Ô Révolutions (Only Revolutions, Mark Z. Danielewski, roman (?) traduit de l'anglais (US) par Claro. Denoël, coll. « & d'ailleurs », 2007 (2006), 384 pp. GdF.

Avec GiG de James Lovegrove, on évoquait les livres tête-bêche, et de leur lien avec le disque vinyle, objet biface par excellence. La forme du disque (qu’il soit compact ou vinyle) nous ramène à la figure du cercle, et donc à un roman entièrement bâti sur cette forme, Ô Révolutions de Mark Z. Danielewski. Est-ce utile de rappeler que Danieleswki est l’auteur du monstrueux La Maison des feuilles – roman-labyrinthe culte dont on ne parlera pas, le texte étant aisément trouvable depuis sa récente parution en poche –, de L'Épée des cinquante ans, paru en français l'an passé, et que sa série en vingt-sept (27 !!) tomes, The Familiar, dont la publication commence en ce mois de mai, est particulièrement attendue ?

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L’histoire de Ô Révolutions, pour autant qu’elle puisse être résumée, c’est celle de Sam et Hailey, deux ados âgés éternellement de seize ans. Quand ils se rencontrent, c’est l’amour fou et inconditionnel. À bord d’une kyrielle de voitures, ils traversent à fond de caisse les États-Unis, de Gettysburg jusqu’au fin fond du Montana, en passant par La Nouvelle Orléans, Saint Louis et Rapid City. Leur quotidien ? Rouler et baiser. Jusqu’à ce que la mort les sépare. Et échapper au Fêlé.

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Ô Révolutions est à la croisée de plusieurs genres. C’est un double poème en vers libres. C’est du flux de conscience, à la Virginia Woolf ou à la James Joyce, de telle sorte que l’intrigue est malaisée à suivre — mais l’intérêt ne se situe pas forcément là. C’est aussi une romance, très Roméo et Juliette – est-ce spoiler que de dire qu’elle finit mal, forcément ? C’est aussi un road-novel ; à vrai dire, on n’est pas si loin de Sur la route. Les voitures (volées) se succèdent, des vieilles caisses pour Hailey, des modèles récents voire restant à inventer pour Hailey. C’est aussi un nature writing d’un genre particulier — l’histoire de Sam est ponctuée d’animaux, celle d’Hailey de végétaux.

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Si le précédent roman de Mark Z. Danielewski, La Maison des feuilles, était une œuvre centrée sur les espaces intérieurs, aussi infinis qu’ils soient, Ô Révolutions est au contraire ouvert, tant sur la géographie que l’histoire. On parcourt dans ce texte les grands espaces de l’Amérique du Nord et deux siècles d’histoire mondiale (quoique américano-centrée), de 1863 à 2063 avec l’assassinat de John F. Kennedy comme pivot. De fait, le texte (narratif) coexiste à côté d’une « chronomosaïque », située dans la marge, listant les événements, importants ou non, des époques traversées.

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Comme dans La Maison des feuilles, le roman fourmille de jeux typographiques. (Un roman de MZD qui en serait dépourvu ne serait pas un roman de MZD, pourrait-on se dire…) Ou plutôt : Ô Révolutions est un immense jeu romano-typographique basé sur la figure du cercle. À la différence de GiG, où 1) le choix d’un livre biface a été opéré par l’éditeur et 2) le cercle est celui d’un disque vinyle, Ô Révolutions se base sur 1) un choix de l’auteur et 2) la figure de la bobine de film.

Tout y est subordonné au cercle. À commencer par celui qu’accomplit le livre quand on le retourne pour passer de l’histoire de Sam à celle de Hailey. Le titre (qui comporte trois « O » comme autant de cercles) renvoie au geste que le lecteur doit accomplir : retourner le livre. Lui faire effectuer précisément une révolution. Trois cent soixante pages comme autant de degré dans un cercle ; les O et 0 en vert (Sam) ou en doré (Hailey) ; double numérotation de page ; les pastilles qui interviennent à intervalles réguliers en bas de page, comme les « brûlures de cigarette » au cinéma, indiquant le changement de bobine. La fin de l’histoire renvoie à son début. Et la double page centrale propose en regard deux pages identiques : un instant de fusion au moment où Sam et Hailey sont, dans l’histoire, les plus éloignés l’un de l’autre. Le couple, justement, comme cercle parfait : « noUS ». La mise en capitale de « US » n’a rien d’anodin, signifiant tout à fois « nous » en anglais, mais désignant aussi (désolé de l'évidence) les États-Unis.

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Mise en page tête-bêche oblige, la symétrie régit les récits de Sam et Hailey, qui se font écho tout en divergent l’un de l’autre. Les deux protagonistes vivent des événements similaires, mais l’un et l’autre les perçoivent différemment. Visuellement aussi : les mêmes pages de chaque histoire se renvoie l’une l’autre, mais l’écho se fait parfois sur une seule double page, des détails apparaissant dans le récit de Sam comme dans celui de Hailey – éloignés dans le temps du récit mais adjacents sur l’espace de la page.

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L’écriture du roman est volontiers cryptique. Individuellement, de très belles phrases (chapeau au traducteur Claro : en anglais, le roman est d’une lecture des plus ardues et m’est tombé des mains), un texte riche en néologismes et en jeux de mots.

À noter que l'édition américaine est pourvue d'une concordance (cliquer sur les images pour les voir à l'endroit) :

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L’éditeur conseille d’alterner huit pages du récit de Sam avec huit pages du récit d’Hailey. Pour ma part, vingt-quatre me semble idéal, interrompt moins le flux de lecture (et fatigue moins les mains).

En somme, d’un point de vue conceptuel, Ô Révolutions est un livre-objet superbement abouti, une véritable réussite formelle, qui ne laisse peu de place à l'improvisation, comme en témoignent ces posters réalisés par Danielewski (les contraintes formelles par ici et le déroulé de l'histoire par là). (Cf. aussi cette infographie du roman.) Mais pour le plaisir de lecture ? Il faut s’accrocher pour ne pas être laissé sur le bord de la route…

En définitive, Ô Révolutions nécessiterait, pour expliciter chaque phrase des récits de Sam et Hailey et chaque entrée de la chronomosaïque, une exégèse encore plus longue que le roman. Pour notre part, on s’en tiendra là. En attendant le premier volume de The Familiar (dont il sera prochainement question)…

Introuvable : non
Illisible : oui
Inoubliable : oui