Calabi-Yau Space, Dopplereffekt (Rephlex, 2007). 8 morceaux, 37 minutes.

En mathématiques, un espace (on dit aussi une variété) de Calabi-Yau est… un truc assez complexe, un peu trop pour le non-physicien qu’est votre serviteur. Une sorte de machin multi-dimensionnel dans l’espace-temps, fort utile pour la théorie des super-cordes – c’est là-dedans que pourrait se planquer la petite huitaine de dimensions cachées d’une théorie en mettant onze en jeu). Parfois, une variété de C-Y ressemble à ceci :

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J’imagine que Roland Lehoucq saurait mieux vous expliquer cela. Quoi qu’il en soit, Calabi-Yau Space est aussi un album du groupe Dopplereffekt, bien heureusement moins complexe que la variété mathématique à laquelle il fait référence. Un peu.

Pas tout à fait comme son nom le laisserait supposer, Dopplereffekt (« effet Doppler » dans la langue de Ralf Hütter) est un groupe originaire de Detroit, mené par Gerald Donald et Michaela To-Nhan Bertel. Si leur musique laisse imaginer un duo de blancs-becs amateurs d’electro, genre Autechre, les photos montrent qu’on aurait tort de s’arrêter aux apparences.

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Le duo a débuté au mitan des années 90 par une poignée d’EP – rassemblés ultérieurement sur le disque Gesamtkunstwerk (« œuvre d’art totale  » dans la langue de Klaus Schulze) –, laissant entrevoir une fascination étrange pour l’Allemagne nazie et le son classique de Kraftwerk. En 2003, Linear Accelerator – « accélérateur de particules linéaire » dans la langue de Daft Punk – changeait d’approche, proposant, au fil d’une inspiration physique – comme dans physique expérimentale – trois longs morceaux d’un ambient inquiétant, hypnotique quoique lassant, et trois autres célébrant la mélancolie des machines. Une inspiration physicienne poursuivie avec l’objet du présent billet : Calabi-Yau Space.

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Linear Accelerator montrait sur sa pochette un accélérateur de particules linéaire. Logique. Calabi Yau Space fait mine de se montrer plus énigmatique. Turbine  ? Réacteur ? Nullement : la pochette consiste (sauf erreur de ma part) en une photo d’un quadrupôle – quatre aimants placés de telle manière à focaliser ce qui passe entre. J’imagine qu’utiliser une représentation bidimensionnelle conventionnelle d’un espace de Calabi-Yau aurait été trop littéral.

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Pareillement, si le morceau introductif, avec sa mélodie qui avance à reculons, « Calabi Yau Manifold » fait effectivement penser à ces topologies multidimensionnels se pliant et se repliant sur elles-mêmes, Dopplereffekt ne cherche pas à reproduire l’exacte transposition de ces variétés mathématiques, absconses pour le commun des mortels. On imaginerait plutôt Autechre entreprendre cette corrélation mathématiques/musique, si l’intérêt du duo résidait là (ce qui n’est pas le cas).

Dans le formidable « Hyperelliptic Surfaces », morceau de bravoure du disque avec ses douze minutes divisée en trois mouvements, on entend la nostalgie d’un Âge de l’Espace qui n’aura pas lieu mais tel qu’on l’imaginait dans les années 50, avec le chant mélancolique des soucoupes volantes avec lequel s’ouvre le morceau – merci le thérémine. Dans sa partie médiane, « Hyperelliptic Surfaces » se mute en une épopée nostalgique – toujours plus loin dans l’exploration des dimensions cachées. La troisième et dernière partie renoue avec la mélancolie. Chef d’œuvre. La suite du disque ne regagnera malheureusement pas les hauteurs atteintes par ce morceau.

Les autres titres aux noms évocateurs (« Holomorphic n-0 Form », « Compactification », « Mirror Symmetry » sont des morceaux essentiellement rythmiques, aux mélodies déglinguées. « Mirror Symmetry » préfigure « Simmm » d’Autechre, dans le genre balade flippante à travers un magasin de jouets du XXXe siècle. « Hypersurface » est un univers miniature aux convulsions dissonantes. « Dimension 11 », avec sa mélodie qui va à rebours et ses excroissances soniques qui ne vont nulle part, évoque bien l’étrangeté de la onzième dimension – dimension temporelle peut-être, avec un temps replié sur lui-même.

En antépénultième position, « Non Vanishing Harmonic Spinor » renoue avec la mélancolie de « Hyperelliptic Surfaces ». Une mélodie lancinante et inexorable, des chœurs synthétiques en contrepoint, bientôt soutenus par une rythmique métronimique et entraînante – le bal du samedi soir chez les quarks ? Le résultat est imparable.

Calabi-Yau Space , dans son souci d’allier l’expérimentation avec une dimension mélodique jamais absente, évoque les albums de Kraftwerk, avec un saut qualitatif certain en termes de technologie/inspiration. Ici, ce n’est plus les autoroutes, les trains ou les compteurs Geiger sur lesquels on s’extasie mais les mathématiques, la théorie des cordes et la topologie de l’Univers. Calabi-Yau Space ne donnera pas la réponse à la théorie du tout, mais qu’importe, on s’y évertue au travers d’une demi-douzaine de sculptures sonores.

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Il s’agit là probablement du chef d’œuvre de Dopplereffekt. Après une demi-douzaine d’années de silence (vrai-faux silence : Gerald Donald sévit sous plusieurs pseudonymes au sein de différentes formations), le duo est revenu aux affaires en 2013 avec l’EP Tetrahymena. Un album,Cellular Automata, a suivi en 2017, un autre EP, Athanathos, en 2018. Si tous sont agréables à écouter pour qui apprécie Dopplereffekt, il reste cependant l’impression que leurs grandes heures sont derrière eux.

Introuvable :

Inécoutable : ça dépend des sensibilités

Inoubliable : oui