Incunabula, Autechre, Warp (1993). 11 morceaux, 78 minutes.

Dans un précédent billet, je brossais à grands traits une histoire des musiques électroniques. Parmi les genres ayant éclos au fil des décennies, il me faut avouer que celui de l’electronica — surnommée « intelligent dance music », comme s’il y avait de la « stupid dance music », comme s’il était possible de danser sur de l’IDM — est celui que je goûte le plus. Allez savoir pourquoi… Parce que les glitchs et les bleeps s’avèrent plus intrigants que tous les poum-poum-poum technoïdes ?

Dans le genre, Autechre est, à n’en pas douter, l’un des meilleurs groupes d’electro : Sean Booth et Rob Brown, un duo de têtes chercheuses qui n’ont eu de cesse, depuis leur premier album, de tracer un sillon très personnel. L’histoire d’Autechre est liée à Warp Records, un label basé à Sheffield, fondé en 1989, qui a gagné ses lettres de noblesse en éditant bon nombre de musiciens d’IDM, dont certains des albums sont devenus des jalons du genre. Bien vite, Autechre a fini par faire partie de la sainte trinité du label, formée par Aphex Twin et Boards of Canada. Une production interrompue depuis plus de vingt ans, une qualité rarement démentie, une expérimentation constante. Mais là où les morceaux d’Aphex Twin me paraissent, ou partir dans tous les sens dans ses titres les plus acid, ou bien être un tantinet ennuyeux dans ses titres ambient, là où ses albums me paraissent manquer de consistance, morceaux et albums d’Autechre me semblent à l’inverse construits, procédant d’une démarche laissant peu de place au désordre. Quant à Boards of Canada, c’est une autre histoire — dans le genre secret que l’on garde par devers soi, de peur de l’affadir à trop en parler (mais il y a des choses à dire sur Boards of Canada ; j’y reviendrai sûrement dans un billet ultérieur).

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Intéressons-nous donc aux tout débuts d’Autechre. Avant Incunabula (1993), premier album officiel d’Autechre, il y a eu quelques morceaux épars et un EP, Cavity Job (1991). Et encore avant : une cassette audio, tout simplement titrée Autechre et comprenant deux morceaux, « Autechre » et « Saw You ». En réalité, il s’agit d’une démo, dont l’existence n’a été révélée qu’en mars 2015. Introuvable, naturellement. Et tout aussi inécoutable, les morceaux n’ayant fuité nulle part. Selon le site de référence Discogs, c’est sur la foi de ces deux morceaux que le duo aurait signé chez Warp.

vol1-i-cavity.jpgBref, retour à Cavity Job. Ce maxi de deux titres laissait déjà entrevoir de quoi le son Autechre serait fait. Enfin, juste un peu. Entre deux passages très technoïdes s’intercalent des séquences ambient, qui présagent la mélancolie des disques qui suivront. De frénétiques beats old school, des synthés très eighties, des samples potaches (« Cavity Job » commence par une visite chez le dentiste, comme le titre l’indique). Une curiosité, un chouïa vieillotte, à réserver aux fans du groupe. Longtemps introuvable, Cavity Job a bénéficié d’une réédition dans le coffret EPs 1991-2002.

Les disques qui suivront, à commencer par Incunabula, donc, seront fait d’une autre étoffe. Moins qu’un album, il s’agit plutôt d’une compilation de morceaux indépendants. Ce qui n’empêche le disque de trouver une certaine cohérence le long de ses 78 minutes. Cela, dès son titre : « incunabula » signifie en latin « berceau, origine, commencement ». (L’on verra progressivement que les titres des albums d’Autechre indiquent leur place dans la discographie du duo.)

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vol1-i-basscad.jpgLe disque commence gentiment avec « Kalpol Introl », court morceau (que l’on peut entendre dans Pi de Darren Aronofsky) qui s’enchaîne vite avec « Bike ». Synthés menaçants à l’arrière-plan, mélodies plus légère. Même ambiance inquiète pour « Autriche », où une voix féminine proférant des paroles incompréhensibles sous-tend le morceau. Comme si on écoutait une conversation, plongé dans un demi-sommeil, ou bien de l’autre côté de la réalité. « Bronchus 2 » est un intermède plus abstrait, annonciateur de la suite de la discographie : un espace sonore d’une profondeur inouïe, une mélodie qui se dissimule derrière les percussions – pas le meilleur moment de l’album toutefois. À l’inverse de « Basscadet », plus trépidant, qui s’avère l’un des titres les plus évidents, lorgnant du côté de la techno… mais à la manière qui va devenir celle d’Autechre. Un morceau qui aura droit à son propre EP de remix, Basscad (1994) — seule et unique fois que le groupe publiera un disque de remixes.

« Eggshell » reprend et développe un morceau plus ancien (« The Egg »), déploie ses nappes synthétiques et ses mélodies mélancoliques sur près de neuf minutes. Comparer « The Egg » et « Eggshell » permet de constater l’évolution rapide suivie par le duo : paru sur la compilation Artificial Intelligence (1992), « The Egg » est très marqué par des influences hip-hop, qui s’effaceront dans « Eggshell », portant le morceau dans des territoires bien plus atmosphériques.

« Doctrine » réveille l’auditeur assoupi avec ses sonorités industrielles. « Maetl » évoque un morceau baroque du XXIIIe siècle. Avant de replonger dans la torpeur au cours des onze minutes de « Windwind », plus long morceau du disque, à l’ambiance quasi-hypnotique. « Lowride » superpose ces mêmes ambiances éthérées avec le son plus terre-à-terre de quelques notes de piano répétées, sample d’un morceau de Miles Davis. Enfin, « 444 » conclut le disque avec une mélodie douce-amère sur des rythmes concassés.

Le mélange de nappes atmosphériques et de rythmiques complexes s’avère évocateur, faisant d’Incunabula une déambulation mélancolique et nocturne à travers des paysages de friches industrielles.

La musique electro, qui repose beaucoup sur l’emploi de machines, a un problème commun avec les effets spéciaux numériques dans le cinéma de SF : le temps lui inflige souvent un coup de vieux. Risquons cette comparaison : Incunabula est sorti la même année que Jurassic Park. Et Incunabula n’échappe guère à la règle, avec un son quelque peu daté. Quant à Booth et Brown, eux-mêmes l’estiment « cheesy ». Il n’empêche : l’œuvre d’Autechre n’ayant eu de cesse d’explorer des territoires musicaux inconnus, de moins en moins accessibles à l’auditeur néophyte, ce premier album représente sûrement la meilleure porte d’entrée pour découvrir l’œuvre du duo.

Introuvable : nullement
Inécoutable : pas encore
Inoubliable : oui