After Man: A Zoology of the Future, Dougal Dixon. St Martin Press (1981), 122 pp. GdF.
Man after Man: An Anthropology of the Future, Dougal Dixon. St Martin Press (1990), 128 pp. GdF.

Dans le dernier tour d’Abécédaire, on s’est intéressé à la fin du monde — qui, le plus souvent, consiste en une fin de l’humanité. Le reste de la biosphère se porte mal mais ça ira mieux. Et justement : que se passe-t-il après ? Un paléontologue écossais a un début de réponse…

Pendant longtemps, j’ai associé le nom de Dougal Dixon aux dinosaures, sûrement parce que, enfant, son Encyclopédie des Dinosaures (1988) a traîné (le terme exact est trôné) sur ma table de chevet quelques années – voilà ce que c’est de grandir avec Jurassic Park. De fait, ce paléontologue écossais a consacré plusieurs ouvrages à cette thématique. Le passé et ses terribles lézards, c’est cool, mais qu’en est-il de l’avenir ? À quoi ressembleront les animaux dans le futur ? C’est la question que Dixon s’est posée au début de sa carrière littéraire, avec After Man: A Zoology of the Future, l’ouvrage fondateur d'une nouvelle discipline scientifique : l’évolution spéculative. (Évidemment, c'est bien après avoir lu l'ouvrage en version originale que j'ai découvert qu'il en existait une traduction, Après l'homme, les animaux du futur, parue chez Nathan en 1981.) Certes, des tentatives isolées ont existé çà et là avant lui… mais sauf erreur, Dixon est le premier à avoir fait œuvre en la matière.

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L’ouvrage commence par un bref rappel de ce que sont l’évolution, la génétique, la chaîne alimentaire, avant de brosser un tableau rapide de l’histoire de la vie, des débuts dans les eaux tièdes du Précambrien jusqu’à maintenant, l’Âge de l’Homme. Pour les besoins de cette fiction biologique, Dixon s’est placé cinquante millions d’années dans l’avenir — une date arbitraire mais qui ne vaut pas moins qu’une autre – et a supposé au passage l’extinction de l’humanité :

« Ultimately the earth could no longer supply the raw materials needed for man's agriculture, industry or medicine, and as shortage of supply caused the collapse of one structure after another, his whole complex and interlocking social and technological edifice crumbled. Man, no longer able to adapt, rushed incontrollably to his inevitable extinction. »

Hum, voilà qui ressemble à une situation que l’on connaît. Prudent, Dixon ne donne pas de date.

Bref. Nous voici dans cinquante millions d’années. La Terre n’a pas conservé le visage qu’on lui connaît : la corne de l’Afrique s’est détachée, l’Australie s’est encastrée dans l’Inde, l’Amérique du Sud s’est détachée du Nord, laquelle s’est rattachée à l’Asie – le détroit de Béring étant désormais comblé, faisant quasiment de l’océan Arctique une mer close. Seul l’Antarctique n’a pas bougé.

Sur la terre ferme, les espèces ont évolué et ont comblé les niches laissées vides. Par la faute des humains, bon nombre d’espèces actuelles ont disparu : adieu les baleines, adieu les éléphants. À la place, on accueille… DES LAPINS !! Eh oui. La vie est opportuniste, et dans l’ouvrage de Dougal Dixon, elle favorise ces bestioles capables de se reproduire… eh bien, il existe un dicton particulièrement approprié. Des lapins du futurs, donc, plutôt grand format, et s’adaptant aussi bien aux plaines qu’aux montagnes – quitte à redévelopper certains traits physiques déjà mis au point par d’autres bestioles.

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On parle d’évolution convergente pour désigner le mécanisme qui conduit différentes espèces, soumises aux mêmes contraintes environnementales, à développer les mêmes traits physiologiques ou comportementaux. Un cas d’école est celui de la forme hydrodynamique que l’on retrouve chez les poissons (forcément), les reptiles (avec feu l’ichtyosaure) ou les mammifères (le dauphin) ; on peut également citer l’aile, développée par les ptérosaures (qui, rappelez-vous, ne sont pas des dinosaures), les oiseaux (qui, eux, sont des dinosaures, enfin leurs descendants) et les chauve-souris. Et Dixon s’en donne à cœur joie lorsqu’il nous présente le remplaçant de la baleine, le vortex. Son nom latin donne un indice : balenornis vivipera. Eh oui, il s’agit d’un oiseau géant, amateur de krill et adapté aux eaux polaires.

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After Man se divise en plusieurs parties, chacune consacrée à un type de zone géographique terrestre : climat polaire, jungles, déserts, etc. Dixon ne cherche pas à l’exhaustivité, et s’intéresse peu au contenu des océans. Chaque double page présente un texte introduisant les espèces spéculées et des illustrations les mettant en situation et en interaction. Les textes sont soignés, les dessins aussi (on pourra pinailler sur l’apparence souvent très allongée des bestioles), et Dougal Dixon nous plonge de façon frappante dans ce futur possible. En somme, l’ensemble constitue un exercice de spéculation et d’imagination des plus réjouissants.

À noter que l’ouvrage a connu une réédition en 2018, mettant à jour les données scientifiques erronées de l’introduction et ajoutant quelques espèces. (Néanmoins, ce billet se base sur l’ouvrage que j’avais sous la main, à savoir l’édition originale.)

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Le tableau ne serait pas complet si on ne se penchait pas aussi sur l’humain. Après tout, notre espèce est le fruit de milliers d’années d’évolution – et à ce titre, je recommande chaudement les lectures desDerniers et des Premiers d’Olaf Stapledon et d’ Évolution de Stephen Baxter. Le premier raconte l’histoire des espèces humaines à venir, panorama allant d’un futur proche à un futur lointain — la bagatelle de deux milliards d’années. L’autre roman brosse en toute simplicité le portrait de nos ancêtres, depuis les simili-rongeurs vivant à l’ombre des dinosaures jusqu’à un avenir distant d’un demi-milliard d’années, lorsque la chaleur croissante émise par le soleil commencera à s’avérer problématique pour la vie sur Terre. Soixante ans après Stapledon et une poignée d’années avant l’auteur du cycle des Xeelees, Dougal Dixon avait apporté quelques éléments de réponses avec Man after Man: An Anthropology of the Future. L’amplitude temporelle couverte est plus courte chez notre paléontologue : du futur proche, on ne se rend que cinq millions d’années dans l’avenir.

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Là où les prémices d’After Man nous permettaient d’accepter sans peine les extrapolations de Dixon (les humains ont disparu, les animaux se redistribuent les niches écologiques), Man After Man se base sur plusieurs postulats davantage science-fictionnesques : des manipulations extensives du génome humain aboutissant à la création de différentes races humaines (une adaptée à la vie dans l’espace, une autre pour les fonds marins), un départ d’une partie de l’humanité vers des planètes lointaines (voilà qui est optimiste), l’effondrement de la civilisation sur Terre (voilà qui est… prémonitoire  ?), puis de nouvelles manipulations génétiques aboutissant à d’autres races humaines, conçues pour différents environnements (polaire, désertique, forêts, steppes) et volontairement abêties. S’ensuit ce qu’on connaît : survie des plus aptes (la notion de contingence chère à Stephen Jay Gould n’est pas évoquée). Et des choses qu’on imagine moins : des symbioses, beaucoup de symbioses entre différentes races posthumaines.

Sur la forme, Man After Man prend la forme de brefs récits mettant en situation l’un ou l’autre de ces posthumains, à des périodes de plus en plus lointaines – du XXIIe siècle à +5 Ma. Les illustrations sont plus rares, et ces représentations de créatures simili-humaines au regard vide tombent souvent dans la Vallée de l’Étrange. J’imagine que c’est un choix délibéré. Mais… le résultat demeure assez laid, et l’ouvrage s’avère d’une lecture moins enthousiasmante que celle d’After Man. Cela, sans oublier les postulats de base nécessitant de suspendre encore plus son incrédulité.

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Par la suite, Dougal Dixon a poursuivi son entreprise d’évolution spéculative par un troisième ouvrage revenant à ses premières amours paléontologiques : The New Dinosaurs. Le point de départ est simple : aucun astéroïde n’a percuté la Terre voici 66 millions d’années, et les terribles lézards (et pas que) ont continué à évoluer.

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Plus proche de nous et en français, Jean-Sébastien Steyer – paléontologue au CNRS et habitué des colonnes de Bifrost – et Marc Boulay – sculpteur animalier et numérique – ont publié en 2015 un ouvrage intitulé Demain, les Animaux du Futur, qui propose leur approche de l’évolution spéculative.

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Pour qui s’intéresse aux futurs de la vie sur Terre, avec ou sans l’humain, les ouvrages de Dougal Dixon sont un must-read.

Introuvables : d’occasion
Illisibles : à moins de ne pas lire l’anglais
Inoubliables : oui