Le Trou noir [The Black Hole], Gary Nelson (1979). 97 minutes, couleurs.

Le 10 avril 2019, la preuve visuelle a été apportée que les trous noirs n’étaient pas une vue de l’esprit, avec cette image un peu floue donnant l’impression d’admirer un donut doré. Mine de rien, c’est émouvant.

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Évoqués dès le XVIIIe siècle, les trous noirs voient leur existence prédites par la théorie de la relativité générale d’Einstein, et leurs caractéristiques sont découvertes au fil des années et décennies suivantes, avec une nette accélération à partir de la seconde moitié du XXe siècle : Karl Schwarzschild théorise en 1915 le rayon qui porte son nom, en deçà duquel les coordonnées spatio-temporelles perdent tout sens ; en 1930, le physicien indien Subrahmanyan Chandrasekhar décrit la façon dont les étoiles massives se transforment en trous noirs ; à partir de la seconde moitié des années 60, Stephen Hawking commence à travailler sur les trous noirs ; en 1967, le terme « trou noir » est forgé par John Wheeler ; en 1971, les observations du système binaire Cygnus X-1 permettent d’y supposer la présence d’un trou noir. Cygnus : retenez ce nom.

Bien entendu, la science-fiction n’est pas en reste : si on rencontre des objets stellaires rappelant de loin les trous noirs dans les années 50, il faut attendre Poul Anderson et sa nouvelle « Supernova » en 1968 pour lire quelque chose d’à peu près au point scientifiquement parlant. Jerry Pournelle prend le relais en 1973 avec sa nouvelle « He Fell into a Dark Hole ». Frederik Pohl, avec sa série de la « Grande Porte » place les mystérieux Heechees en plein cœur du trou noir central de notre Galaxie. Dans Exultant, Stephen Baxter nous y amène au plus près ; récemment, Greg Egan et Nancy Kress franchissaient l’horizon des événements, avec deux textes magistraux : « La Plongée de Planck » et « Shiva dans l’ombre ».

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Du côté des salles obscures, on a probablement tous en tête Interstellar (2014) de Christopher Nolan. Le film est bourré de défauts (avec un regard acéré, Roland Lehoucq et J-Sébastien les listent mieux que moi dans La science fait son cinéma), mais pas celui d’être laid, et ses superbes images du trou noir judicieusement nommé Gargantua – des images présentant, avec un peu de plus de puissance de calcul, ce que Jean-Pierre Luminet avait établi à la main dès la fin des années 70 – ont fait date.

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Déjà, en 1997, Paul W. S. Anderson tentait de nous faire frémir avec Event Horizon, où un vaisseau spatial employant un trou noir comme moyen de propulsion revenait dans notre Système solaire. Mais, sauf erreur de ma part, la précédente apparition de ce genre de singularité au cinéma remonte à l’objet de ce billet, voici quarante ans : Le Trou noir, film réalisé par Gary Nelson et produit par… Disney. Tout arrive.

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Pour expliquer la nature malléable de l’espace-temps, on utilise souvent l’analogie d’un tapis en caoutchouc, plus ou moins déformé par les astres — planètes, étoiles ou trou noir. Le générique recourt à cette comparaison, la caméra passant de part et d’autre d’une grille verte, jusqu’à s’approcher d’un puits gravitationnel…

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Bref. Nous voici en 2130 ; l’astronef USS Palomino se dirige vers la Terre quand il passe aux abords d’un trou noir. À proximité se trouve un vaisseau spatial, nommé avec un certain sens de l’à-propos… Cygnus. Le vaisseau paraît abandonné mais reste mystérieusement en place à quelque distance de la singularité.

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L'USS Palomina
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Le Cygnus…

L’équipage – le capitaine Holland, le jeune lieutenant Pizer, la très télépathe Dr Kate McRae et le Dr Alex Durant, sans oublier V.I.N.CENT le robot – décide d’aller voir de plus près.

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L'équipage de l'USS Palomina. Le truc moche au milieu, c'est V.I.N.CENT.
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Kate McRae et le Dr Reinhardt. Et le trou noir.

Bien entendu, le Cygnus n’est pas vide de toute présence : à bord se trouvent des androïdes… ainsi que le Dr Hans Reinhardt, un scientifique ayant choisi de consacrer ses recherches au trou noir voisin, après que l’astronef ait été mis hors-service par des météorites. Son but est de traverses la singularité, aidé par ses androïdes menaçants… Si Dr Alex Durant (Anthony Perkins) ressent une fascination sans faille pour Reinhardt, ses coéquipiers soupçonnent vite leur hôte de cacher des choses. C’est le cas. Et avec un trou noir à proximité, les choses ne peuvent que mal se passer.

Avec le Cygnus comme Nautilus immobile (mais promis à de grands voyages ?) et Reinhardt en Nemo de l’espace, Le Trou noir a un petit côté Vingt Mille Lieues dans l’espace. Maximilian Schnell en Dr Hans Reinhardt n’est d’ailleurs pas dépourvu de charisme – du moins, plus que ses antagonistes, parmi lesquels on croise Anthony Perkins (Psychose) et Robert Forster (le shérif Harry Truman dans la saison 3 de Twin Peaks, c’est lui). Néanmoins, les inspirations du film sont à chercher plus près.

Sorti en décembre 1979, soit onze ans après l’inoxydable 2001, l’odyssée de l’espace, deux ans après Star Wars et deux semaines après Star Trek: The Motion(less) Picture, le film de Gary Nelson fait néanmoin pâle figure par rapport à tous ses illustres devanciers – le film ne semble d’ailleurs pas être resté dans les mémoires.

De La Guerre des étoiles, Le Trou noir garde les robots. Vincent et Bob, avec leurs grosses bouilles rouges et rondes, n’ont l’air d’être là que pour appâter le chaland de 7 ans et demi – car à aucun point de vue, ces robots n’ont de sens. Capables de léviter et de causer comme vous et moi (l’occasion de quelques réparties amusantes), ils sont supposés indispensables… malgré leurs faiblesses techniques criantes (deux grands yeux assez peu expressifs, deux bras non-articulés mais capables de tirer au laser). Ah, et puis ils tremblent quand ils ont peur ou froid. C’est avec ces pitoyables tas de ferraille que l’influence disneyienne est la plus forte, et la plus agaçante.

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Tout part en cacahouète.

Et puis il y a des méchants robots, interprétés par des acteurs aux mouvements vaguement mécaniques – des Stormtroopers du pauvre. Certains des androïdes, aux masques miroir, rappellent quant à eux les policiers de THX 1138 (1971). Merci, George Lucas.

De Star Trek: The (Slow) Motion Picture, Le Trou noir emprunte plusieurs éléments : l’ouverture musicale sur fond noir au début du film, histoire de mettre le spectateur dans l’ambiance, le rythme posé, le personnage du savant fou, des tentatives de réalisme, les questionnements… et en oublie d’autres (l’intérêt). Et de 2001, l ’odyssée de l’espace, on peut émettre l’hypothèse que le présent film tente d’y rendre hommage au travers de sa séquence finale, hélas plombée par une imagerie judéo-chrétienne hors de propos.

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Tout part en cacahouète.
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Le fusil de Tchekhov adapté à la SF : « Si dans le premier acte vous dites qu'il y a un trou noir, alors il faut absolument qu'un vaisseau tombe dedans au second ou au troisième acte. »

À la différence des deux films de Robert Wise et Stanley Kubrick, qui se revisionnent aujourd’hui sans trop piquer les yeux, les effets spéciaux du Trou noir ont pris un petit coup de vieux : les maquettes et les matte paintings se devinent un peu trop aisément, les fonds verts aussi. Sous l’aspect scientifique, c’est inégal : si l’équipage du Palomino se déplace en apesanteur dans l’USS Palomino, on entend des bruits dans l’espace. Plus tard, les protagonistes se retrouvent dans des zones du Cygnus où des brèches sont ouvertes vers l’espace… mais ils respirent comme si de rien n’était. Quant à l’objet donnant son titre au film, sa représentation correspond aux connaissances de l’époque : une zone sombre au centre d’un tourbillon bleuté, censément le disque d’accrétion.

Enfin, notons la partition, signée par l’illustre John Barry, qui s’avère presque trop classieuse par rapport au film.

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En dépit de ses inspirations flagrantes et de ses défauts formels (et la présence de ces fichus robots), Le Trou noir ménage quand même quelques scènes ou images intéressantes dans leur aspect graphique. Bref, tout n’est pas à jeter au fin fond d’une singularité gravitationnelle dans ce film…

Introuvable : non
Irregardable : oui
Inoubliable : non