Anvil Vapre, Autechre (Warp, 1995). 4 morceaux, 35 minutes.
Tri Repetae, Autechre (Warp, 1995). 10 morceaux, 72 minutes.
We R are Why, Autechre (Warp, 1996). 2 morceaux, 14 minutes

En 1995, ça faisait Tilt chez Scott Walker, tandis que David Bowie allait Outside. Les Smashing Pumpkins nous emmenaient dans leur ambitieuse balade nocturne qu’est Mellon Collie and the Infinite Sadness ; Radiohead passait aux choses sérieuses avec The Bends et Björk partait dans tous les sens avec Post ; les rigolos de Rammstein débarquaient avec leurs peines de cœur, Herzeleid. Sonic Youth se faisait propre avec Washing Machine (on reparlera de musique et de machine à laver dans ce volume de l’Abécédaire, soyez-en certain). Côté électro, Brian Eno et U2, sous le pseudo commun Passengers, s’essayaient aux BO inexistantes avec Original Soundtracks 1 (on en reparlera aussi, mais par la bande), les Chemical Brothers sortaient le tonitruant Exit Planet Dust, Aphex Twin testait l’empathie avec …I care because you do. Et Autechre, après Incunabula et Amber, passait la troisième.

Dans la rubrique « Autechre et les nombres » : le titre de l’album le positionne de manière plus qu’évidente dans la discographie du groupe.

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Tri Repetae est sorti en novembre 1995, mais a été précédé d’un mois par un EP, Anvil Vapre – méthode qui sera, pour quelques années, une habitude du duo. Anvil Vapre, titre énigmatique : la vapeur d’enclume ? (Si on se fie à la prononciation de « vapre », proche de « vapour ».) L’EP débute avec « Second Bad Vilbel », accessoirement premier morceau du groupe à bénéficier d’un clip. Celui-ci, signé Chris Cunnigham, se focalise sur une créature biomécanique et ses métamorphoses.

Grosses rythmiques industrielles, façon pistons et marteaux en folie, alternent avec grincements menaçants… « Second Bad Vilbel » chante le blues des chaînes de montage d’automobiles. Les titres suivants, « Second Scepe » et « Second Scout », poursuivent dans cette même mélancolico-indus. (Et oui, tous les titres débutent par « Second »… parce que.) Pour terminer les trente cinq minutes de l’EP (aussi long que certains LP, oui), le duo propulse « Second Peng », onze minutes inquiétantes menées par une mélodie, façon guimbarde du XXXe siècle, dans les entrailles de quelque usine tournant sous pilote automatique. Pas aussi puissant que le précédent EP du duo, Garbage, Anvil Vapre n’en demeure d’une écoute intéressante avec son travail sur les textures sonores

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Et donc, Tri Repetae. Un album paru sous une pochette d’un or sombre intégrale, immanent. Pas de mention de titre ou de nom du groupe, rien. Le livret lui-même ne comporte aucune info ; celles-ci se retrouvent rassemblés sur la face imprimée du CD lui-même.

Si Anvil Vapre n’avait pas été assez clair, l’introductif « Dael » pose les choses de manière catégorique : ce troisième opus sera mécanique. Imaginez un robot triste dansant un slow : grosso-modo, vous avez l’idée. Après cette solide déclaration d’intention suit « Clipper », titre plus rythmé où s’affrontent mélodie fragile et gros synthés bourdonnants. Les titres suivants (« Leterel », « Rotar ») poursuivent dans cette lignée : des rythmiques élaborées, sur lesquelles se nouent des mélodies plaintives, pour des titres déployés sur une huitaine de minutes – des dix morceaux du disque, seuls deux sont d’une longueur légèrement inférieure à cinq minutes.

Après quatre morceaux rythmés, « Stud » ouvre une parenthèse plus apaisée, à la langueur lancinante. Apaisées, les machines ? Pas vraiment. « Eutow » (qui se prononce U2 ?) est probablement le titre le plus commercial du disque. Une durée de 4’16", une mélodie céleste sur laquelle se greffent une efficace rythmique technoïde et de gros synthés bien gras. Efficace. Et propre à faire pâlir « C/Pach » et « Gnit », les oubliables morceaux suivants.

« Overand » est une nouvelle parenthèse dans ce disque de tôles froissées et de machines survoltées : sept minutes trente où l’auditeur, gagné par la lenteur et la douceur lénifiantes de ce titre, ne peut que se laisser aller à la torpeur. C’est là un morceau étonnant, où derrière la mélodie hypnotique se dissimulent une myriade d’accidents sonores, à la limite de la perception.

Et voici venir « Rsdio », une fresque de six cent huit secondes qui conclut l’album. « Rsdio », c’est une rythmique martiale, imparable. Les machines sortent de l’usine et ne feront pas de concession. Mais bon, on connaît la solution : rien de tel pour désactiver un grille-pain devenu berseker que de tirer la prise. Ainsi, « Rsdio » se conclut par une minute de grésillements.

Tri Repetae est également le premier album où le duo propose une piste bonus exclusive à l’édition japonaise : « Medrey ». Bien que ce titre court (quatre minutes au compteur) puise dans la même boîte à outils que le reste du disque, il réussit l’exploit d’être parfaitement anodin. On l’écoute et puis on l’oublie. Un titre pas spécialement honteux, juste inaudible – Autechre fera pire sur Untilted, avec un titre bonus japonais qui a tout du doigt d’honneur.

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Terminons avec We R are Why, seule production du duo pour l’année 1996, single de deux morceaux. Le premier, « We R are Why », consiste en un martèlement façon hip-hop du IIIe millénaire mais d’un univers parallèle, tandis que la limpide ligne mélodique ne cesse de se fracturer. « Are Y Are We » second morceau donne le la pour les orientations futures : une rythmique à la précision chirurgicale, une mélodie d’ailleurs… mais le morceau mute à mi-chemin pour explorer d’autres contre-allées. Pas indispensable, mais des plus plaisant.

In fine, Tri Repetae s’avère un album solide, cohérent de bout en bout, qui synthétise la période ambient d’Autechre et annonce les évolutions futures, axées sur la recherche rythmique et la mise en retrait des mélodies. En résumé, le dernier album aisément écoutable, situé pile à la frontière de l’expérimentation pure.

Introuvable : non
Inécoutable : ça passe encore
Inoubliable : oui