci n’ont qu’une compréhension approximative de leur habitat, qui n’est de toute évidence pas une planète. Lorsque ces créatures comprennent que leur monde est menacé de destruction, ils vont devoir affiner de toute urgence leurs connaissances en cosmologie, et découvrir la théorie de la relativité par des méthodes tout autre que celle dont Einstein a disposé, ne serait-ce que parce qu’ils ne peuvent voir le ciel nocturne (expliquer pourquoi serait spoiler gravement). Bref, dans l’un et l’autre roman, le besoin de la connaissance pousse les protagonistes à se dépasser.

Bon, aussi intéressant que soit Lesabéndio, sa lecture ne s’avère guère aisée. L’action est lente et emprunte des détours pas forcément passionnants. Et la fin m’a laissé perplexe. De fait, à l’instar de Auf Zwei Planeten, il tient davantage de la curiosité — une curiosité à l’imagination débridée, qu’il serait dommage d’oublier. Parce que la science-fiction allemande ne se résume pas à Andreas Eschbach et Perry Rhodan. Il y a même eu une science-fiction est-allemande, sur laquelle on se penchera dans un ou deux tours d’alphabet.

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Pour les curieux germanophones, le texte est disponible en ligne ici. Et pour les curieux anglophones, le roman a bénéficié d’une traduction dans la langue de H.G. Wells et Asimov en 2012.

Edit de mai 2016 : la traduction française du roman de Scheerbart arrive chez Vies Parallèles.

Introuvable : non
Illisible : pas loin
Inoubliable : oui