Berge Meere und Giganten, Alfred Döblin. Fischer, coll. « Klassik », 2013 [1924]. 650 pp, semi-poche.

Des montagnes, des mers et des géants…

Sur la suggestion de Léo Henry, j’ai lu, ou plutôt : tenté de lire ce roman d’Alfred Döblin. Je reviendrai plus loin un peu plus en détail sur la difficulté stylistique du roman, raison pour laquelle ce billet ne pourra pas faire le tour de la question au sujet de ce texte, par ailleurs sûrement passionnant.

Döblin (1878-1957) est, sous nos latitudes, essentiellement connu pour son roman Berlin, Alexanderplatz (1929), où l’on suit les déambulations dans la métropole allemande de Franz Biberkopf, au sortir de sa peine de prison. J’ai lu Berlin, Alexanderplatz il y a quelques années, et la seule chose dont je me souvienne à son sujet est que j’avais trouvé ce roman très long et pas très palpitant — disons que ça manquait sûrement d’extraterrestres, d’explosion ou d’exotisme. Néanmoins, le sieur Henry m’a convaincu de lire Berge Meere und Giganten, avec un argument imparable me concernant : « c’est de la SF ! ». Effectivement c’est de la SF. Mais quelle SF !…

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On a pu le voir avec Auf Zwei Planeten ou surtout Lesabéndio, la proto-science-fiction de langue allemande est un genre très libre : si Kurd Laßwitz raconte avec son séminal roman une histoire où le merveilleux scientifique se mêle à la romance interplanétaire et au récit de guerre (dans une moindre mesure), Paul Scheerbart, auteur protéiforme, propose une aventure débridée se teintant d’un mysticisme unique vers la fin de son livre. Quant à Döblin, qui a déjà œuvré dans la littérature dite générale avant 1924 et qui continuera à le faire ensuite, il propose avec Berge Meere und Giganten une vaste fresque dépeignant rien de moins que les sept prochains siècles, menée par une ambition prospectiviste.

« Es lebte niemand mehr von denen, die den Krieg überstanden hatten, den man den Weltkrieg nannte. »
(Il ne restait plus personne de ceux qui avaient survécu à cette guerre que l’on nommait la Guerre mondiale.)

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Berge Meere und Giganten se découpe en neuf livres comme autant de chapitres. Mais le terme fresque est peut-être exagéré à son encontre : en deux chapitres, nous voici déjà au XXVIIe siècle, qu’on ne quittera guère par la suite. Mais quels premiers chapitres… Le premier, « Les Continents occidentaux » nous dépeint les prochaines centaines d’années, faites d’expansion urbaine et de migrations des peuples ; les rapports de force entre les états changent, faisant de Londres et du bloc Chine-Inde-Japon les puissances dominantes. Les choses se gâtent assez vite lors du deuxième chapitre, qui narre « La Guerre ouralienne  » opposant l’Europe à l’Asie.

Nous voici donc au XXVIIe siècle, dans une Europe marquée par la récente guerre. Un certain Marke devient Consul de Berlin et impose une politique faite de retour à la terre, d’austérité et d’autoritarisme. Bientôt, Marduk (qui donne son titre à cette troisième partie) prend le pouvoir, qu’il continue d’exercer dans la lignée de son précédesseur. Ses démêlés politiques et sentimentaux forment l’essentiel des troisièmes et quatrièmes chapitres, pas forcément les plus passionnants. Mais le plus spectaculaire est à venir… Alors que les citadins désertent massivement les villes pour s’installer à la campagne, les différents gouvernements se lancent dans un projet démesuré : la colonisation du Groenland. Quoi de mieux pour faire fondre le glacier recouvrant l’île que d’utiliser la chaleur volcanique de l’Islande ? Cette dernière, en dépit de l’opposition de ses habitants, est donc ouverte en deux. On utilise des « voiles de tourmaline » pour stocker l’énergie, qui se révèle peu à peu avoir d’étranges effets, tant sur les équipages des navires transportants ces voiles que sur la faune. Bientôt, voilà que des animaux mutants, géants, arpentent un Groenland déglacé… avant de se déplacer vers le continent eurasiatique. Au moindre contact, les humains sont susceptibles de muter à leur tour ; les uns trouvent refuge dans des villes souterraines, les autres décident d’édifier les « Géants » du titre, des tours organiques se dressant sur le littoral européen afin de lutter contre les mutants. De ce désastre, une nouvelle société, plus proche de la nature, finira par naître.

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Ce qui frappe à la lecture de Berge Meere und Giganten, c’est la difficulté du texte. Je me flatte de me débrouiller un peu en allemand, suffisamment pour pouvoir lire un sympathique paveton comme Auf Zwei Planeten, mais le roman de Döblin s’est avéré une autre paire de manches. Les choses commencent (mal) avec une « Zueignung » (une dédicace) des plus hermétiques. Stylistiquement, Döblin choisit de brusquer la grammaire allemande, brisant régulièrement la syntaxe et faisant un emploi immodéré de la parataxe – au lieu d’en séparer les termes par des virgules, les énumérations consistent en une succession de mots (substantifs ou adjectifs). Un efficace effet de scansion. Côté récit, il s’agit surtout de descriptions d’événements, où les personnages se retrouvent réduits à la part congrue. Peu de protagonistes ressortent du roman. Au fil de ma lecture malaisée, il en est tout de même ressorti deux-trois impressions : Berge Meere und Giganten est un roman passablement dingue !

« Die Apparate hatten sich in den vergangenen Jahrhunderten völlig verändert. Aus Maschinen, in Hallen durcheinander gestreut, waren Maschinenblöcke Maschinenhäuser Kolosse Pyramiden von Anordnung, Maschinenorganismen geworden. »
(Au cours des siècles passés, les appareils avaient changé du tout au tout. Les machines, éparpillées dans les usines, étaient devenues des blocs-machines des maisons-machines des colosses des pyramides d’ordre, des organismes-machines.)

Dans son coin(enfin, façon de parler), Döblin reprend à son compte, ou bien réinvente, bon nombre de tropes de la SF, et les conjugue dans un texte sans équivalent immédiat – à l’exception de Stapledon. Au fil des pages, on croise ainsi des Stadtlandschaften (littéralement, « villes-paysages », disons des mégapoles, qui deviennent souterraines), des Ölwolken (littéralement, « nuages de pétrole »), des Mekifabriken (des usines automatisées), des mutants (les fameux géants)… Il est question de totalitarismes, de guerres totales, de migrations des peuples, de surveillance généralisée, d’une opposition entre nature et technique se muant en dichotomie organique/mécanique : des thématiques gardant pour la plupart encore leur actualité. Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’originalité sur le plan strictement science-fictif peut sembler absente, mais replacé dans le contexte des années 20, l’ouvrage fait figure de précurseur. Une ambition qui préfigure celle d’Olaf Stapledon ou H.G. Wells. Du premier, il faudra attendre 1930 pour lire Les Premiers et les Derniers, roman brossant l’évolution de l’être humain sur les deux prochains milliards d’années – c’est un texte aussi aride qu’époustouflant, et dont je ferais bien de parler un de ces billets. Du second, c’est pratiquement dix ans plus tard (1933) qu’il publie The Shape of Things to Come, roman en cinq tableaux décrivant le futur jusqu’en 2106. Un ouvrage qui aura une plus grande influence sur le reste de la SF que celui de Döblin.

En somme, on a avec Berge Meere und Giganten un roman surprenant, à part au sein de la SF allemande comme de l’œuvre de Döblin. Au vu de son évident potentiel commercial, il faudra sûrement attendre le XXVIIe siècle pour espérer en lire une traduction française.

Introuvable : non
Illisible : oui (ou pas loin)
Inoubliable : mouais