L’Épée des cinquante ans (The Fifty Year Sword), Mark Z. Danielewski, traduit de l’anglais (US) par Héloise Esquié. Denoël, 2013 (2005). 288 pp. GdF.

Peu avant la parution du road-novel, alors que La Maison des feuilles (2000 pour la VO) et son livre-compagnon Les Lettres de Pelafina (2000 itou) commençaient à dater un peu, Mark Z. Danielewski a publié en 2005 aux Pays-Bas Het Vijftig Jaars ZwaardL’Épée des cinquante ans –, une novella. Tirée deux fois à mille exemplaires, l’édition en langue anglaise a vite été épuisée et est devenue collector. Finalement, la novella a reparu en 2012, dans une version révisée, et sur laquelle se base l’édition française de 2013.

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« Peut-être parce que l’histoire de toute histoire de fantômes est à elle toute seule une histoire de fantômes… »

Cette novella voit Chintana, une couturière, accepter de se rendre à la fête d’Halloween organisée par la vieille Mose Deddletown, 112 ans. S’y trouve aussi Belinda Kite, maîtresse du mari de Chintana, ainsi que cinq orphelins. Bientôt, un Conteur fait son apparition : drôle de bonhomme, inquiétant, plutôt du genre à clamer son caractère maléfique, et qui trimballe avec lui une boîte oblongue… Et ce Conteur de conter son histoire : comment sa noirceur intrinsèque l’a poussé à chercher pendant des années une arme. Traversant la Vallée de Sel, la Forêt de Note, il a atteint la Montagne de Tous Chemins, au sommet de laquelle l’attendait l’Homme Sans Bras et ses épées…

« Il y en avait tellement.
Certaines si petites qu’elles auraient à peine rempli la moitié de votre paume.
D’autres par contre larges comme un regard perçant. Et d’autres plus larges qu’une route.
D’autres courbées comme le tonnerre.
D’autres étaient droites comme les marées. D’autres encore étaient minces comme le souffle d’une rosée de juin. Et j’en ai même vu quelques-unes qui grésillaient comme la chaleur d’un midi d’août. »

Dangereuses épées, aux lames invisibles. La plupart du temps, on n’en voit que la garde. (Une forme adoptée par le bloc-texte de l’introduction de Mose Deddletown.) L’Homme Sans Bras explique leurs fonctions :

« "Il m’a fallu trois hivers pour forger celle-ci. Elle tue le goût du sel. Celle d’à côté tue l’odeur du lupin sauvage, de l’iris tigré et de l’onagre chatoyante. Là –" désignant une épaisse lame suspendue dans la bourdon –
– nante grisaille – "celle-ci tue la couleur verte." »

Parmi cette panoplie d’épée se trouve, bien entendu, celle des Cinquante Ans… Est-elle contenue dans la mystérieuse boîte du Conteur ? N’est-ce vraiment qu’un conte ?

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Véritable histoire d’épouvante, effectivement digne d’être contée un soir d’Halloween, L’Épée des Cinquante Ans n’est pas d’un abord aisé. Ne serait-ce qu’avec ces cinq guillemets colorés, comme autant de narrateurs — les cinq orphelins — dont les voix se fondent, qui ponctuent le texte, ou lorsque ce dernier part en vrille – mais les inconditionnels de l’auteur ne seront pas dépaysés. En définitive, L’Épée… se lit aisément, dès lors que l’on passe l’étrangeté de la mise en page. Une novella méritant d’être vue autant que d’être lue, éventuellement à haute voix – et qui gagne à la relecture. Un conte, on le disait : pas forcément pour les seuls enfants, avec ses thématiques adultes (adultère, mort violente).

La traduction de cette novella n’a pas dû être une mince affaire : Héloise Esquié s’en est bien tirée dans l’ensemble, malgré quelques jeux de mots perdus dans la traduction. En voici quelques exemples. La Montagne de Tous Chemins est la traduction de Mountain of Manyone Paths : peut-être que Tous ChemUns ou Tous-Un Chemins aurait mieux convenu. Il y vit l’Homme Sans Bras : en anglais, il est « the Man with No Arms », donc l’homme qui n’a pas de bras… ou pas d’armes. Pas pratique pour un armurier. La proximité entre « sword » et « word » : un coup de lame sur l’épée et la voilà transformé en mot – s/word. Par ailleurs, la boîte transportée par le Conteur porte l’inscription J50UETS : T50YS en anglais, ce qui est aussi l’acronyme formé par les initiales de la novella. Quant aux cinq orphelins, nommés Tarff, Ezade, Iniedia, Sithiss et Micit, leurs noms alambiqués n’ont rien d’anodins si l’on considère les premières et dernières lettres qui les composent : times et fates. Procédé pas inattendu chez Danielewski, où rien n’est laissé au hasard, où tout est susceptible d’être porteur de sens. (On remarquera la présence de VEMTM dans les remerciements en fin de volume : une compagnie fictive récurrente chez MZD.)

Les broderies en marge du texte peuvent sembler gratuites au premier regard. Pas tant que ça, si l’on considère le métier de Chintana, les voix des cinq orphelins qui s’entrelacent, ou si l’on examine le champ lexical du mot texte : on brode une histoire ; une histoire qui a une trame ou qui peut s’avérer cousue de fil blanc, avec de grosses ficelles… Sans oublier que « texte » provient du latin « textus », signifiant justement texte, tissu ou trame… Sans oublier non plus les Parques (fates), dont les cinq orphelins, manière de chœur antique, seraient une émanation.

Tout est lié — une habitude chez MZD.

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On pourra également se reporter à la critique parue dans Bifrost.

Introuvable : plus maintenant
Illisible : oui
Inoubliable : oui

*

L’œuvre de MZD ne se résume cependant pas à cette poignée de romans plus ou moins courts : notre auteur est également responsable d’une poignée de textes, disséminés çà et là au cours des quinze dernières années…

Commençons par « A Prediction », texte datant probablement du tournant du millénaire. Ce bref texte est censément l’œuvre de Wembley Ruse (MZD himself ?), un individu ayant voyagé avec Poe (aka : la sœur de MZD) et son groupe lors d’une tournée en 1995. Moins qu’une nouvelle, il s’agit surtout d’une déclaration d’amour à la chanteuse, qui se focalise sur un instant précis : l’éclosion d’un talent. (Pour de sombres raisons de rachats de catalogues entre maisons de disque, la carrière de Poe n’a pas décollé. Mais on reviendra dans un prochain billet sur son album Haunted, disque tangent à La Maison des feuilles.) Plaisant, mais anecdotique.

On peut le lire sur le fansite Exploration Z, par ici. Sur ce même site est également disponible un deuxième bref texte : « The Most Wondrous Book of All – A Riddle ». Un texte dont MZD ne se présente pas comme l’auteur mais le traducteur, et qui a paru initialement dans le numéro d’hiver de Bookforum Magazine en 2000. Quand on connaît l’attrait de Danielewski pour les auteurs fictifs, il est logique de supposer que cette « énigme » est bien de lui. Qu’est-ce que ce « livre le plus fabuleux entre tous » ? Un livre lisible par les plus jeunes comme par les plus vieux ? Une curiosité.

« You read this book many years ago. You read it every day.
The book is famous. Of course. It is always recommended by someone else–the best definition of fame–though it is also always recommended by its self. »

Pour ma part, je table sur le « livre de la vie ». Sur les forums de MZD, certains parient sur La Maison des feuilles. Allez savoir…

vol1-e-conjunctions37.jpgLa première véritable nouvelle de Danielewski s’intitule « All the lights of midnight », publiée dans le magazine Conjuctions n°37 en 2001 ( que l’on peut lire désormais ici). Le texte prend la forme d’une publication commentant deux autres textes, un article du physicien argentin Salbatore Nufro Orejón, « The Physics of Eror » et un essai portant sur les physiciens et l’influence qu’a pu exercer leur vécu sur leur œuvre théorique. Notamment au sujet de Nufro, ce « Byron de la théorie des champs », chez qui les cordes s’emmêlent : celles de la guitare, dont le personnage jouait avec excellence dans sa jeunesse, et celles de la théorie du même nom. (Tiens, des cordes, qui préfigurent les ficelles brodées de L’Épée des cinquante ans.) Bientôt, vie et théorie se mêlent, d’autant que le passé de Nufro est rien moins que trouble…

En 2010, Danielewski a publié un essai/poème intitulé « The Promise of Meaning », manifeste défendant la poésie. Le texte commence par une phrase-choc : « Writers who do not read poetry cannot be taken seriously. » Mais n’ayant pu trouver le texte complet de cette « Promise », il m’est difficile d’en parler davantage.

vol1-e-blackclock.jpgEnfin, la nouvelle « Clip 4 » (in revue Black Clock n°15, 2012) se révèle du concentré de Danielewski. Au départ, il y a le projet cinématographique d’un certain Darc : The Zoo: Costruire Paradisi Di Buio. Projet auquel rien ne relie explicitement le Clip 4, un bref dialogue entre deux individus : The Man et The Kid. Vintage dans l’apparence, ce bout de film semble dater des années 60, mais comment se fait-il que le Kid parle de liens internet ? « The links are broken », annonce-t-il d’emblée, face à The Man éberlué : « Kid, what do you mean by links? »

La nouvelle elle-même n’est autre qu’une étude/enquête menée par Realic S. Tarnen (ce nom ! on dirait du Pynchon), et annotée par sa petite amie, Caroline Weld. Le texte commence comme une analyse du Clip 4 et passe en revue les différentes théories entourant ce bout de film, ainsi que leurs auteurs, avant de virer à l’enquête, lorsque Realic apprend l’identité des deux acteurs et l’histoire tragique les entourant… et c’est à ce moment-là que la nouvelle devient vraiment intéressante.

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« Clip 4 » condense les thèmes de MZD, tant sur la forme que dans le fond. Un récit dont il n’est pas l’auteur, une mise en page particulière (la marge où Caroline Weld annote le texte de Realic S. Tarnen rappelle la chronomosaïque de Ô Révolutions) ; une vraie-fausse érudition, doublée d’une réflexion sur le cinéma, comme dans La Maison des feuilles, et qui n’est pas sans rappeler in fine l’épigraphe (apocryphe) de Josef Sternberg cité par Steve Erickson dans Zeroville ; des auto-références, telles que le mot « maison » écrit en bleu (La Maison des feuilles), trois « o » en or, vert et violet (Ô Révolutions), l’apparition de nombres significatifs (50 ans, comme L’Épée…, 27, comme le nombre de tomes de The Familiar)…

Les curieux pourront la lire par ici.

En définitive, « All the Lights of Midnight » et « Clip 4 », deux nouvelles de qualité, font regretter que Danielewski ne s’essaie pas plus souvent à cette longueur.

Introuvables : si l’on cherche les textes imprimés, oui
Illisibles : non
Inoubliables : oui