Haunted, Poe (Atlantic, 2000). 18 morceaux, 74 minutes.

Au fil de cet Abécédaire, il a été question çà et (et ici aussi) de Mark Z. Danielewski et de ses textes faisant la part belle l’expérimentation. Mais le saviez-vous ? L’auteur de La Maison des feuilles a une sœur aînée, Poe. Musicienne, celle-ci a publié deux disques dans les années 90, Hello (1995) et le présent Haunted (2000). Et depuis… plus rien – on y reviendra.

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La présence de Haunted dans ce navrant Abécédaire se justifie par ses liens avec le premier roman. De fait, Haunted débute par « Exploration B », pièce instrumentale à l’ambiance pour le moins inquiétante : voilà l’auditeur plongé dans les couloirs obscurs s’étendant derrière une porte qui ne devraient pas exister ; on compose un numéro de téléphone, un répondeur prend l’appel, tandis qu’une voix chantonne. Une belle introduction, qui constitue le lien avec le premier album de Poe (« Hello » est le premier mot prononcé) et qui s’enchaîne sur le morceau-titre. Et… les choses se gâtent un peu, du moins pour l’amateur inconditionnel de dark ambient : l’atmosphère glauque de l’intro s’estompe et laisse place maintenant à une chanson relevant d’un pop-rock aussi carré qu’efficace, mais quelque peu… hantée (désolé).

« Don't cry, there's always a way
Here in November
In this house of leaves we'll pray »

Une vignette lugubre conclut « Haunted », que suit « Control ». Plus sombre que « Haunted », « Control » se fait tourmentée (et c’est bon). Poe assure.

«And at the end of it all lies of course the final
Phenomenon of deterioration, entropy
Which is a predictable deterioration
When the creative energy ceases »

Suit « Terrible Thought »  : une chanson plus légère, pas désagréable pour autant. On peut dire la même chose de « Walk the Walk », rock énervé, au potentiel tubesque. « Wild » s’inscrit dans cette lignée, avant de bifurquer dans une veine electro à partir de sa cinquième minute et pour les quatre minutes suivantes – mais la version single est bien plus courte, faudrait pas effrayer les auditeurs radiophoniques.

Une déconnade instrumentale que suit « 5&1/2 Minute Hallway », chanson étonnament pop au vu de son contenu. Là où le fan du roman de MZD aurait voulu entendre une chanson labyrinthique, il se retrouve face à ce qui débute commen une aimable balade à la guitare : hé, c’est du pop-rock, pas du dark ambient (mais je me répète)…

« I live at the end
Of a 5 & 1/2 minute hallway
But as far as I can see
You are still miles from me in your doorway
(…)
'Cause there's only so far I can go
When you're living in a hallway that keeps growing
I think to myself
Thirty seconds and I'll be there »

Que dire de la suite ? « Not a virgin » et « Hey Pretty » ont elles aussi un évident potentiel tubesque. Les titres suivant, « Could’ve Gone Mad », « Lemon Meringue », « Amazed » s’avèrent d’une écoute agréable : des chansons pleine d’énergie, avec des mélodies et des rythmes toujours entraînants.

(EDIT : on n'oubliera pas « Hey Pretty (Drive By 2001 Mix) », où les couplets sont remplacés par un extrait de La Maison des feuilles. Lu par Mark Z. Danielewski, cet extrait nous raconte la virée nocturne en voiture que fait Johnny Truant en compagnie d'une amante, Kyrie, du côté de Mulholland Drive. Un extrait troublant, porté par 

le style très… “musical”, finalement, de l'auteur. Ou l'extrême qualité de son “flow”… (Pascal Godbillon)

Rien d'étonnant de la part de l'auteur de Ô Révolutions (dont on parlait par là) et de L'Épée des cinquante ans (par ici) deux textes très musicaux mais, certes, relevant moins de la prose que La Maison… Dans tous les cas, ça s'écoute par ici.)

Des instrumentaux lugubres ponctuent le disque, toutes les trois-quatre chansons : outre l’introductif « Exploration B », citons « Terrified Hearts  », « Dear Johnny » (nouvelle référence à La Maison des feuilles ?) et « House of Leaves ». Ce ne sont pas les seuls, car de nombreux intermèdes parlés se situent à la fin de la plupart des chansons. Il y résonne des voix d’enfant (Poe jeune ?) et les paroles sentencieuses de Tad Danielewski, le père de Poe et Mark Z., cinéaste décédé en 1993. C’est probablement là que le disque trouve la justification de son titre : Haunted est moins hanté par le Minotaure qui rôde – peut-être – dans la La Maison des feuilles que par les fantômes du passé, en particulier celui de ce père absent. Les allusions directes à son décès s’entendent ainsi dans « Exploration B » et « Walk the Walk ». Et, mine de rien, donnent un supplément d’âme à ce disque par ailleurs solide et qui se bonifie au fil des écoutes.

Avec ses soixante-quatorze minutes et sa quinzaine de chansons (mettons de côté les intermèdes instrumentaux), Haunted s’avère donc un disque long et roboratif… sûrement trop. L’attention finit fatalement par se disperser, en dépit des nombreuses chansons tubesques — c’est dommage. Plus concentré, l’album n’en aurait conservé que davantage d’impact. L’ensemble demeure d’une facture robuste et efficace : les meilleures chansons, si elles passaient la radio, seraient à même d’attirer durablement l’attention de l’auditeur distrait (du moins, je suppose : je n’écoute plus guère la radio).

Les chansons spécifiquement liées à La Maison des feuilles ont été rassemblées dans un disque promo, Don’t be scared, paru cette même année 2000. Entre « Exploration B », « 5&1/2 Hallway », « Wild » s’intercalent ainsi des extraits du roman de Danielewski, lus par l’auteur (du moins, je le suppose, n’ayant pu mettre la main sur le disque).

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Deuxième disque de Poe, Haunted est aussi, malheureusement, le dernier – du moins, jusqu’à présent. Lors de la fusion entre la maison de disque Atlantic et AOL Time Warner, le contrat liant Poe à Atlantic s’est retrouvé invalidé puis racheté, et des arguties semblent avoir empêché la chanteuse de publier légalement de la musique – du moins, pendant une dizaine d’années, avant que le contrat léonin ne soit révoqué ( si j’ai bien compris). Depuis, rien. Le site internet de Poe est en chantier, et rien ne semble indiquer un éventuel troisième disque. Mais s’il plaît à la sœur de MZD de proposer un pendant musical du projet au long cours The Familiar, ou tout autre chose, on est preneurs.

(Comme quoi, il n’y a pas dans cet Abécédaire que de l’electro, de l’expérimental, Brian Eno et David Bowie.)

Introuvable : oui
Inécoutable : non
Inoubliable : non