Terre brûlée [The Death of Grass/No blade of grass], John Christopher, roman traduit de l’anglais par Alain Dorémieux, in Catastrophes, omnibus composé par Michel Demuth. Omnibus, 2006 [1956, 1975 pour la traduction]. GdF. pages 205 à 380.
Terre brûlée [No Blade Of Grass], Cornel Wilde (1970). Couleurs, 94 minutes.

Après La Fin du rêve, continuons gaiment à piocher dans l’omnibus Catastrophes pour voir de quoi demain sera fait – ou non. Je veux dire : en supposant qu’il y ait un demain. Et c’est ainsi qu’on lit et regarde pour cet Abécédaire plus désolé que désolant (encore que la question se pose) Terre brûlée de John Christopher et son adaptation par Cornel Wilde.

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John Christopher (1922-2012) est surtout connu pour sa trilogie des Tripodes mais le bonhomme est à la tête d’une bibliographie forte d’une cinquantaine de livres, dont une bonne part publiée sous divers pseudonymes. Au sein de cette biblio se trouve doncThe Death of Grass (retitré No Blade of Grass aux USA), paru en 1956, qui lança la carrière de son auteur. Le titre français, Terre brûlée, ne rend guère justice au contenu du roman : la terre brûlée évoque forcément cette tactique militaire visant à tout brûler derrière soi pour ne rien laisser à l’ennemi. Ici, rien de tel. L’ennemi est un virus, et plutôt que de brûler la terre, il la dénude en s’attaquant aux graminées. S’il s’attaque d’abord aux rizières asiatiques, le virus Chung-Li ne tarde pas à contaminer d’autres herbes, telles que le blé, l’orge et le seigle, provoquant une famine monstrueuse en Asie. En Angleterre, on ne s’inquiète pas trop : l’Asie, c’est loin. Bon, le Chung-Li arrive malgré tout au Royaume-Uni. Pas de raison de trop s’inquiéter : les réserves de nourriture sont suffisantes, à en croire les informations. Et puis les Anglais en ont vu d’autres. Et puis on mangera des patates sinon. Enfin, si on ne parvient pas à contrer le Chung-Li…

« Admettons que, si on ne peut arrêter le virus, la seule chose sensée soit de planter partout des pommes de terre. Mais à quel stade déciderons-nous que le virus ne peut pas être arrêté ? Et si nous transformons la totalité de la verdoyante Angleterre en champs de patates et qu’après on trouve un moyen d’éliminer le virus, quelle tête feront les électeurs l’année prochaine quand on leur offrira des pommes de terre au lieu de pain ? » (p. 227)

Il y en a bien un qui se fait du mouron et son nom est John Custance. Londonien aisé, ce père de famille s’inquiète. Pas besoin d’être voyant pour comprendre que, faute d’un vaccin efficace, la situation est sur le point de dégénérer ; dommage qu’une bonne part de la population reste aveugle. Lorsqu’un vieil ami, Roger Buckley, employé du gouvernement, lui apprend que ledit gouvernement envisage de bombarder sa propre population afin d’en réduire le nombre, John décide de fuir avec son épouse, leurs enfants, Roger et sa femme. Leur but : rejoindre Blind Gill, une vallée quelque part dans le Westmorland. Là y vit David, le frère de John. S’il existe un endroit où échapper à l’effondrement, c’est bien la ferme de David. D’autant que ce dernier cultive des pommes de terre, encore épargnées par le virus.

En chemin, un armurier, Pirrie, rejoint ce petit groupe dont John a été désigné chef, quelque peu par défaut. Pirrie ne se fait guère d’illusions sur la nature humaine :

« Je ne prétendais pas que les Anglais étaient réfractaires à la violence. Dans les circonstances voulus, ils se mettront à tuer s’ils sont motivés, et plus joyeusement même que beaucoup d’individus. Mais leur imagination et leur logique sont paresseuses. Ils garderont les illusions jusqu’à la fin. C’est seulement après qu’ils se mettront à se battre comme des bêtes fauves. »

De fait, le chemin de John et des siens ne sera pas exactement une partie de plaisir, et il leur faudra surmonter bien des épreuves pour atteindre la vallée de Blind Gill. Là encore, tout ne sera pas si simple.

En matière de roman apocalyptique, Terre brûlée coche toutes les cases : un gouvernement qui trahit ses citoyens, des gens normaux forcés de se transformer en brutes pour assurer la survie des leurs, un exode qui révélera la nature profonde de chacun. Roman assez bref, Terre brûlée va à l’essentiel ; les personnages sont sommairement caractérisés et, du lot, on retiendra surtout John, le brave homme condamné à assumer une posture de chef intransigeant, et l’ambigu Pirrie, son bras armé. Le roman pose les questions cruciales : quelle loi adopter au sein du groupe ? Quelle prééminence entre la loi du groupe et celle de la famille ? Quid de l’usage de la force, de la générosité en un contexte de raréfaction des ressources vitales, de l’entraide et de la solidarité ? Quelle morale, en fin de compte ? Les réponses apportées par John Christopher s’avèrent passablement pessimistes — la prédation prend le pas sur l'entraide, point barre. Pour le lecteur de 2018, pas de grande surprise mais le roman sonne juste, plus de soixante ans après sa rédaction.

On ne pourra pas en dire autant de son adaptation cinématographique.

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Porté à l’écran en 1970 par Cornel Wilde – acteur devenu réalisateur redevenu acteur sur ses vieux jours –, Terre brûlée commence pourtant sous de bons auspices. Sur un montage d’images d’archive montrant surpopulation, pollution, société de consommation, pollution, famines, pollution, pollution, pollution, une voix off déclame une situation que l’on connaît que trop bien, qu’il s’agisse de films post-apos ou tout simplement de la réalité :

« Au début des années 70, la dégradation de l'environnement avait atteint un point de non-retour. On entendait de beaux discours mais en pratique, rien n'était fait. Puis, un jour, c'en fut trop. »

Ici, le virus est précisément une conséquence de la pollution et de l’usage immodéré des pesticides. Tout commence quand John Custance (Nigel Davenport) reçoit nuitamment un appel de Roger Buckley Burnham (John Hamill), son ami de longue date futur beau-fils : il leur faut partir. Des flashbacks montrent John et Roger dans un restaurant, à s’empiffrer pendant que la télévision diffuse des images de la situation dramatique en Asie (six cents millions de morts, mine de rien). En chemin, ils s’allient avec Pirrie (Anthony May), jeune employé d’un armurier et fine gâchette. La première moitié du film retranscrit fidèlement le roman, quitte à abuser d’ellipses et faire un usage discutable de flash-forwards afin de dynamiser un montage plutôt pépère ; la seconde moitié modifie quelques péripéties, introduisant notamment une escarmouche avec une bande de méchands motards – pas de bol, c’est raté. À vrai dire, plein d’aspects du film sont loupés.

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Nigel Davenport est John Custance
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Encore un coup des casseurs…
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Gare aux méchants motards pétaradants…

Là où le roman décrit une Angleterre dénudée par le virus Chung-Li, le film promène ses personnages dans une Angleterre relativement verdoyante, à part quelques étendues badigeonnées d’herbicide et quelques animaux morts. Et de la pollution. Encore de la pollution. Beaucoup de pollution. Mince, moi qui croyais qu’il était question d’un virus tueur de céréales… Dans le rôle de John Custance, Nigel Davenport fait le minimum syndical et m’a surtout fait penser à un Charles Bronson du troisième âge (dans le roman, Custance n’a pas plus de quarante ans). Le joli minois de Lynne Frederick (dans le rôle de Mary Custance) ne change rien à l'affaire. L’intrigue est menée assez platement (en dépit d’un montage médiocre : les nombreuses ellipses atténuent la gravité des scènes), mais elle a le mérite de conserver la noirceur (et l’amoralité) du roman jusque dans ses dernières scènes. Enfin, la bande originale s’avère passablement mauvaise, peut-être pas aussi atroce que celle de Doc Savage arrive, mais pas loin ; on retiendra surtout la chanson du générique, douce et hantée.

Enfin, ce dernier commentaire en voix off – « Ce film n'est pas un documentaire, mais il aurait pu l'être. » – était-il absolument nécessaire ? La subtilité ne figure pas au rang des qualités de Terre brûlée.

Tant qu’à voir un film post-apo écologique à petit budget, autant revoir Deadly Harvest. Ou relire le roman de John Christopher. Ou lire ces articles qui nous prédisent une chute drastique de la production céréalière avec le réchauffement climatique : moindres rendements et appétit accru des criquets et insectes du même acabit. Avec ces perspectives, qui a encore besoin d’un virus ?

Introuvable : d’occasion pour le livre et le DVD
Illisible : non
Irregardable : oui
Inoubliable : le roman seulement