The Familiar v1: One Rainy Day in May, Mark Z. Danielewski. Pantheon Books, 2015. 880 pp. GdF.

La parution française de L’Épée des cinquante ans en 2013 avait quelque chose de trompeur : cela donnait à la fois l’impression que Mark Z. Danielewski continuait à publier (non) et qu’il s’enferrait dans une voie typo-poétique (non plus : c’est plutôt Ô Révolutions qui s’inscrit dans la continuité de L’Épée…).

En réalité, il a fallu attendre neuf ans avant de pouvoir lire quelque chose de nouveau de la part de l’auteur de La Maison des feuilles (si l’on fait exception de la nouvelle « Clip 4 » en 2012). Pour un résultat qui, au vu de ce premier tome, promet au minimum d’être monstrueux, tant en termes de taille que d’ambition.

Bref récapitulatif : en 2010, MZD annonce qu’il se lance dans un projet au long cours, l’écriture d’une saga en vingt-sept (27 !!!) volumes. Le sujet ? Un jour, une fillette trouve un chat. Par la suite, pas grand-chose à se mettre sous la dent (bien qu’il semble que ça ait phosphoré entre l’auteur et ses fans, sur son forum officiel). Sur sa page Facebook, MZD s’est longtemps contenté de publier des photos de carrés noirs, ou de cieux étoilés (les étoiles trouveront leur explication dans l’une des dernières pages du premier tome), avec des lignes de chiffres énigmatiques.

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Ce n’est que début 2015 qu’a enfin été confirmée la sortie du premier volume de The Familiar, One Rainy Day in May – suivie de celle du deuxième volume, prévu pour octobre, puis de l’annonce de MZD de sortir deux ou trois tomes par an pendant les treize prochaines années. Rien que ça.

Si cela n’était pas déjà clair, cette annonce l’a confirmé : MZD est fou.

Alors, qu’en est-il de ce premier volume de The Familiar ? D’abord, l’objet-livre est énorme : 880 pages, en quadri, et la mise en page intérieure semble un véritable foutoir…

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Le livre s’ouvre par une sorte de pré-générique : quatre séquences se succèdent avant l’apparition du titre. Tout d’abord, le monologue d’entités d’un futur très lointain, puis une histoire de rodéo, une vidéo sur deux camés, et le dialogue entre un garçon et une fille des cavernes. Curieuse entrée en matière, les liens avec la suite du texte sont rien moins qu’obscurs.

Débute alors véritablement The Familiar.

Chaque chapitre est introduit par une page de titre illustrée. Les chapitres sont de longueur variable, que viennent différencier polices de caractère, modes d’écriture et coins de page colorés. Lesdits coins comportent, au début et à la fin du chapitre, la mention du lieu, de la date et de l’heure : le roman entier se déroule sur la seule journée du samedi 10 mai 2014, de 8h03 à 23h32… À Los Angeles, la journée s’avère pluvieuse.

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Il y a Xanther, jeune fille de douze ans, épileptique, et qui se pose beaucoup de questions. Son père adoptif (dont les initiales forment DZM…), dont elle était demeurée proche, est mort récemment en Irak. Ce 10 mai, elle se rend avec son père chez un vendeur d’animaux de compagnie pour y acheter un chien. Un animal, cela lui ferait du bien, c’est ce que se sont dit ses parents.

Anwar, le père adoptif de Xanther, est un informaticien. Le moteur qu’il a développé pour le jeu Paradis Open s’avère plus complexe que prévu. Quant à Astair, la mère de Xanther, elle galère, devant gérer entre ses filles – outre Xanther, il y a les jumelles Freya et Shasti – et sa reprise d’études en psychothérapie.

À Los Angeles toujours, il y a un policier d’origine turque, Özgür, dont les méditations sur la ville sont interrompues par la découverte d’un meurtre ; il y a aussi un chauffeur de taxi arménien, qui conduit un individu menant justement des recherches sur le génocide de son peuple. Il y a enfin Luther, un jeune gangster plein d’ambition, chargé de tuer un geek.

Au Texas, Cas et Bobby, un couple de scientifiques âgés, se cachent. Ils craignent que l’appareil qu’ils ont mis au point, l’Orbe, ne tombe en de mauvaises mains. L’Orbe, à même de faire passer la Machine de Person of Interest pour un bricolage d’amateurs, serait capable de prédire le futur.

Au Mexique, le trafiquant d’animaux Isandorno réceptionne quatre caisses alors qu’il ne devrait y en avoir que trois.

À Singapour, Jingjing, un drogué, accompagne nuitamment une vieille femme, supposée guérisseuse et qui possède un chat, au domicile d’un milliardaire…

Et il y a trois Constructs Narratifs, les Narcons, qui interviennent régulièrement dans le texte pour donner des précisions, ou pour traduire tel ou tel phrase en langue étrangère. Et qui, bien que hors de la continuité narrative, pourraient bien chercher à y jouer un rôle.

Et comme dans tout épisode de toute série, le livre s’achève sur une preview de l’épisode suivant : une quarantaine de pages tirées du tome 2, où il est question d’une chouette. Le texte s’y fait par endroit très graphique, les mots, les lettres s’assemblant pour dessiner la chose qu’elles décrivent.

(Pfiou.)

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Il ressort de la lecture de One Rainy Day in May à la fois fascination et frustration. Si certaines interrogations liées au projet The Familiar trouvent une réponse, d’autres questionnements pointent le bout de leur nez…

Fascination d’abord, car le projet global est d’une ampleur sans précédents ; car l’objet-livre est superbe ; car ce premier volume abandonne la poésie hermétique de Ô Révolutions et se rapproche davantage de La Maison des feuilles : plusieurs histoires sûrement passionnantes se dessinent, orientant le roman vers l’imaginaire, certains liens entre personnages se devinent, des questions se posent…One Rainy Day in May voit aussi le paradigme danielewskien évoluer : le roman est ouvert. Là où La Maison des feuilles était foisonnant mais concentré autour d’un espace clos (quoique potentiellement infini), là où Ô Révolutions adoptait la figure close du cercle, ce premier tome de <The Familiar est ouvert sur l’extérieur – les rues de Los Angeles ou Singapour, le désert texan ou mexicain – et est peuplé de personnages plus vivants que jamais.

Mais la frustration est présente aussi : certains personnages paraissent d’une importance mineure (deux chapitres pour Isandorno, autant pour le taximan arménien et les scientifiques planqués) ; certains chapitres sont proches de l’illisible (les chapitres de Luther et Shnorhk sont malaisées à lire, mais ce n’est rien en comparaison du pidgin anglais singapourien de Jingjing, sabir mêlé de caractères chinois et russes) ; le résultat n’est pas tout à fait à la hauteur des attentes – ou disons que ça manque de cliffhangers –, et ça fait un peu mal aux fesses (et au portemonnaie) de se dire qu’il faudra patienter deux ou trois tomes supplémentaires pour savoir si, in fine, on accroche ou pas.

D’autant que MZD tend le bâton pour se faire battre : l’intrigue principale est – a priori – mince, le livre contient beaucoup de blancs et pourrait, avec une mise en page normale, être condensé en un volume de 300 pages. Et il n’est pas certain que tous les lecteurs soient prompts à laisser le bénéfice du doute sur 880 pages pas toujours lisibles. La quatrième de couverture est obligée d’en faire des tonnes :

« (…) a creature as fragile as it is dangerous… which will change not only her life and the lives of those she has yet to encounter, but this world too – or at least the world we think we know and the future we take for granted. »

Le courage de l’éditeur est à ce titre remarquable. S’investir dans la publication d’une série en 27 volumes, avec l’inévitable attrition des ventes, nécessite des bollocks grosses comme ça. Néanmoins, si les ventes ne suivent pas, MZD ne se fait guère d’illusions, même s’il semble que le contrat de l’auteur couvre les dix premiers volumes. Dans les interviews données en mai-juin 2015, Danielewski déclarait achever les corrections du volume 2, et indiquait qu’un tiers des vingt-sept volumes était déjà écrit.

La Maison des feuilles avait comme protagonistes un photographe en train de réaliser un home-movie ainsi qu’un étudiant en ciné ; le road-novel Ô Révolutions se fondait sur la forme de la bobine filmique – était quasiment un film. Ici, MZD délaisse le grand écran pour le petit : le découpage du roman comme des chapitres forme une narration sérielle, quand ce ne sont pas certaines pages qui évoquent des vidéo YouTube… Les esprits chagrins pourront s’interroger sur l’absence de contenu en ligne : pourquoi se contenter d’un livre alors que le projet se prêterait à des déclinaisons multimédia ?

Une chose est sûre : The Familiar suscite l’exégèse. Quels sont les liens que ce roman entretient avec les précédents ? On retrouve l’énigmatique VEM : qu’est-ce ? Le mot « house » apparaît en bleu, mais parfois seulement. Dans une même continuité, le terme « familiar » apparaît systématiquement en rose. D’ailleurs, les termes « maison » et « familier » sont connexes, évoquant quelque chose de domestique. Le familier du titre, est-ce le chat recueilli par Xanther ? Ou un titre ironique, MZD nous amenant vers des territoires « infamiliers » ?

vol1-f-greycat.jpgEn parlant de matous, pourquoi trouve-t-on un chat gris parmi les chats roses sur la couverture ? Y a-t-il quelque chose à décoder dans les « crumbs » qui ornent les marges ? Surtout lorsque ces crumbs passent de noir à rose sur certaines pages (et à bleu à au moins un endroit). Le forum officiel de MZD phosphore déjà...

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Les couleurs y ont sûrement un sens. Une chose est certaine : les polices de caractère en ont un. Citées à la fin de l’ouvrage, elles apparaissent comme des acteurs au générique d’un film. Chose qu’elles sont précisément. Non pas qu’elles agissent, mais leur nom et leur utilisation reflète le caractère des personnages. Quelques exemples : les chapitres dédiés à Xanther sont écrits en Minion, et « minion » signifie en anglais sbire, laquais, favori… voire familier, dans le sens de « créature entretenant un rapport avec un magicien » ; les chapitres Luther sont en Imperial, dénotant l’ambition du personnage ; pour Shnorkh l’Arménien hanté par le génocide de son peuple, c’est Memorial ; Özgür, policier, voit ses chapitres écrits en Baskerville ; la typo épurée de Jingjing est la même que la signalétique de Singapour…

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À croire que l’œuvre de MZD détient un sens profond et caché. Comme si le hasard n’y avait pas de place, et que tout, absolument, y est réfléchi, porteur d’un sens dont l’évidence demeure à trouver. Comme si trouver la signification de tous ces indices permettrait de mieux comprendre l’œuvre en question, partant le monde. Et ce n’est pas un hasard si l’auteur a publié en 2010 un manifeste/poème, « The Promise of Meaning »…

Une fois One Rainy Day in May fini, difficile donc de se forger un avis définitif. Comme je le disais plus haut, ’est un peu là que le bât blesse : ce premier volume est foisonnant, mais ne donne que peu de choses au lecteur. En définitive, c’est le résumé sur le rabat qui s’avère le plus excitant, ouvrant des perspectives pour le moment absentes du projet. Pour ma part, je reste sur une impression mitigée.

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Le deuxième volume s’intitule Into the forest : quelle forêt ? Celle d’algorithmes vue par Anwar ? Celle où vole la chouette dans la preview du T2 ? Sa sortie est prévue pour octobre 2015. Aucun doute, on le lira.

Introuvable : non
Illisible : oui
Inoubliable : oui